Un fossé a semblé séparer ces derniers jours le discours de la communauté scientifique et celui de la Santé publique. Mais pourquoi les experts et le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, n’ont-ils pas parlé d’une même voix ?

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Le 8 mars, alors que le nombre de cas de COVID-19 diminuait dans la province, Québec lançait une série d’assouplissements aux mesures sanitaires en faisant passer plusieurs régions, sauf le Grand Montréal, en zone orange. Ont suivi une série de mesures de déconfinement, comme le report du couvre-feu à 21 h 30, la réouverture des gyms et le retour à temps plein à l’école pour tous les élèves du secondaire.

Le 17 mars, la directrice régionale de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, faisait preuve de prudence par rapport aux assouplissements du gouvernement. « On donne un peu d’air frais, mais on est quand même dans une situation sous tension dans la région de Montréal », disait-elle en conférence de presse.

Le 22 mars, la Dre Brigitte Pinard, médecin-conseil à la Direction régionale de santé publique de l’Outaouais, mentionnait que même si les restaurants et les gyms étaient ouverts, les citoyens devaient « diminuer le nombre d’activités dans les lieux publics, surtout à l’intérieur d’une même journée ».

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Mylène Drouin, directrice régionale de santé publique de Montréal

Le 26 mars, c’était au tour du DGaston De Serres, de l’INSPQ, de dire que « le niveau actuel d’application des mesures de prévention [était] insuffisant pour contenir la transmission des variants ». Le lendemain, le Collège des médecins demandait publiquement au gouvernement de « reconsidérer l’allègement des mesures sanitaires pour tenir compte des signaux d’alarme et de l’avis de nombreux experts ».

Mardi matin dans La Presse, le directeur national de santé publique, le DHoracio Arruda, invitait plutôt les gens à « ne pas paniquer ». Il soulignait que la hausse du nombre de cas était en quelque sorte planifiée. Il rappelait qu’en plus de la COVID-19, il devait considérer d’autres problématiques comme la santé mentale des jeunes et la violence faite aux femmes dans ses décisions. « Nous, on doit regarder les maladies infectieuses, mais on doit aussi regarder ces éléments-là », expliquait-il, tout en disant « travailler main dans la main avec le gouvernement ».

En conférence de presse mercredi, le DArruda a été questionné sur sa volte-face sur le déconfinement. Il a mentionné que les cas ont augmenté de façon « très rapide » avec le variant notamment à Québec ce qui l’a poussé à recommander des resserrements.

Le DArruda a affirmé que les assouplissements des dernières semaines au Québec étaient moins permissifs que dans d’autres juridictions comme l’Ontario. Et que c’est probablement plutôt la faible adhésion de certains citoyens qui a entraîné des hausses de cas dans certaines régions. Présidente de l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec, la Dre Marie-Laure Hemery partage cette opinion : « Il y a peut-être eu un excès de confiance que les gens respecteraient les mesures », dit-elle.

Deux titres qui s’entrechoquent

Pour certains experts, le fait que le DHoracio Arruda soit non seulement directeur national de la santé publique du Québec, mais aussi sous-ministre adjoint à la santé, vient parfois teinter ses messages.

En commission parlementaire le 9 décembre, le DArruda assurait être tout à fait en mesure de faire la différence entre ces deux rôles. « Je ne suis pas sous-ministre adjoint quand je suis directeur [national de santé publique] », martelait-il.

Mais pour le DOlivier Drouin, clinicien chercheur au CHU Sainte-Justine et professeur associé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, il y a clairement « une espèce de tension entre ces deux rôles ». « Dans la majorité des cas, ça va dans le même sens. Mais le rôle politique du DArruda fait que ce n’est pas toujours évident de savoir qui parle », dit-il.

Ailleurs au Canada, les autres directeurs nationaux de santé publique ne portent pas ces deux titres. Pas plus que la Dre Theresa Tam au niveau fédéral ou que le DAnthony Fauci aux États-Unis, note le DDrouin.

Pour certains experts, le fait que le DArruda cumule ces deux fonctions le met dans une position difficile. « Quand on a vu le nombre de cas descendre, maintenir le confinement devenait difficile politiquement. Le DArruda ne peut pas être complètement hermétique au fait que le gouvernement reçoit des pressions pour assouplir », estime Maude Laberge, professeure d’économie de la santé à la faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval et chercheuse en santé des populations et pratiques optimales en santé au Centre de recherche du CHU de Québec.

Le DArruda est quelqu’un de santé publique. Pourquoi a-t-il un discours différent des directeurs régionaux ? Il a peut-être des paramètres différents en main. Mais on peut se demander s’il essaye peut-être aussi de justifier certaines décisions du gouvernement.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

La chercheuse mentionne que des divergences ont été visibles aussi dans d’autres dossiers ces derniers mois, comme le port du masque et les tests rapides. Ce décalage dans les discours n’est « pas bon pour la crédibilité de la Santé publique », estime Mme Da Silva.

La Dre Hemery ne veut pas s’avancer sur le terrain de la politique et sur ce sujet en particulier. Elle explique toutefois que les 200 membres de son association ont été sondés dernièrement pour savoir comment ils se sentaient durant cette pandémie. La Dre Hemery indique que plusieurs ont déploré que « la voix du terrain n’était pas assez entendue ».

Le défi de l’équilibre

Professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal et ex-ministre de la Santé, le DRéjean Hébert affirme que le DArruda « n’a pas deux chapeaux ». « C’est la loi qui prévoit que le directeur national de santé publique ait un statut de sous-ministre. […] Moi, je trouve que c’est un avantage que ce soit ainsi. Ça accorde un statut important à la santé publique. Ça lui donne une voix forte. Ce n’est pas parce qu’il a deux titres qu’il a deux fonctions », dit-il.

Le DHébert estime que la divergence entre les scientifiques et le DArruda s’explique principalement par le fait que le DArruda doit tenir compte « globalement de la santé de la population ». « Il doit tenir compte des cas, mais aussi des conséquences du confinement sur la réussite scolaire, sur la santé mentale des gens… Il doit trouver le meilleur équilibre. Je n’envie pas sa position », dit-il.

Professeur émérite à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, André-Pierre Contandriopoulos mentionne lui aussi qu’alors que la pandémie s’éternise, « les dommages collatéraux du confinement deviennent plus lourds ». « On doit tenir compte de l’ensemble de la situation », dit-il. Pour M. Contandriopoulos, il est « plus dur d’avoir un consensus » dans ce contexte.