La pandémie de COVID-19 a exacerbé les inégalités sur la planète. Les plus riches ont pu s’enrichir. Les plus pauvres se sont enfoncés dans la misère. Une situation qui met en péril des décennies de progrès.
Un dossier d'Agnès Gruda

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Les plus vulnérables écopent

Femmes et filles, en particulier, se trouvent au cœur du vortex

PHOTO ERNESTO BENAVIDES, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le constat est brutal et sans appel : les plus pauvres sont les principales victimes socio-économiques de la pandémie, et tout particulièrement les jeunes femmes. Ci-dessus, au Pérou, des femmes et leurs enfants patientent pour obtenir des repas préparés dans une cuisine collective de Comas, en banlieue nord de Lima.

À 19 ans, Cecilia savait ce qu’elle voulait : poursuivre ses études en physiothérapie pour pouvoir gagner sa vie et améliorer le sort de sa famille.

Mais c’était avant que la COVID-19 ne déferle sur son pays, le Pérou, l’obligeant à chambouler ses plans.

Cecilia est issue d’une famille plus que modeste, qui a déménagé souvent parce qu’elle n’arrivait pas à payer son loyer. Ces dernières années, la situation familiale s’était améliorée, assez pour permettre de payer les études de Cecilia.

Puis, la pandémie a replongé la famille dans la pauvreté. Les revenus que les parents de la jeune Péruvienne tiraient de leurs commerces respectifs – son père est cordonnier, sa mère vend des légumes au marché – ont chuté abruptement à mesure que la contagion s’accélérait. Même la nourriture commençait à manquer.

  • Des vendeuses itinérantes et leurs enfants dans une rue de Lima, au Pérou

    PHOTO RODRIGO ABD, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    Des vendeuses itinérantes et leurs enfants dans une rue de Lima, au Pérou

  • Affrontement entre policiers et petits commerçants de rue après la décision du gouvernement de fermer le marché de Lima et d’autres commerces jugés non essentiels

    PHOTO SEBASTIAN CASTANEDA, REUTERS

    Affrontement entre policiers et petits commerçants de rue après la décision du gouvernement de fermer le marché de Lima et d’autres commerces jugés non essentiels

  • Manifestation contre le confinement, le 31 janvier à Lima. Sur l’affiche : « La quarantaine amène la faim, la mort et la misère ».

    PHOTO SEBASTIAN CASTANEDA, REUTERS

    Manifestation contre le confinement, le 31 janvier à Lima. Sur l’affiche : « La quarantaine amène la faim, la mort et la misère ».

  • Cuisine collective à Comas, en banlieue nord de Lima, destinée à nourrir des centaines de familles pauvres du secteur.

    PHOTO ERNESTO BENAVIDES, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Cuisine collective à Comas, en banlieue nord de Lima, destinée à nourrir des centaines de familles pauvres du secteur.

  • Des Péruviennes et leurs enfants patientent pour obtenir un repas devant la cuisine collective de Comas.

    PHOTO ERNESTO BENAVIDES, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Des Péruviennes et leurs enfants patientent pour obtenir un repas devant la cuisine collective de Comas.

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Atteinte de diabète, la mère de Cecilia avait peur de contracter le coronavirus en se présentant à son échoppe. À la demande de ses parents, Cecilia a donc interrompu son stage dans une clinique de physiothérapie pour aider à subvenir aux besoins de sa famille.

Elle reprendra peut-être le fil de sa formation après la pandémie. Mais c’est loin d’être certain.

Recul brutal

Cecilia, qui est identifiée ici par un pseudonyme, fait partie d’un groupe de 12 000 jeunes issus de quatre pays émergents suivis dans le cadre du projet Young Lives, enquête menée par des chercheurs affiliés à l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni.

Depuis 15 ans, cette étude a permis de mesurer les pas de géant accomplis par des jeunes au Pérou, au Viêtnam, en Éthiopie et en Inde. Plusieurs ont pu échapper à la malnutrition, ont accédé à une meilleure éducation et, potentiellement, à de meilleurs emplois que leurs parents.

Ils étaient en train d’émerger du cycle de la pauvreté.

Mais après 12 mois de pandémie, ces progrès risquent d’être anéantis.

  • Le Pérou connaît une pénurie d'oxygène médical et les proches des malades en sont réduits à faire la queue pendant de longues heures dans les rues de Lima pour espérer remplir leur bonbonne.

    PHOTO MARTIN MEJIA, ASSOCIATED PRESS

    Le Pérou connaît une pénurie d'oxygène médical et les proches des malades en sont réduits à faire la queue pendant de longues heures dans les rues de Lima pour espérer remplir leur bonbonne.

  • Le Pérou est durement éprouvé par la deuxième vague de COVID-19, à l'instar du reste de l'Amérique latine ; la région affiche le deuxième bilan dans le monde pour la mortalité.

    PHOTO ERNESTO BENAVIDES, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le Pérou est durement éprouvé par la deuxième vague de COVID-19, à l'instar du reste de l'Amérique latine ; la région affiche le deuxième bilan dans le monde pour la mortalité.

  • À Callao, au Pérou, German Blanco, 60 ans, est allongé dans son salon alors qu'il est atteint de la COVID-19. Un proche vérifie la bonbonne d'oxygène qui l'aide à respirer.

    PHOTO ERNESTO BENAVIDES, AGENCE FRANCE-PRESSE

    À Callao, au Pérou, German Blanco, 60 ans, est allongé dans son salon alors qu'il est atteint de la COVID-19. Un proche vérifie la bonbonne d'oxygène qui l'aide à respirer.

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« Plusieurs vivent de nouveau de l’insécurité alimentaire, ils n’ont rien à manger pour le dîner ou pour le souper », constate Marta Favara, chercheuse pour Young Lives.

Mais surtout, la fermeture temporaire des écoles pourrait avoir pour effet d’exclure des milliers de jeunes de l’éducation. Or, sans instruction, ils risquent de se retrouver à la case départ.

Au Pérou, 16 % des jeunes de 19 ans ont quitté l’école dans la foulée de la crise. Plusieurs n’y retourneront jamais. Et c’est encore plus vrai pour les filles.

Les jeunes femmes qui quittent l’école subissent une pression pour se marier et fonder une famille.

Marta Favara, chercheuse pour Young Lives

Leur retour sur les bancs des classes devient d’autant plus improbable.

À l’échelle planétaire, quelque 20 millions de filles pourraient être éjectées de leur parcours scolaire dans la foulée de la pandémie, estime le Fonds Malala, qui milite pour l’éducation des filles.

« La pandémie devrait effacer les progrès réalisés dans le monde au cours des 20 dernières années concernant l’éducation des filles », note Oxfam dans Le virus des inégalités, rapport publié en janvier 2021.

PHOTO OLYMPIA DE MAISMONT, 
ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des élèves attendent de pouvoir entrer en classe devant une école primaire de Ouagadougou, l'automne dernier.

Parfois, au retour du confinement, des classes sont étrangement vides. « Des filles manquaient à la réouverture de l’école », observe un directeur d’école du Burkina Faso, cité dans une autre publication d’Oxfam consacrée à la situation actuelle dans ce pays où la pandémie se superpose à un conflit civil.

Où étaient donc passées ces filles ? « On a constaté que plusieurs avaient été mariées ou vivaient maritalement. »

« Une jeune femme de 19 ans qui devient enceinte et aide aux tâches domestiques a peu de chances de retourner à l’école », note Marta Favara, de Young Lives.

Au Pérou et dans les trois autres pays suivis par les chercheurs, le recul n’est pas le même pour tous. Les familles de classe moyenne commencent à émerger du choc pandémique.

PHOTO BIKAS DAS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des femmes patientent devant le siège des Missionnaires de la charité – l'ordre créé par mère Teresa – à Calcutta, en Inde, pour recevoir de la nourriture.

Mais ceux qui écopent le plus, « ce sont les personnes les plus vulnérables dans les pays les plus vulnérables », note Mme Favara.

Génération perdue ?

Sans une action urgente, le fossé qui se creuse à l’échelle planétaire entre les plus riches et les plus pauvres risque d’avoir un impact profond et durable, écrit la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva, dans une analyse publiée dans le Guardian. Elle y évoque le spectre d’une « génération perdue », celle qui aura grandi dans les années 2020.

La Banque mondiale met elle aussi en garde contre une explosion des inégalités. Si rien n’est fait, 500 millions de personnes pourraient rejoindre les rangs de ceux qui vivent avec moins de 5,50 $ par jour, avertit-elle.

Au plus bas de l’échelle, la pandémie a fait exploser le nombre de personnes qui ont faim. Le Programme alimentaire mondial (PAM) prévoit que 265 millions de personnes pourraient glisser vers l’insécurité alimentaire – soit deux fois plus qu’avant la COVID-19.

PHOTO NELSON ALMEIDA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Celia da Costa Gomes, qui réside dans une favela de São Paulo, au Brésil, retourne chez elle après avoir reçu des plats pour sa famille, le 28 janvier dernier.

Depuis le début de la pandémie, les plus riches ont déjà réussi à compenser leurs pertes provoquées par la pandémie, notamment grâce à la reprise boursière. Les entreprises de haute technologie prospèrent, l’industrie alimentaire surfe sur une hausse des prix, le milieu de la construction s’emballe.

Mais les plus pauvres, eux, mettront 10 ans pour y parvenir, prévoit Oxfam.

Il y a un siècle qu’on n’avait pas vu les écarts de richesse se creuser à une telle vitesse. Et le phénomène se fait sentir partout. Y compris dans les pays riches.

Et chez nous ?

Un an après le début de la pandémie, au Québec, le nombre des emplois les mieux rémunérés a dépassé le niveau de février 2020. Tandis que le nombre des emplois moins bien payés a décliné avec la deuxième vague de la crise sanitaire, constate l’Observatoire québécois des inégalités.

Ce recul frappe plus durement ceux qui occupent les emplois au bas de l’échelle. En premier lieu : les femmes, qui ont subi 68 % des pertes d’emplois enregistrées au Québec depuis un an.

Il s’agit d’emplois dans le secteur des services, de la restauration, des hôtels, de postes de réceptionniste qui ont été balayés avec le télétravail.

C’est ce qu’on appelle la « she-cession » – la récession conjuguée au féminin.

« Après la première vague, les femmes ont retrouvé des emplois plus lentement que les hommes », souligne Elmer van der Vlugt, chercheur à l’Observatoire québécois des inégalités.

« Et ce n’est pas certain que toutes pourront retrouver leur emploi après la pandémie », avance Denise Byrnes, directrice générale d’Oxfam-Québec.

La pandémie a enfoncé les plus pauvres dans une pauvreté plus grande. Du nord au sud, le phénomène se décline autrement. Mais la mécanique est la même, souligne Mme Byrnes.

Elle cite l’exemple d’une marchande dans un marché de Ouagadougou, au Burkina Faso, qui ne peut plus vendre ses produits parce que son marché a fermé, à cause du confinement. Elle risque de devoir retirer ses enfants de l’école, par manque d’argent, et de s’endetter pour survivre.

Avec le filet social, la situation canadienne est évidemment sans comparaison avec celle de ce pays d’Afrique de l’Ouest.

Mais « avec la PCU, qui représente 60 % de ce qu’elle gagnait avant, ma coiffeuse a elle aussi dû puiser dans ses économies pour payer ses dépenses courantes », illustre Denise Byrnes.

Pendant ce temps, les plus riches, notamment ceux qui occupent des emplois qu’il est possible d’exercer à distance, se sont renfloués.

Quand elle était plus jeune, Cecilia rêvait d’étudier en droit. En optant finalement pour des études en physiothérapie, elle espérait pouvoir accéder plus rapidement au marché du travail et aider sa famille. La pandémie a retardé ses plans. Et comme pour des millions de jeunes, son défi, maintenant, c’est de s’accrocher à son projet, envers et contre tout.

Les vaccins accaparés par les pays riches

« Un échec inacceptable de l’humanité », tonne MSF

PHOTO SHIRAAZ MOHAMED, ASSOCIATED PRESS

Une travailleuse de la santé en Afrique du Sud se fait vacciner, le 18 février, une scène beaucoup trop rare sur le continent africain, déplore Médecins sans frontières.

Quand on regarde la carte illustrant les progrès de la vaccination anti-COVID-19, un continent est particulièrement dépourvu : l’Afrique.

La majorité des pays africains n’ont, pour l’instant, administré aucun vaccin.

Et ce n’est pas parce qu’ils ont été épargnés par la pandémie. L’Afrique vient de franchir le cap des 100 000 morts enregistrées. En réalité, il y en a eu probablement beaucoup plus.

Mais les pays africains n’ont tout simplement pas accès au marché des vaccins. Leur pouvoir d’achat n’est pas suffisant pour y accéder individuellement, et ils n’ont pas encore vraiment pu bénéficier de COVAX, le mécanisme de redistribution des vaccins vers les pays pauvres.

Pendant ce temps, une dizaine de pays ont accaparé 95 % des doses déjà administrées.

Jeudi dernier, 100 000 doses ont enfin pu être acheminées via COVAX au Ghana, en Afrique de l’Ouest. Mais dans le meilleur des scénarios, à peine 20% des habitants des pays les plus pauvres auront été immunisés en 2021.

Cette inégalité dans l’accès à la vaccination constitue « un échec inacceptable de l’humanité », selon Claire Waterhouse, coordonnatrice régionale du plaidoyer de Médecins sans frontières (MSF).

« Les pays riches en sont à vacciner les personnes à risque peu élevé alors que des pays comme le Malawi ou le Mozambique ont été incapables de vacciner un seul travailleur de la santé », souligne Jason Nickerson, conseiller humanitaire pour MSF.

Ce spécialiste des campagnes de vaccination affirme que si COVAX n’a pas fonctionné jusqu’à maintenant, c’est parce que les pays riches ont monopolisé l’approvisionnement. Même le Canada qui, tout en souscrivant à l’initiative internationale, a signé des ententes bilatérales avec des sociétés pharmaceutiques – ce qui tirait le tapis sous le pied de COVAX.

C’est l’iniquité en action qui s’est déployée directement devant nos yeux.

Jason Nickerson, conseiller humanitaire pour MSF

La semaine dernière, les pays du G7 se sont engagés à accélérer le déploiement des vaccins vers les pays pauvres, avec l’injection de 4,3 milliards US.

Mais ça ne changera pas le fond du problème, estime Jason Nickerson, selon qui les règles du jeu qui régissent l’industrie pharmaceutique pénalisent les pays les plus démunis.

La vraie révolution passerait par l’abandon des brevets pharmaceutiques le temps de venir à bout de cette pandémie, selon lui. L’Inde et l’Afrique du Sud demandent d’ailleurs à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) d’agir en ce sens. La nouvelle directrice générale de l’organisme, la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, sera-t-elle plus sensible que ses prédécesseurs à ce genre d’initiative ? À suivre.

Chose certaine, à défaut de vacciner les populations des pays les plus pauvres, on risque de voir apparaître un virus mutant insensible aux vaccins… et qui finirait le cas échéant par se frayer un chemin jusqu’aux pays du Nord.

Les inégalités en chiffres

PHOTO VADIM GHIRDA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Du 18 mars au 31 décembre 2020, la fortune des milliardaires a augmenté de 3900 milliards de dollars américains. C’était 540 milliards pour les 10 milliardaires les plus riches. Parallèlement, 150 millions de personnes risquent de glisser sous le seuil de l’extrême pauvreté.

40 %

L’accès au télétravail, qui atténue les pertes de revenus en temps de pandémie, est inégal. En Suède et aux États-Unis, on estime que 40 % des emplois sont compatibles avec le télétravail. Au Mexique et en Turquie, pays plus pauvres, c’est 25 %.

1,7 miliard

En 2020, 1,7 milliard d’enfants ont été provisoirement privés d’école dans 180 pays. La pause scolaire a duré en moyenne six semaines dans les pays riches, contre quatre mois pour les pays les plus pauvres.

32,8 millions

Nombre d’enfants qui pourraient ne jamais retrouver les bancs de l’école ou de l’université.

13 millions

Nombre de mariages d’enfants qui pourraient avoir lieu d’ici 2030 en raison de la fermeture des écoles et de l’appauvrissement causé par la pandémie.

71 %

Pourcentage des Québécois qui pensent que la pandémie a augmenté les inégalités de revenus au Québec.