Chambres chères, manquements aux mesures sanitaires, aucun remboursement : les Canadiens de retour au pays vivent difficilement leur quarantaine obligatoire à l’hôtel. La Presse a passé un avant-midi au Baymont Inn & Suites Montreal Airport, où on essaye tant bien que mal de satisfaire les mécontents.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

L’hôtel au décor figé dans les années 90 affiche complet. Les fauteuils capitonnés moutarde et aqua et les immenses bouquets de fleurs en plastique détonnent à côté des tapis à poils longs couleur barbe à papa et de la moquette défraîchie. Les meubles de l’établissement montréalais situé sur le bord de l’autoroute 520 sont entourés de ruban jaune pour empêcher quiconque de s’y asseoir, pandémie oblige. Pour la première fois depuis des lustres, les 78 chambres seront occupées. Une bonne nouvelle pour les employés et propriétaires ? Un cadeau empoisonné, explique Kulwinder Toor, qui exploite l’établissement avec son frère.

Après des mois sans visiteurs, il doit accueillir des gens venus de l’étranger. L’équipe réduite doit les surveiller, répondre aux nombreux coups de fil, gérer les commandes du traiteur car on ne peut cuisiner sur place pour limiter l’achalandage. Il faut aussi s’assurer d’une preuve de dépistage négatif avant de les laisser partir. « On fait vraiment de notre mieux », soupire M. Toor.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Les téléphones de la réception du Baymont Inn & Suites Montreal Airport ne dérougissent pas.

Lundi, Tiziana Mastracci était derrière le comptoir de la réception de 7 h jusqu’à 19 h. Elle est de retour mardi matin, noyée dans une mer de paperasse. Tiraillée entre les différentes demandes des occupants débarqués la veille, elle ne sait plus où donner de la tête. La sonnerie du téléphone fait désormais office de bruit de fond. « Bouteilles d’eau à la chambre 707, repas chambre 105, cafés chambre d’à côté », griffonne l’employée sur un papier pour ne pas oublier. Elles ne sont que deux à se charger de la distribution.

À peine capable de parler à ses collègues débordés, elle est interrompue par Martine Bienvenue. Arrivée lundi soir du Panamá – elle y possède une résidence –, Mme Bienvenue est « déçue, furieuse et choquée ».

« J’ai juste le goût de prendre ma valise pis de partir en courant dans la neige », crie la femme bronzée, gougounes aux pieds. Son cauchemar a débuté 48 heures auparavant. Incapable de réserver une chambre d’hôtel pour sa quarantaine obligatoire avant son arrivée au pays, elle s’est retrouvée au Baymont Inn, l’option réservée à ceux… qui n’ont pas eu d’autre option. Elle exige sans attendre deux œufs bacon et un café latte. « Pas deux tranches de pain avec de la confiture », renchérit-elle, l’air anxieux. On lui dit qu’on va essayer de se procurer le tout sur Uber Eats.

Vers 8 h, une employée au masque mal ajusté est venue taper du pied à sa porte pour lui amener son premier repas de la journée. Ce n’est pas le petit-déjeuner fourni – une cuillère de marmelade servie sur une tranche de pain informe et un morceau de banane – qui laisse un goût amer dans la bouche de Mme Bienvenue. C’est plutôt d’avoir payé presque 900 $ pour trois nuitées dans un hôtel deux étoiles. Le prix normal d’une chambre est de 75 $ la nuit.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Martine Bienvenue

Je ne me sens même pas protégée du virus ici. J’aurais pu faire ma quarantaine seule chez moi. Là, je suis dans le lobby avec toute la gang. Il n’y a aucun protocole.

Martine Bienvenue, voyageuse

En effet, ils sont cinq occupants à traîner dans le hall. Le groupe hétéroclite rencontré par La Presse a davantage l’air des joyeux naufragés de l’émission Gilligan’s Island que de voyageurs détendus par leur séjour.

De retour du Cameroun, Loveline Akondeng pousse un soupir de soulagement. Son test de dépistage de la COVID-19 est négatif. Elle n’aura passé qu’une seule nuit à l’hôtel. « Mais j’ai quand même payé pour les trois jours. On me dit que je ne serai pas remboursée », dit la femme, déçue. Après avoir fourni une photocopie de son résultat au personnel de l’hôtel, elle patiente pour son taxi. Elle habite Québec. Elle va donc monter à bord d’un bus bondé qui la ramènera à la maison. « C’est ironique quand même. J’aurais pu simplement atterrir à Québec et faire ma quarantaine sans croiser personne », indique Mme Akondeng.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Loveline Akondeng est soulagée : son test de dépistage est négatif. Elle n’aura passé qu’une seule nuit à l’hôtel.

« C’est un peu désorganisé », admet le gérant, Kulwinder Toor. Certains voyageurs n’ont pas pu réserver leur chambre et prépayer le tout, même après trois jours passés au téléphone. Ils sont arrivés en trombe et ont dû régler sur place. Il comprend le stress qui règne.

Au fond d’un couloir, un homme âgé venu du Brésil pleure au téléphone. « Il était parti voir sa famille. Son frère est mort », explique un employé.

Il a confié au personnel qu’il ne se sent pas bien enfermé ici et qu’il est sujet à de profondes crises de panique. Il tente de parler à sa famille, mais la connexion internet coupe leur conversation. L’homme commence à paniquer. On appelle une ambulance.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Des paramédicauxs interviennent auprès d’un client qui fait une crise d’anxiété.

Quelques minutes plus tard, on l’installe sur une civière au beau milieu de la réception. Quelques curieux sortis fumer l’observent par la fenêtre. Parmi eux, Raoul Fortier – parti en road trip au Costa Rica depuis janvier – semble plus détendu que le reste du groupe.

Il devait revenir avant le séjour à l’hôtel obligatoire. Après avoir adopté Ticca, un adorable chiot, il a retardé son vol. Le temps de remplir la paperasse pour permettre au petit animal de prendre l’avion. Son jovial compagnon canin se sent comme chez lui à l’hôtel. Il se dandine à travers les couloirs et urine discrètement au coin d’un tapis au fond du hall.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Raoul Fortier prend l’air avec son chien Ticca.

« Il y a une grande absurdité dans tout ça. En janvier dernier, le fédéral dédommageait les voyageurs avec 1000 $ – ce qui est absurde – et maintenant, je me retrouve à payer trop cher pour dormir à l’hôtel. C’est mal géré. On peut faire la quarantaine chez nous seuls. Là, je chille avec des gens », juge Raoul Fortier, qui a passé 28 heures au téléphone pour réserver sa chambre.

Il poursuit sa discussion avec Eliane Rouillon, une Française de 70 ans venue visiter sa fille à Montréal. « Elle accouche en avril », confie-t-elle, euphorique, cigarette à la main. La quarantaine à l’hôtel ne semble pas affecter son humeur. « Une chance que je fume, sinon ils ne me permettraient pas de sortir ! »

Elle est tout de même surprise de devoir débourser 300 $ la nuit pour un établissement « correct, mais loin de valoir ce prix », estime-t-elle.

Le jeune Raoul Fortier l’interrompt. « Moi, j’ai payé 350 $ la nuit. »

« Ah bon ? Pourquoi ? », demande la femme.

« On me charge 50 $ de plus pour mon chien. Franchement, je trouve ça ordinaire… »