« Ouain, elle fait les choses en grand, la mairesse ! De la cornemuse ! Arrête un peu, on rit pu ! »

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Raynald s’est assis non loin de moi sur l’un des bancs de la place Vauquelin où avait lieu jeudi une cérémonie pour souligner la première Journée de commémoration nationale en mémoire des victimes de la COVID-19.

Une casquette en tweed vissée sur la tête, une valise à roulettes au bout de la main, Raynald a repris son souffle. Il venait de traverser la ville à pied pour assister à cet évènement qu’il n’aurait raté pour rien au monde.

« Dix mille cinq cents morts, ce n’est pas rien. Il faut se tenir ensemble. Mais veux-tu me dire, pour l’amour de Dieu, où sont les gens ? »

Tout comme moi, Raynald était déçu de voir que cette cérémonie avait attiré plus de journalistes que de citoyens. Nous étions au total une cinquantaine de personnes.

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La mairesse Valérie Plante entourée de joueurs de cornemuse, lors d’une cérémonie à Montréal pour souligner la première Journée de commémoration nationale en mémoire des victimes de la COVID-19

En attendant que le cortège de joueurs de cornemuse se mette en branle, Raynald m’a raconté sa vie. Au bout de 10 minutes, j’en connaissais plusieurs chapitres. Une enfance au Saguenay, un père violent, un mariage forcé par ce même père qui n’avait « pas envie d’avoir un gai dans la famille », une union malheureuse, son coming out à 45 ans, son arrivée à Montréal, etc.

« Mes enfants ne me parlent plus. Quant aux autres membres de ma famille, je ne monte plus les voir, tout le monde m’ignore dans les partys. »

Raynald m’a confié tout cela entre deux éclats de rire. Je l’écoutais et je n’en revenais pas de voir à quel point cet homme était doué pour le bonheur.

C’est important d’être bon avec les autres. Il faut s’aider. C’est pour cela qu’on passe à travers la pandémie.

Raynald, rencontré place Vauquelin

Raynald débitait ses phrases et ses pensées à la vitesse de l’éclair. Cet hyperactif de 68 ans, malgré des taloches et des coups durs, ne songe qu’à faire du bien autour de lui. Je m’étais rendu à cette cérémonie avec un certain spleen et j’avais tout à coup les épaules légères.

« Quand René est mort, je suis allé voir Céline à la Basilique. J’ai attendu cinq heures, je suis arrivé devant elle et en cinq secondes je l’ai fait rire. J’aime beaucoup Céline, mais ma meilleure, c’est Ginette. Maudit qu’a chante, c’te femme-là ! »

Les cornemuses se sont enfin fait entendre. Ça donnait un côté solennel. Vous ne trouvez pas cela étrange, d’ailleurs, que chaque fois que l’on veut créer un peu de décorum, on ressort cet instrument qui est sans doute le plus insolite avec le kalimba ?

On nous a ensuite fait entendre le discours de François Legault à Québec. Il y a eu une minute de silence. Une pianiste a interprété le second mouvement de la Sonate pour piano no 8 en do mineur de Beethoven. Le son du piano électrique était trop fort, mais ce n’était pas grave, c’est la « Pathétique » de Beethoven et c’est beau.

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Un manifestant a tenté de perturber la cérémonie à la place Vauquelin, à Montréal, jeudi

Puis, Valérie Plante a pris la parole. C’est à ce moment qu’un trouble-fête, qu’on avait aperçu avant la cérémonie, s’est mis à hurler : « Valérie Plante… démission… Valérie Plante… démission. » Il voulait tuer son moment à elle et ça a marché.

Sur la pancarte qu’il brandissait, il réclamait aussi la démission de Justin Trudeau et de certains autres. Je crois même qu’il demandait la démission du gérant du restaurant A&W qui se trouve en face de l’hôtel de ville. La mairesse a fait son discours sans broncher.

Ce n’était pas une cérémonie magique. Mais ce moment était vital.

Et il le sera à partir de maintenant tous les ans. Il y a à ce jour 10 518 personnes qui sont mortes de la COVID-19 au Québec. Multipliez cela par 10, 15 ou 20. Ce sont donc des centaines de milliers de personnes qui ont le cœur éclaté, le cœur mal refermé, le cœur à recoller…

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La mairesse Valérie Plante s’est recueillie devant un mémorial composé de dessins d’enfants.

Avant de quitter la place Vauquelin, je suis allé saluer Raynald et je lui ai demandé comment il avait trouvé la cérémonie.

« Très émouvante ! J’ai pleuré, même si mon père m’a toujours dit qu’un gars ne devait pas brailler. »

Il m’a dit ça en riant. Je suis parti de mon côté et Raynald du sien, avec sa valise à roulettes.

Je l’ai regardé s’éloigner en me disant que la prochaine cérémonie devrait être pour ces gens qui font du bien autour d’eux depuis un an. Ceux-là aussi méritent notre attention.

Et de la cornemuse.

***

J’adore lire de vieux journaux. Pour un projet d’écriture, je suis plongé depuis des mois dans des publications de 1940 à 1970. C’est de l’anthropologie. Cela nous fait passer par un éventail de sentiments allant de « plus ça change, plus c’est pareil » à « mon Dieu qu’on était niaiseux ».

J’ai fait l’exercice de retourner lire les journaux du 11 mars 2020. Les titres montrent à quel point, malgré l’inquiétude grandissante, nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait.

L’une des grandes nouvelles du 11 mars 2020 était que Tom Hanks venait de contracter le coronavirus. On se disait que si le héros d’Il faut sauver le soldat Ryan pouvait l’avoir, personne n’était à l’abri.

Le Nouvelliste rapportait un premier cas en Mauricie, alors que La Tribune écrivait qu’un premier cas positif avait été confirmé en Estrie. La Presse parlait de cette « Québécoise infectée » qui avait pris les transports en commun.

De son côté, La Presse Canadienne disait que « sur un fond d’incertitude économique mondiale et de crise du coronavirus, le gouvernement Legault mise sur une forte croissance des dépenses pour aider le Québec à traverser sans trop de dégâts d’éventuelles tempêtes dans les mois qui viennent ». Il faut préciser que le budget 2020-2021 avait été déposé la veille.

Optimiste, Le Quotidien de Saguenay annonçait que le Complexe Aquagym de Dolbeau-Mistassini devrait ouvrir plus tôt que prévu dès l’automne prochain. On ne se doutait absolument pas qu’il serait finalement inauguré en février… 2021, avec plusieurs restrictions.

On lit ça et on réalise à quel point l’être humain n’a aucune emprise sur son propre parcours. Et que celui-ci peut devenir anthropologique d’un simple claquement de doigts.