(Québec et Ottawa) Le gouvernement Legault affiche la plus grande prudence dans son calendrier de vaccination, malgré les assurances répétées du premier ministre Justin Trudeau que le Canada recevra bel et bien 6 millions de doses des vaccins de Pfizer et de Moderna d’ici au 31 mars.

Publié le 10 févr. 2021
Ariane Krol
Ariane Krol La Presse
Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

« Jusqu’à maintenant, on a eu tellement de surprises que je veux rester très, très, très prudent », a lancé mardi le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, en faisant allusion à la réduction des livraisons des doses de ces deux vaccins au cours des dernières semaines.

En principe, le Canada doit recevoir 4 millions de doses du vaccin de Pfizer et 2 millions de doses du vaccin de Moderna d’ici la fin de mars. Mais les délais des dernières semaines alimentent de plus en plus le scepticisme quant aux cibles avancées par le gouvernement Trudeau.

« C’est sûr que plus on nous squeeze vers la fin, plus ça va être difficile à réaliser », a ajouté le ministre Dubé. Les quantités promises seront au rendez-vous au cours des prochaines semaines, lui a confirmé lundi le major-général Dany Fortin, responsable de la distribution des vaccins achetés par Ottawa. « Basé sur ces données-là, on devrait être capables de respecter l’essentiel de nos engagements », a dit M. Dubé.

Mardi, le major-général Fortin a précisé que le Canada recevra 70 000 doses du vaccin de Pfizer cette semaine, 400 000 doses la semaine prochaine et 475 000 doses durant la dernière semaine de février. Le nombre de doses à venir du vaccin de Moderna reste toutefois à préciser.

D’ici la fin de février, le nombre total de doses du vaccin de Pfizer atteindra donc 1,8 million. Pour respecter l’objectif de 4 millions de doses, la société devra envoyer 2,2 millions de doses durant le seul mois de mars, soit une moyenne de 550 000 doses par semaine.

Faisable ? Oui, assure-t-on au bureau de la ministre de l’Approvisionnement et des Services publics, Anita Anand, qui s’entretient presque quotidiennement avec les dirigeants des deux sociétés pharmaceutiques depuis des semaines.

« Si on n’était pas en mesure de respecter ces objectifs, il y a longtemps qu’on aurait enlevé le Band-Aid pour informer les provinces et la population », a certifié une source fédérale.

Québec aura aussi les doses nécessaires pour vacciner tous les citoyens qui le désirent d’ici septembre, a pour sa part indiqué mardi le premier ministre François Legault, en citant une conversation avec son vis-à-vis fédéral Justin Trudeau jeudi dernier.

Reste à voir s’il sera vraiment possible d’extraire une sixième dose de chaque fiole de Pfizer, comme le recommande maintenant Santé Canada.

Jusqu’ici, le Canada a reçu environ 2 millions de seringues à faible espace mort, qui sont nécessaires pour extraire cette sixième dose, et la distribution à travers le pays est en cours, a indiqué le bureau de la ministre Anand. Les livraisons régulières des quelque 64 millions de seringues à venir se poursuivront jusqu’en mai.

Plan de match retardé ?

« Moins on a de vaccins, moins ça rentre vite, plus ça nous retarde dans le plan de match qu’on s’était fait au départ », résume le président de l’Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec (APES), François Paradis, qui participe à une table provinciale sur la logistique de la vaccination.

Mais il n’est pas en mesure de dire si les retards de livraison des dernières semaines auront un impact sur les dates auxquelles la population s’attend à être vaccinée.

« Il y a une séquence qui existe depuis le début, mais il n’y a jamais eu de dates attachées à ces séquences, parce que les dates en question dépendent de l’arrivée des vaccins », explique M. Paradis.

Est-il réaliste de penser administrer la même quantité de doses en moins de temps ? « Amenez-nous des vaccins et on va s’organiser », dit le président de l’APES.

Selon le scénario actuel, une chaise ouverte dans un centre de vaccination permet d’immuniser 120 personnes par journée de 12 heures, à raison de 10 doses à l’heure.

Vacciner 24 heures sur 24 n’est pas prévu au Québec, dit M. Paradis. Des journées de 16 heures sur de courtes périodes, si une grande quantité de vaccins arrivait subitement dans une zone densément peuplée comme Montréal, pourraient toutefois être envisagées.

Le DZain Chagla, spécialiste des maladies infectieuses et professeur à l’université ontarienne McMaster, croit qu’Ottawa aura bien reçu les doses attendues au 31 mars et que les livraisons pourraient s’accélérer au cours des mois suivants grâce à d’autres vaccins susceptibles d’être approuvés.

Le problème, c’est plutôt que les délais actuels retardent le rodage de la vaccination massive, qui n’a rien à voir avec la vaccination à petite échelle réalisée jusqu’ici.

C’est plus difficile, pas seulement d’installer les cliniques, mais de rejoindre la bonne population, de s’assurer de ne pas avoir de gens qui coupent la file et que les communautés sous-représentées, racisées, mal logées, financièrement instables soient traitées au même rythme que les autres.

Le DZain Chagla, spécialiste des maladies infectieuses et professeur à l’université ontarienne McMaster

Et il n’est pas encore certain qu’une sixième dose sera extraite de chaque fiole de Pfizer. « Si on reçoit 20 millions de fioles et seulement 2 millions d’aiguilles au cours des prochaines semaines, on est un peu coincés », illustre le DChagla. « Et ça prend quelqu’un qui sait ce qu’il fait. »

Pour l’instant, le Québec n’a pas de seringues à faible volume mort. « Nous attendons des stocks en provenance du gouvernement fédéral », a indiqué le ministère de la Santé à La Presse.

« À partir du moment où le fabricant nous dit : ‟Vous avez six doses”, ça veut dire qu’il s’engage à ce que les six doses soient récupérables… », prévient le président de l’APES, François Paradis.

Québec prévoit avoir terminé de vacciner les résidants des RPA (136 000 personnes) et le personnel soignant (325 000 personnes) le 8 mars prochain. Il doit aussi lancer la vaccination des 80 ans et plus à la fin de février. Au cours des 7 derniers jours, ce sont 21 472 personnes qui ont été vaccinées au Québec, pour une moyenne quotidienne de 3067 personnes vaccinées. Québec doit recevoir au cours des prochains jours 15 600 doses du vaccin de Pfizer-BioNTech qui seront distribuées à travers la province.