Comment une petite ville belge anonyme est désormais au cœur de la lutte contre la COVID-19

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(Puurs (Belgique)) « Désolé, on ne parle pas aux journalistes. »

Il est 14 h dans le stationnement de l’usine Pfizer, à Puurs, et les employés sortent par petits groupes pour regagner leur voiture. Ils ont commencé à 6 h du matin, leur journée vient de se terminer.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Un employé de Pfizer circule devant des congélateurs.

Quand on les approche, c’est bouche cousue. La pharmaceutique leur a demandé de se taire. Ils respectent les consignes.

Il faut dire que leur lieu de travail est au cœur d’un enjeu planétaire crucial : c’est ici, sur le bord d’une autoroute belge, entre Anvers et Bruxelles, que Pfizer fabrique les millions de doses de vaccin anti-COVID-19 qui doivent être distribuées au Canada (40 millions d’ici la fin de septembre) et dans l’Union européenne (UE).

Acteur principal de cette grande aventure pharmaceutique, Pfizer joue de prudence et contrôle la communication.

Mais pas besoin de témoignages pour constater que l’usine roule. Il y a de l’activité dans l’air.

Au pied d’une immense éolienne, des camions vont et viennent sur le site. De la fumée sort des bâtiments, dont certains ont l’air de gros cubes blancs sans fenêtres. Des constructions sont en cours. L’accès est restreint même si on peut s’approcher sans être gêné.

L’usine de Puurs est la plus grosse de Pfizer en Europe, la deuxième en importance dans le monde après celle de Kalamazoo, au Michigan. Trois mille personnes y travaillent, le nombre d’employés a doublé depuis 10 ans, on parle de 400 à 500 nouvelles embauches depuis le début de la pandémie en 2020.

PHOTO FRANCISCO SECO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Un camion de livraison de vaccins

A priori, on peut se demander pourquoi l’entreprise américaine a choisi de s’installer près de cette petite ville flamande de 17 000 habitants, qu’on connaissait surtout, jusqu’ici, pour ses asperges et son usine Duvel, bière belge mondialement réputée.

Mais la raison est très simple.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE KOEN VAN DEN HEUVEL

Koen Van den Heuvel, maire de Puurs

C’est l’avantage stratégique. De Puurs, on peut exporter les produits assez rapidement vers le reste du monde. En moins de 30 minutes, vous êtes à l’aéroport de Bruxelles. En moins de 30 minutes, vous êtes au port d’Anvers.

Koen Van den Heuvel, maire de Puurs

Pfizer n’est d’ailleurs pas la seule multinationale pharmaceutique à s’être établie dans le coin. Les entreprises Novartis et Alcon et un certain nombre de sociétés flamandes ont aussi établi leurs bases dans cette portion désormais célèbre de la « Pharma Valley » belge.

Au total, l’industrie pharmaceutique emploie près de 5500 personnes dans la région, qui a longtemps surtout vécu de l’agriculture.

« Avant, ici, c’était des champs, seulement des champs », racontent Paul et Martine, dans un anglais très approximatif.

Ce couple de retraités vit depuis 40 ans dans la seule rue de la zone qui n’a pas été effacée par les constructions. Ils ont vu le nombre d’usines se multiplier. Celle de Pfizer est carrément dans leur arrière-cour.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

L’usine de Pfizer est carrément dans la arrière-cour de Paul et Martine.

Ils reconnaissent que « ce n’est pas très beau », mais ajoutent qu’au moins, « c’est bon pour l’emploi ».

Pour l’économie locale, les retombées sont en effet non négligeables : 50 % des employés de la « Pharma Valley » vivent dans un rayon de 10 kilomètres ou moins. Ce qui explique en partie le très faible taux de chômage dans la région, qui est de seulement 3 %.

« Un des plus bas de Belgique », se félicite M. Van den Heuvel, qui est en poste depuis 24 ans.

Grosse pression

Si l’on en croit la rumeur, tout le monde à Puurs connaît au moins une personne qui travaille chez Pfizer. Après un bref sondage dans la rue principale, plutôt vide, La Presse confirme.

Cette fois, les langues se délient un peu. On apprend, par témoins indirects, que le rythme de production dans l’entreprise est actuellement infernal et que la pression est énorme.

« J’ai quatre copains qui bossent à l’usine. Ce qu’ils me disent, c’est qu’ils ne peuvent pas se permettre de tomber malades », résume Walter, patron d’un magasin d’électronique.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Olga, gérante d’une association pour les démunis

Mon ami travaillait le jour. Maintenant, il travaille le jour et la nuit. C’est comme un bateau pendant la tempête : tout le monde doit être sur le pont !

Olga, gérante d’une association pour les démunis

Cette intensité a toutefois ses avantages : non seulement « le salaire est très bon, paraît-il », mais les employés de Pfizer ont déjà tous eu le bonheur d’être vaccinés.

Sans compter la fierté de se sentir « utiles » dans la lutte contre la pandémie. Un sentiment que partagent d’ailleurs toutes les personnes à qui nous avons parlé au centre-ville.

Ici, tout le monde a un peu le sentiment de contribuer à l’effort de guerre contre la COVID-19, ne serait-ce que par la bande. Certains prennent même ce rôle très au sérieux, comme si la réussite de l’opération reposait sur l’ensemble de la communauté.

« On nous connaît maintenant. Mais il va falloir produire assez de vaccins, parce que sinon, on ne nous verra plus d’un bon œil », s’inquiète Annelies, propriétaire d’un hôtel rue principale.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Le centre-ville de Puurs

Chose certaine, Pfizer a permis à cette petite ville sans charme particulier de se faire connaître pour une bonne raison. Ces dernières années, la municipalité avait surtout fait parler d’elle pour ses manifestations d’extrême droite, et les tensions qui avaient suivi.

Koen Van den Heuvel ne peut que s’en réjouir. « Les gens ont l’impression qu’ils peuvent aider à sauver le monde. Qu’ils peuvent aider à ce que la vie normale revienne un jour. Je dirais que c’est ça, le sentiment général. »

La Belgique et le pharma

À noter que Puurs n’est pas la seule ville belge à prendre part à la lutte mondiale contre la COVID-19.

À Wavre, à 30 km au sud-est de Bruxelles, ou à Seneffe, en Wallonie (sud), de gros canons de l’industrie pharmaceutique, comme GSK et AstraZeneca, travaillent aussi d’arrache-pied pour produire des adjuvants pour leurs vaccins.

Plusieurs facteurs expliquent l’existence de cette « Biopharma Valley ». En plus d’être centrale d’un point de vue géographique, la Belgique est réputée pour ses incitations fiscales (impôt sur les sociétés réduit si les bénéfices sont réinvestis dans la recherche), et ses facilités réglementaires (approbation très rapide des demandes d’essais cliniques).

Deux grands aéroports du pays disposent en outre d’une certification particulière pour l’acheminement de produits pharmaceutiques, dont celui de Bruxelles-Zaventem qui déjà vu transiter « plus de 15 millions » de doses de vaccins pour cette pandémie.

La Belgique est ainsi devenue l’un des trois principaux exportateurs de pharmaceutiques de l’UE, avec l’Allemagne et l’Irlande. Avec 11,5 millions d’habitants, le pays ne représente que 2,5 % de la population européenne. Mais il comptait en 2019 pour 13 % des exportations biopharmaceutiques de l’UE.

Avec l’Agence France-Presse