Depuis un an, ils travaillent à Covidtown. Le personnel de l’unité des soins intensifs COVID-19 de l’hôpital Charles-Le Moyne soigne depuis le début de la pandémie les patients les plus gravement atteints de toute la Montérégie. La Presse a pu passer une journée au front avec eux et leurs patients.

Publié le 6 févr. 2021
texte : Katia Gagnon
texte : Katia Gagnon La Presse
photos : Olivier Jean
photos : Olivier Jean La Presse

Les yeux mi-clos, Juliette M. est assise sur le bord de son lit. Enfin, pas tout à fait assise. Il serait plus exact de dire que la physiothérapeute Laurie Brunton soutient la vieille dame en position assise. Accroupie devant Mme M., il y a l’infirmière Justine Bouchard.

« Essayez de bouger votre pied, Mme M. », dit l’infirmière. Le pied ne bouge pas.

« Regardez-moi, Mme M. » Les yeux s’entrouvrent légèrement.

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La physiothérapeute Laurie Brunton soutient Juliette M. en position assise. Accroupie devant Mme M., l’infirmière Justine Bouchard.

Après plus de 40 jours à l’unité des soins intensifs COVID-19 de l’hôpital Charles-Le Moyne, dont plusieurs semaines d’intubation, le corps de Juliette M., 70 ans, est à peu près totalement inerte.

Techniquement, Mme M. est guérie. Elle n’a plus la COVID-19. Mais la maladie a fait de son corps une véritable terre brûlée.

Alitée et recevant de l’aide respiratoire pendant des semaines, ses muscles se sont atrophiés. Elle ne peut plus parler. Manger. Se tenir assise. Jusqu’à tout récemment, elle était même incapable de respirer par elle-même.

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L’infirmière Justine Bouchard assiste la physiothérapeute Laurie Brunton lors du déplacement de Juliette M. de la chaise vers le lit.

Cette semaine, gros progrès : on lui a installé une trachéostomie. Pendant un temps, chaque jour, elle n’aura plus d’assistance ventilatoire. Cette période s’allongera progressivement. Et puis, un jour, Mme M. aura fait le premier pas vers le rétablissement : elle aura récupéré la force musculaire nécessaire pour respirer.

Aujourd’hui, en levant légèrement la tête, en bougeant faiblement le pied, Mme M. a couru l’équivalent d’un marathon. « C’est hyper exigeant », dit Laurie Brunton.

Neuf morts sur 17 patients

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Le poste de garde de l’unité des soins intensifs COVID-19 de l’hôpital Charles-Le Moyne, surnommée Covidtown par le personnel.

À l’unité des soins intensifs COVID-19 de l’hôpital Charles-Le Moyne, Covidtown pour les intimes, tout le monde espère que Mme M. – surnommée « la guerrière » par Laurie Brunton – réussira à s’en remettre.

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La physiothérapeute Laurie Brunton tient la main de Juliette M.

C’est qu’en ce début de février, la dame aux cheveux blancs est une sorte de baume sur les plaies du personnel soignant. Le mois de janvier a été extrêmement difficile à l’unité. Des 17 patients qui étaient hospitalisés après les Fêtes, neuf sont morts en l’espace de quelques jours.

On a eu beaucoup de décès, des gens jeunes, qui avaient des familles… on a pleuré.

Justine Bouchard, infirmière

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L’inhalothérapeute Mathieu Champagne, à l’œuvre dans la chambre d’un patient

Pour l’inhalothérapeute Mathieu Champagne, ces semaines de janvier ont sans conteste été les moments les plus noirs de toute la pandémie. « On n’a jamais eu autant de décès en même temps. Ça a été très difficile moralement. »

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Juliette M., 70 ans, la « patiente-vétérane » de l’unité des soins intensifs COVID.

Aujourd’hui, 13 patients sont hospitalisés aux soins intensifs COVID-19. Dont Juliette M., la patiente-vétérane de l’unité. Un aréopage de professionnels s’active autour d’elle. Des physiothérapeutes comme Laurie Brunton, chargée de stimuler physiquement les patients des soins intensifs. Des médecins, des infirmières, des préposés. Et aussi des inhalothérapeutes, comme Chloé Marcil.

Les inhalothérapeutes sont les spécialistes des soins respiratoires, qui peuvent intuber des patients, assister en anesthésie, agir lors de réanimations. « Les inhalos, quand ça va mal, on est là ! », résume Chloé Marcil, 27 ans, cinq ans d’expérience.

Au cours de cette pandémie, les inhalos sont aux premières loges pour soigner une maladie qui s’attaque aux voies respiratoires. Ils réalisent certaines des opérations les plus dangereuses puisqu’elles supposent l’émission de beaucoup de particules contaminées.

Chloé Marcil a effectué la première intubation d’un patient atteint de la COVID-19 à l’hôpital Charles-Le Moyne en mars dernier. Elle était vêtue de ce qu’on appelle ici « le kit Ebola », donc un ensemble de protection complet, comme celui que portent les travailleurs de la construction qui désamiantent un édifice. Plus la visière, le masque N95, les gants… « C’était le premier patient, on ne savait pas trop comment ça allait se passer… c’était stressant. »

La famille réunie deux jours par mois

Tout le personnel de cette unité vit à un rythme effréné depuis presque un an. Et cela suppose, pour eux, des sacrifices personnels importants. Prenez l’infirmière Josiane Plourde. Il y a un peu plus d’un an, elle œuvrait au même endroit, à l’époque une unité de court séjour. Quand son unité a pris le virage pour devenir le Covidtown de Charles-Le Moyne, elle a décidé de s’enrôler. Après trois jours de formation, elle était à l’œuvre. Aux soins intensifs.

Après trois semaines, j’ai failli tout lâcher ça. Des soins intensifs après quelques jours de formation… ce n’était pas évident.

Josiane Plourde, infirmière

Depuis un an, Josiane et son conjoint, qui est pompier, abattent chacun de très longs quarts de travail ; elle, de 12 heures, et lui, de 24. Ils ont deux jeunes enfants. À cause des horaires, la petite famille n’est réunie que deux petites journées chaque mois. « C’est ça que je trouve le plus dur », dit-elle en avalant son dîner dans la cuisinette attenante à l’unité.

Le soir, une fois les enfants couchés, Josiane échange souvent avec le petit groupe formé sur les réseaux sociaux par le personnel de l’hôpital. « Les survivants du COVID », c’est le nom qu’ils se sont donné. Effectivement, depuis un an, ils en ont vu mourir des patients.

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L’infirmière Josiane Plourde accompagne Julia R., 56 ans, qui en est à ses derniers instants.

Comme Julia R., 56 ans. Josiane Plourde et sa collègue inhalothérapeute, Julie Morasse, sont au chevet de la patiente. Julie tient sa main. Josiane lui parle à l’oreille. Mme R. avait déjà de grands problèmes de santé, la COVID-19 l’a achevée. Elle vit ses derniers instants.

Ses enfants sont passés un peu plus tôt. Ils ont sélectionné de la musique que leur mère aime pour accompagner ses derniers moments. C’est donc au son d’une salsa latina que Julia R. entamera le grand voyage.

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L’inhalothérapeute Julie Morasse, au chevet de Julia R., 56 ans. Elle tient la main de la patiente pour l’accompagner vers la mort.

Josiane et Julie resteront avec la patiente jusqu’à la fin. Et le lendemain, quand les deux femmes prendront connaissance des chiffres quotidiens de décès de la COVID-19 au Québec, pour elles, ce ne seront pas que des statistiques, mais le visage d’une femme qu’elles ont accompagnée vers la mort.

« C’est une dame qui a des enfants assez jeunes… c’est un drame épouvantable », dit Julie Morasse au sortir de la chambre. Quelques jours auparavant, Mathieu Champagne était à la place de Julie Morasse au chevet d’un autre patient, qui lui aussi allait mourir.

Le mari de Julia R.

Le choc de l’intubation

Mais pour l’heure, M. Champagne est dans la chambre de Richard G., 64 ans. L’homme est mal en point. Il gît sur le ventre, intubé, complètement inconscient. « Hier, on a essayé de le retourner sur le dos, ça n’a pas fonctionné », dit-il.

Il bouge la tête de M. G. Aspire ses sécrétions. « Il est paralysé par les médicaments, on les maintient au maximum, explique M. Champagne. Il est à la limite de pression sécuritaire pour ses poumons. » L’homme reçoit actuellement de l’air à 70 % d’oxygène pur. « Ça ne s’annonce pas bien quand on est rendus à ces niveaux-là », dit-il.

Depuis un an, les équipes soignantes ont appris – sur le tas – à mieux maîtriser le coronavirus.

Au début, on intubait de façon précoce, c’est ce qu’on nous avait recommandé. Mais au fil des mois, on s’est aperçus que l’oxygénation à haut débit permettait d’éviter des intubations.

Mathieu Champagne, inhalothérapeute

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L’infirmière Anne-Marie Racicot, la physiothérapeute Laurie Brunton et l’inhalothérapeute Julie Morasse, déplacent Jules D., 75 ans, de sa chaise à son lit.

Intuber, c’est enfoncer un tube de 30 cm de long et 7 mm de diamètre dans la trachée du patient. C’est un choc pour le corps, car le tube est perçu comme un corps étranger et le réflexe est de s’en débarrasser. C’est visible à l’œil nu lorsqu’on regarde Jules D., 75 ans, qui s’agite dans son fauteuil. Le vieil homme est intubé. On vient de réduire sa dose de calmants. Il se retrouve donc, graduellement, en état d’éveil. Ses bras sont attachés à son fauteuil pour éviter qu’il arrache le tube qui lui sort de la bouche.

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Les bras de Jules D., 75 ans, sont attachés à son fauteuil pour éviter qu’il arrache le tube qui lui sort de la bouche.

« En temps normal, on ne l’attacherait pas, on lui mettrait de grosses mitaines, qui feraient en sorte qu’il ne pourrait pas attraper le tube », souligne Mathieu Champagne. Mais à cause du délai d’habillage qu’impose la COVID-19, le personnel ne pourrait intervenir à temps dans un tel cas. C’est pourquoi on doit avoir recours aux contentions.

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Arcadio Vilo, 72 ans, pourra quitter l’hôpital dans quelques jours. Il a été hospitalisé dans la même chambre que sa fille.

D’autres patients hospitalisés à Covidtown sont plus chanceux. Comme Arcadio Vilo, Chilien d’origine et Québécois d’adoption depuis 45 ans. Depuis quelques jours, M. Vilo était hospitalisé dans la même chambre que sa fille. Tous les deux ont attrapé la COVID-19 en même temps. Quand le pneumologue Nadim Srour lui annonce qu’il pourra retourner chez lui dans quelques jours, l’homme de 72 ans esquisse un sourire. « Quand je suis arrivé ici, je n’étais vraiment pas bien », dit-il.

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Josée Thibault, 50 ans, et le pneumologue Nadim Srour. Le médecin lui annonce qu’elle aura son congé dans quelques jours.

À son arrivée à Charles-Le Moyne, Josée Thibault, 50 ans, était aussi dans un état lamentable. « Je haletais comme un petit chien, raconte-t-elle. J’étais totalement incohérente. Mon conjoint a dû appeler l’ambulance. J’ai eu la peur de ma vie. »

La COVID-19, couplée à sa médication pour le diabète, a produit un cocktail explosif, qui lui a complètement fait perdre la carte. Elle sait comment elle a contracté le virus : son conjoint œuvre dans le secteur de la construction, et la nouvelle de l’éclosion sur son chantier lui est parvenue trop tard. Toute la famille a été infectée. Elle salue le travail du personnel soignant. « C’est mieux qu’un cinq étoiles ici. »

Pour les employés de Covidtown, le pire, c’est l’impuissance, résume Mathieu Champagne.

Ce sont des patients qu’on voit longtemps. Quand ils vont mal, on les voit se détériorer, mais on n’arrive pas à renverser la tendance. Même si on fait tout ce qu’on peut, la maladie peut gagner la bataille.

Mathieu Champagne, inhalothérapeute

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L’infirmière Annick Moreau observe l’arrivée d’un nouveau patient en provenance d’un autre hôpital. L’homme de 74 ans a dû être transféré aux soins intensifs, car ses besoins en oxygène sont importants.

Prenez ce dernier patient admis à l’unité lors de notre passage. En provenance d’un autre hôpital, l’homme de 74 ans a dû être transféré aux soins intensifs, car ses besoins en oxygène sont importants. Il n’est pas intubé, mais branché sur de l’oxygène à haut débit. « Il est stable dans son instabilité », résume Annick Moreau, infirmière. « Il va quand même bien, mais il reçoit beaucoup d’oxygène », acquiesce son collègue inhalothérapeute, Éric Doiron.

Pronostic ? Éric Doiron nous regarde droit dans les yeux. « Ça pourrait aller d’un bord comme de l’autre. »

Notre passage à Charles-Le Moyne

Tous les noms des patients ont été changés dans cet article afin de préserver la confidentialité de leur cas, sauf lorsqu’ils étaient en mesure de consentir à une entrevue. Ils ne sont pas non plus reconnaissables sur les clichés pris par notre photographe, sauf s’ils ont explicitement donné leur accord.

Lors de cette visite, nos journalistes ont scrupuleusement suivi les règles sanitaires. L’infirmière Geneviève Caron leur a dispensé une formation express en prévention et contrôle des infections, en leur rappelant les grandes lignes des mesures de sécurité, ainsi que la technique de lavage de mains.

En tout temps, dans l’unité, ils ont porté le masque chirurgical et les lunettes de protection. Lorsqu’ils ont pénétré dans les chambres de patients positifs à la COVID-19, ils ont revêtu tous les équipements nécessaires et les ont retirés en suivant à la lettre les directives du personnel.

Nos journalistes se sont cependant abstenus d’entrer dans les chambres de patients où les risques de particules aéroportées étaient les plus élevés et où le port du masque N95 était impératif, car ils n’avaient pas subi de test d’essayage avec ce masque.

Le 26 janvier, l’ensemble des médias du Québec a réclamé un meilleur accès aux hôpitaux de la province, afin de témoigner de l’impact de la pandémie. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, s’était alors dit ouvert à répondre à la demande des journalistes.