Quitter la zone rouge pour passer la relâche en zone orange est déconseillé, mais pas interdit. Ceux qui le feront doivent toutefois s’attendre à vivre… comme en zone rouge. Une politique appliquée jusque dans le fin fond des bois, a pu constater La Presse.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

(Saguenay) Michel Primeau et Martin Laberge ont surgi d’un sentier boisé, affamés. Ils ont stationné leurs motoneiges devant le petit relais La Chapelle, au cœur des monts Valin, puis sont entrés dans le restaurant.

« Êtes-vous de la région ? Avez-vous une preuve d’adresse ? », leur a demandé Mylène Aubry, patronne des lieux, comme elle le demande à tous ceux qui passent la porte.

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Michel Primeau (à gauche) et Martin Laberge, de Châteauguay, en zone rouge, ont pris leur poutine à emporter et l’ont mangée dehors lors de leur escale au relais La Chapelle, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en zone orange, alors que les motoneigistes de la région pouvaient manger au chaud, à l’intérieur.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, comme dans les autres zones orange, cette question est devenue un leitmotiv.

Ici, les salles à manger ont rouvert, le couvre-feu a été reporté à 21 h 30. Mais ces assouplissements ne s’appliquent pas aux visiteurs de la zone rouge.

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Steve Hutchins et Mylène Aubry, copropriétaires du relais La Chapelle

Les touristes de Montréal ou de Québec n’ont tout simplement pas accès aux salles à manger et doivent respecter le couvre-feu de 20 h, même au Saguenay.

Michel et Martin savaient très bien ce qui les attendait. Les deux amis originaires de Châteauguay, sur la Rive-Sud de Montréal, ont pris leur poutine à emporter et l’ont mangée dehors. Pendant ce temps, les motoneigistes de la région pouvaient manger au chaud, à l’intérieur.

Michel Primeau et Martin Laberge ont parcouru 3500 km en huit jours sur leurs montures. Ils sont passés de l’Outaouais à l’Abitibi jusqu’au Saguenay. Cette règle du gouvernement était respectée partout en zone orange, même en plein bois.

« Tu ne peux pas manger dans des restaurants nulle part. Nulle part ! », relate Michel Primeau, 50 ans.

« On a mangé dans les chambres de motel, le soir. Et le jour, on mangeait dehors. Au moins, il n’a pas fait trop froid. Mais s’il avait fait - 30 °C, ç’aurait été moins drôle », lâche le motoneigiste.

Les propriétaires du relais La Chapelle appliquent la règle avec rigueur, même s’ils s’en attristent.

« On peut retourner parfois 30 personnes par jour qui viennent de la zone rouge. Ç’a un gros impact », note Mylène Aubry, copropriétaire du relais La Chapelle.

« Des fois, ils rentrent et sont tellement offusqués de ça qu’ils repartent sans nous encourager, sans rien acheter pour manger à l’extérieur », se désole son conjoint, Steve Hutchins.

Relâche à deux vitesses

Les consignes du gouvernement sont claires : « Les règles applicables au territoire de palier rouge continuent de s’appliquer pour la personne qui y réside lors de ses déplacements en dehors de son territoire. »

Mais alors que commence la semaine de relâche au Québec, certains semblent encore ignorer cette subtilité.

« Depuis qu’on est en zone orange, on a reçu plusieurs appels dans les bureaux d’information touristique de gens de zones rouges qui veulent venir ici pour la semaine de relâche. Ils sont bien avertis qu’ils doivent suivre les règles de leur zone », indique Lily Gilot, présidente de Tourisme Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Cette situation n’est pas facile à gérer pour les commerçants. « Ça crée beaucoup de frustrations, dit-elle. Dans l’industrie touristique, on est habitués d’accueillir le monde, et là, on joue à la police, en quelque sorte. »

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David Janelle, chef-propriétaire du restaurant La Cuisine, à Chicoutimi

À Chicoutimi, le chef David Janelle en sait quelque chose. Son restaurant, La Cuisine, attire en temps normal des gourmets de partout au Québec. Mais il a dû en refouler beaucoup depuis la réouverture de sa salle, il y a quelques semaines.

« J’ai eu un client l’autre soir qui venait de Saint-Jérôme. “Ah ben désolé, monsieur, vous ne pouvez pas manger à l’intérieur !” », raconte le chef propriétaire. Il a même dû refuser des clients réguliers de Québec. « C’est triste de dire non à des gens, c’est sûr. »

Selon son expérience, certains visiteurs des zones rouges ignorent encore la règle gouvernementale. Ils pensent que les restaurants leur sont ouverts. Puis, il y a les autres. « Il y en a qui le savent très bien, mais qui s’essayent quand même », dit-il.

Couvre-feu difficile à appliquer

La semaine de relâche s’annonce donc délicate pour ces restaurateurs, qui devront vérifier la provenance de leurs clients. Dans les hôtels en zone orange, où les piscines sont ouvertes, celles-ci ne seront théoriquement pas accessibles aux touristes des zones rouges, précise dans un courriel le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Les policiers de Saguenay, eux aussi, veilleront au grain. « C’est ce que le premier ministre demande. Les gens des zones rouges devront respecter les règles de leur zone durant la relâche », lance Dominic Simard, porte-parole du Service de police de Saguenay.

Mais dans les faits, certaines règles seront difficiles à appliquer. Prenez le couvre-feu, par exemple. Une famille de Québec en vacances dans la région sera tenue de respecter le couvre-feu de 20 h, alors qu’il est établi à 21 h 30 pour les habitants d’une zone orange.

« On ne fera pas un barrage spécifique pour voir s’il y a du monde de Montréal à l’heure du couvre-feu de zone rouge », admet le policier. Mais un visiteur de zone rouge à l’extérieur après 20 h pourrait écoper d’une amende, dit-il.

La même rigueur sera de mise à la station de ski Le Valinouët, à Saint-David-de-Falardeau. Les skieurs originaires d’une zone rouge sont les bienvenus et pourront skier, se changer et se réchauffer à l’intérieur, mais ne pourront manger avec les autres dans le chalet.

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Stéphane Leblond, directeur du marketing de la station de ski Le Valinouët, à Saint-David-de-Falardeau

« On demande les preuves d’adresse pour la cafétéria », indique Stéphane Leblond, directeur du marketing de la montagne. « C’est bien dommage. On a justement un chalet flambant neuf ! »

Les deux motoneigistes de la région montréalaise, eux, ne regrettent pas leur périple de 3500 km en zone orange. Ils ne s’en cachent pas : ils auraient aimé profiter des allègements aux règles sanitaires.

« Mais on n’a pas eu de mauvais commentaire nulle part, lâche Michel Primeau. Les règles sont les règles, et ce n’est pas les gens de la place qui les ont faites. »

Que dit la règle ?

« Les règles applicables au territoire de palier rouge continuent de s’appliquer pour la personne qui y réside lors de ses déplacements en dehors de son territoire. Les personnes résidant dans un territoire de palier rouge qui se déplacent dans un autre territoire pour y étudier, y travailler ou y exercer leur profession ne sont toutefois pas tenues d’appliquer les restrictions de leur territoire de résidence. »

Source : ministère de la Santé et des Services sociaux