À la fin de cette semaine, le Québec franchira le cap des 10 000 morts victimes de la COVID-19. Ce nombre catastrophique de décès a un impact énorme sur les milieux funéraires qui ont dû composer avec la pression du nombre, les contraintes sanitaires et l’accompagnement des familles. Incursion dans l’industrie de la mort.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Mardi après-midi. Sylvain Allan et Michel Degagné arrivent au CHUM où ils sont allés chercher le corps d’un homme de 70 ans, qui a succombé à la COVID-19, pour le transporter au complexe funéraire Alfred Dallaire Memoria de Laval. « Nous, notre procédure, c’est toujours d’arriver, de prendre le corps et de l’asperger d’alcool avec un spray », explique M. Allan, 56 ans, qui a passé les 10 derniers mois sur les lignes de front de la COVID-19, transportant des centaines de corps.

« Il faut qu’on s’habille avec un body suit [une combinaison de protection jetable], précise-t-il. On a des lunettes, des gants, un masque, tout ça. Si c’est dans un CHSLD, on asperge tout le corps d’alcool. Ensuite, on lui met une débarbouillette sur le visage. On asperge la débarbouillette. Pourquoi on fait ça ? C’est parce qu’en manipulant le corps, de l’air peut sortir de sa bouche. »

Le corps est ensuite glissé dans une housse mortuaire scellée, aspergé d’alcool au moyen d’un boyau sous pression, recouvert d’un linceul en plastique, encore aspergé de produit désinfectant. Puis, il est déposé sur une civière, attaché dans un sac à glissière en tissu, lui aussi désinfecté. « C’est protection totale. Il n’y a personne dans mes transporteurs qui l’a pogné », lâche Sylvain Allan, en parlant du virus.

Des précautions infinies

Cette façon de procéder illustre les précautions infinies prises par le milieu funéraire, devenu une véritable zone rouge.

Le choc de la pandémie, pour cette industrie, ce n’est pas le nombre de décès. Même si cette dernière a eu des craintes de débordement à la première vague, quand on dénombrait jusqu’à 150 morts de la COVID-19 par jour, le Québec n’a pas connu les scènes d’horreur de New York où les cadavres étaient empilés dans des remorques réfrigérées de 18-roues.

La deuxième vague, moins chaotique, est plus étalée dans le temps et affecte toutes les régions, pas seulement le Grand Montréal. Mais elle ne fauche pas moins de vies.

« On n’est pas débordés, mais on est très occupés », remarque Julia Duchastel, vice-présidente chez Alfred Dallaire Memoria et arrière-petite-fille des fondateurs.

En avril et mai, il y a eu près de 5000 morts. Et là, on approche de 10 000, mais c’est tout le Québec qui est touché cette fois-ci.

Julia Duchastel, vice-présidente chez Alfred Dallaire Memoria

« La situation est plutôt stable, ça n’a rien à voir avec le printemps dernier », ajoute Caroline Cloutier, directrice des communications à la Coopérative funéraire du Grand Montréal.

Le véritable choc, pour l’industrie de la mort, c’est la logistique et les règles sanitaires imposées par la pandémie. Le coronavirus continue de menacer, même après le décès.

Un décès sur quatre

Dans le garage du complexe Alfred Dallaire, à Laval, où arrivent les dépouilles, une immense porte donne sur le réfrigérateur qui peut contenir 100 corps. Depuis le début de la deuxième vague, c’est un décès sur quatre qui a été causé par la COVID-19.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Sylvain Allan et Michel Degagné enfilent des habits de protection en vue de rentrer la dépouille dans le complexe funéraire.

« Rendus ici, on met une chemise de protection, des gants et un masque, détaille le transporteur Sylvain Allan. On sort notre civière, on désinfecte notre camion à l’intérieur. On vaporise de l’alcool pendant qu’on travaille dans le garage. Ici, c’est une autre technique, mais le corps ne sort jamais du body bag. La thanatologue ne touche pas au corps, à moins qu’il ait des bijoux. S’il a des bijoux, on sort, elle s’en occupe et on rentre quand c’est fini. »

La thanatologue, c’est Linda Verreault, l’une des premières femmes à avoir choisi d’exercer ce métier aujourd’hui largement féminin. Elle travaille chez Alfred Dallaire depuis 1979.

« Si je vérifie une personne décédée de la COVID, je vais toujours porter une visière, en cas d’éclaboussures, et des gants. Mais on se protège toujours, COVID, pas COVID », précise-t-elle.

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Linda Verreault, thanatologue, identifie le défunt.

Derrière son équipement de protection, Mme Verreault identifie le défunt et le tâte à travers la housse mortuaire pour s’assurer qu’il ne porte pas de bijoux. Les transporteurs déposent ensuite le corps dans une boîte de carton, tapissée d’une feuille de plastique, referment la boîte et la scellent avec un ruban adhésif rouge. Puis, ils sortent du garage avec la civière.

« Il y a des journées, j’ai sorti 20 corps, raconte Sylvain Allan. En un mois, je pense que j’ai fait 280 COVID. D’un mois à l’autre, ça varie tout le temps. »

  • Après l’identification formelle, Sylvain Allan et Michel Degagné déplacent la dépouille dans une boîte de carton.

    PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

    Après l’identification formelle, Sylvain Allan et Michel Degagné déplacent la dépouille dans une boîte de carton.

  • Après l’identification formelle, Sylvain Allan et Michel Degagné déplacent la dépouille dans une boîte de carton.

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    Après l’identification formelle, Sylvain Allan et Michel Degagné déplacent la dépouille dans une boîte de carton.

  • La boîte est ensuite scellée avec un ruban adhésif.

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    La boîte est ensuite scellée avec un ruban adhésif.

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« On n’a pas d’heures. La nuit, on roule autant que le jour », ajoute Martin Beaudoin, qui gère les bâtiments et les fours crématoires.

Au Québec, l’embaumement et la toilette funéraire des victimes du coronavirus, déclarées ou suspectées d’avoir été atteintes, sont interdits par le gouvernement. Deux options s’offrent aux familles : la crémation ou l’inhumation dans un cimetière.

Si la famille choisit d’exposer le défunt, le cercueil sera fermé et l’exposition sera limitée à deux périodes de trois heures, entrecoupées d’au moins trois heures de réfrigération, dans une période de 48 heures après le décès, selon les recommandations de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Dans les deux cas, jamais le corps ne sortira de la boîte de carton scellée de ruban rouge.

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Après chaque transport, le véhicule doit être désinfecté.

Ces procédures très strictes imposées par la Santé publique sont-elles vraiment nécessaires ? Le principal mode de contamination est la projection de gouttelettes, ce qui se produit quand même peu après le décès. Le virologue Benoit Barbeau, de l’UQAM, note que le risque est faible : « Pendant un certain temps, des organes infectés demeurent capables de produire des particules virales. Mais pour être infecté, il faut être exposé à des gouttelettes qui contiennent le virus. Il faudrait que des projections émanent de la personne. Je pense que c’est peu probable. »

Aller au plus simple

On pourrait croire qu’avec l’augmentation de la clientèle, surtout à Montréal lors de la première vague, les salons funéraires ont fait une bonne année. Ce n’est cependant pas le cas, parce que si le nombre de clients est à la hausse, les revenus n’ont pas augmenté au même rythme et les contraintes sanitaires ont engendré des coûts : matériel de protection, embauche de personnel, amélioration de l’offre en ligne, captation des cérémonies… Les salles de réception sont vides et les services de traiteurs sont interrompus.

« Les gens ont moins opté pour des funérailles traditionnelles avec l’achat d’un cercueil et une exposition. Ils sont allés vers ce qui était le plus simple : la crémation, une urne. Dans beaucoup de situations, les gens ont décidé de ne pas faire de funérailles. Ils finissent par se dire : ah, tant pis », souligne Mme Duchastel.

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Deux options s’offrent aux proches des victimes avérées ou potentielles de la COVID-19 : la crémation ou l’inhumation.

« Ça prend plus de main-d’œuvre, mais les gens ne sont pas plus contents, ils sont moins contents parce qu’ils voudraient faire la cérémonie avec le buffet et tous les services, mais ils ne peuvent pas, ajoute Rolande Brisebois, son bras droit. On est très occupés, on doit engager plus de monde et on fait moins d’argent. »

Ce n’est pas seulement l’économie funéraire qui est affectée. Les ravages de la pandémie bousculent profondément la psychologie de la mort et privent les gens de mécanismes leur permettant de surmonter le choc de perdre un proche et de bien faire leur deuil.

Michel Trozzo, 80 ans, accompagne des gens dans la mort depuis 40 ans. « L’être humain a besoin de rituels », souligne ce psychothérapeute.

Avec la COVID, il n’y a pas de rituels ou ils sont réduits au minimum. Et un rituel, pour qu’il soit thérapeutique, il faut qu’il ait un sens. Alors que là, c’est improvisé. C’est créatif, mais le sens fait un petit peu défaut parce qu’on est pris un petit peu au dépourvu.

Michel Trozzo, psychothérapeute

James Morris a perdu sa mère, le 18 avril, emportée par la COVID-19 à 85 ans. Charlotte Michaud avait tout prévu ou presque avant son décès. « Elle voulait être incinérée après exposition. Mais à cause de la COVID, on n’a pas eu le choix. On a fait la cérémonie six mois plus tard, en partie diffusée sur le web. Au salon, le vendredi soir, on a eu cinq, six personnes », raconte son fils qui lui a fait ses adieux sur FaceTime, une semaine après son admission à l’Hôpital général juif de Montréal.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

James Morris

« On était 23 dans l’église. Le maximum permis était de 25. Si on avait été en temps normal, pas de COVID, je suis sûr qu’il aurait fallu mettre des écrans plasma à l’extérieur de l’église tellement il y aurait eu du monde. »

Sylvain Laurence a aussi enterré sa mère, morte du virus à 92 ans, le 20 avril. La cérémonie, diffusée en direct sur le web, a eu lieu six mois plus tard, le 31 octobre. « C’est l’attente qui est dure, confie-t-il. Ça ne finissait pas. On ne pouvait pas faire notre deuil. On n’a pas pu aller la voir au CHSLD. On ne l’a pas vue avant sa mort. On ne l’a pas vue morte. »

Les spécialistes sont unanimes : en temps de pandémie, faire le deuil d’un proche est plus long.

Nathalie Viens, formatrice sur le deuil et coordonnatrice à la Chaire Jean-Monbourquette sur le soutien social des personnes endeuillées, à l’Université de Montréal, signale que c’est également plus dur pour le personnel du milieu funéraire. « Pour des gens dont le métier est d’offrir un rituel qui va permettre d’apporter un réconfort, c’est vraiment difficile de ne pas pouvoir faire le travail complètement. »