Ottawa et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) s’inquiètent d’une vague d’offres suspectes et non sollicitées de doses de vaccin contre la COVID-19, faites notamment auprès de représentants du gouvernement. La Presse s’est prêtée au jeu de ces revendeurs sans scrupule, qui tablent sur des techniques d’ingénierie sociale pour vendre du vent à très gros prix.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Des employés d’hôpitaux de la région montréalaise ont reçu ces derniers jours un avertissement du Groupe mixte de renseignements de la GRC leur demandant de signaler s’ils ont reçu de telles offres « présentées de manière convaincante » en tablant sur le « sentiment d’urgence ».

La ministre fédérale de l’Approvisionnement, Anita Anand, a prévenu mardi que des entités malveillantes tentaient de liquider sur le marché canadien des doses contrefaites de vaccins contre la COVID-19 en les faisant passer pour des produits de Pfizer-BioNTech ou encore d’AstraZeneca – un vaccin qui n’a pas encore été approuvé au Canada.

« C’est un groupe éclectique de fournisseurs, et ils entrent en contact avec nous par des moyens éclectiques, que ce soit avec des courriels ou des appels. Lorsqu’il y a raison de croire que l’offre est frauduleuse, l’affaire est portée à l’attention de la GRC », a-t-elle expliqué en conférence de presse.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Anita Anand, ministre fédérale de l’Approvisionnement

Le gouvernement fédéral n’est pas le seul à recevoir ces soi-disant offres. À ma connaissance, il y en a beaucoup, et nous sommes inquiets que les gouvernements provinciaux ou municipaux, ou encore d’autres acheteurs, pourraient en recevoir aussi.

Anita Anand, ministre fédérale de l’Approvisionnement

La ministre Anand a invité tout le monde à la plus grande des vigilances.

Ces derniers jours, La Presse a pu retracer certaines de ces offres suspectes. Dans certains cas, nous en avons trouvé dans les recoins les plus sombres de l’internet, dans d’autres, elles sont faites sur des sites web en apparence légitimes et où on peut payer ses achats par carte de crédit.

C’est sur la messagerie instantanée Telegram, depuis longtemps utilisée par les revendeurs de drogues pour sa confidentialité, que nous avons trouvé les propositions les plus agressives. Un vendeur utilisant le pseudonyme Dcartels prétend offrir des vaccins de Pfizer-BioNTech pour 150 $ US la fiole, de Moderna pour 180 $, ou d’AstraZeneca pour 110 $, le tout livré dans un « emballage discret » rempli de glace et « doublement scellé sous vide », alors que le vaccin de Pfizer-BioNTech doit être conservé à une température de - 70 °C.

Conversation avec un vendeur suspect sur <em>Telegram</em>

  • Conversation avec un vendeur suspect sur Telegram

    CAPTURE D’ÉCRAN LA PRESSE

    Conversation avec un vendeur suspect sur Telegram

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    Conversation avec un vendeur suspect sur Telegram

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Lorsque nous avons engagé la conversation avec lui, le vendeur s’est montré prêt à nous vendre une fiole du vaccin de Pfizer à 130 $, frais de livraison inclus.

Il nous a d’abord demandé de lui faire parvenir un paiement par PayPal, mais a changé d’avis à la dernière minute, préférant soudainement un virement en bitcoin, une cryptomonnaie expressément conçue pour rendre les participants à une transaction impossibles à identifier.

C’est clairement un cas d’ingénierie sociale, une sorte de danse où le vendeur tente d’établir la confiance un pas à la fois. Le vendeur offre le paiement PayPal pour tester votre intérêt, pour vous faire danser. Si vous êtes réfractaire, il essaie de vous séduire peu à peu, jusqu’à vous convaincre de faire un paiement par des moyens par lesquels vous ne pourrez jamais le retrouver.

Steve Waterhouse, spécialiste en cybersécurité

Le vendeur a catégoriquement refusé de nous fournir une photo du paquet qu’il s’apprêtait à nous envoyer, avec notre nom et notre adresse, lorsque nous le lui avons demandé. Grâce à l’outil de recherche Google Images, nous avons pu déterminer que la plupart des photos de fioles ou de boîtes de vaccin affichées sur son compte Telegram sont en fait des clichés publiés par des photographes de presse des agences Reuters, Agence France-Presse et Getty, à la suite de visites de sites d’injection légitimes organisées pour les médias. Une autre série de photos montre une fiole du vaccin de Moderna, mais des traces de gondolement sur l’étiquette laissent croire qu’il s’agit d’une copie de mauvaise qualité accolée sur une fiole de verre générique.

285 $ pour un vaccin chinois

Nous avons aussi trouvé un site californien qui prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

  • Un site californien prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

    IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

    Un site californien prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

  • Un site californien prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

    IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

    Un site californien prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

  • Un site californien prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

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    Un site californien prétend vendre des exemplaires du vaccin chinois de Sinovac pour 200 $ US, livraison incluse.

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Le site web permet de régler la transaction par carte de crédit ou grâce au service de paiement rapide Apple Pay. La transaction que nous avons conclue, qui s’est élevée à plus de 285 $ CAN, a bel et bien été portée à notre compte de carte de crédit. Nous n’avons cependant jamais eu d’accusé de réception ou de confirmation de livraison, contrairement à ce que promettait le site.

Deux semaines complètes après l’achat, nous n’avons toujours reçu aucun paquet. Personne ne nous a rappelé à la suite de messages laissés au numéro de téléphone de l’entreprise, supposément établie à Los Angeles, et nous n’avons eu aucune réponse au courriel que nous avons envoyé au propriétaire du site transactionnel.

Le site fonctionne pourtant grâce à la plateforme de paiement électronique Stripe, réputée sécuritaire, selon le spécialiste en sécurité informatique Jean Loup Le Roux.

« Bienvenue dans le merveilleux monde du paiement par carte de crédit, lance-t-il. Ces intermédiaires, qu’on appelle ‟processeurs de paiement”, font des vérifications extrêmement réduites auprès des vendeurs qui utilisent leurs services. Ils leur posent quelques questions de base, sur le type d’entreprise qu’ils exploitent, sur leur chiffre d’affaires et leur lieu d’incorporation, mais ça ne va pas beaucoup plus loin », dit-il.

« Dans le fond, le processeur de paiement s’en lave les mains, croit M. Le Roux. Si l’acheteur se plaint de ne pas avoir reçu ce qu’il a acheté, il peut faire une demande d’investigation à sa banque. Ce genre d’enquête peut prendre des semaines avant d’être complétée. Le processeur de paiement va peut-être éventuellement baisser le score de confiance du vendeur ou suspendre son compte, mais le revendeur peut toujours se créer un nouveau compte. Tout le système est basé sur une approche archaïque », affirme l’expert en technologies.

Avertissements semblables du FBI

Le Canada est loin d’être le seul pays ciblé par les faux vendeurs de vaccins. Le FBI a diffusé en décembre une alerte semblable avertissant que plusieurs arnaques entourant le vaccin font l’objet d’enquêtes aux États-Unis. L’agence Europol a également diffusé un communiqué soulignant que des groupes criminels tentaient de mettre la main sur des fioles vides pour les remplir de solutions salines inactives et les revendre sur le marché noir.

La ministre Anand se veut cependant rassurante. D’abord, la chaîne d’approvisionnement canadienne n’a aucunement été touchée par cette situation, dont elle n’a pas précisé l’ampleur. Ensuite, « nous sommes en contact constant avec les fournisseurs, alors nous sommes en mesure de vérifier quelles fournitures sont légitimes », a noté celle qui gère les contrats avec les sociétés pharmaceutiques.