« Nous allons trop rapidement. » S’ils disent comprendre l’intention, des experts et des médecins s’inquiètent toutefois que le gouvernement Legault néglige les risques d’une nouvelle croissance d’infections, après que Québec a annoncé mardi un déconfinement partiel de l’économie et autorisé la réouverture des commerces non essentiels dès le 8 février.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Le seuil de 1000 cas par jour, c’est certes un bon début, mais ce n’est pas terminé. C’est un peu comme si nous avions nos mains autour de la gorge de ce virus. On devrait être en train de mettre plus de pression, mais on fait exactement l’inverse en ce moment », lâche le DMatthew Oughton, spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital général juif de Montréal.

À ses yeux, l’ouverture des magasins est « compréhensible » dans le contexte actuel, mais demeure très risquée. « Leur fermeture est probablement l’une des raisons de la baisse de transmission qu’on voit. Je pense malheureusement qu’on peut s’attendre à une hausse de la propagation dans ces environnements au cours des prochaines semaines, même avec des mesures de protection », affirme M. Oughton.

De manière générale, j’ai l’impression que nous allons trop rapidement. On semble oublier qu’au début de janvier, nous avons frappé les 3000 cas quotidiens. C’est somme toute assez récent.

Le DMatthew Oughton, spécialiste des maladies infectieuses

L’expert s’inquiète par ailleurs de la situation des centres commerciaux, qui pourront aussi accueillir des clients, en assurant toutefois une surveillance accrue auprès des flâneurs. « J’espère qu’on a des plans stricts au gouvernement, parce que les centres commerciaux font leur argent quand les gens y passent du temps. Je soupçonne que s’il n’y a pas cet encadrement de l’État, les établissements ne seront pas très stricts et laisseront passer beaucoup d’écarts », juge-t-il.

« Assez précipité » dans les zones orange

Pour David Lussier, médecin à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), les annonces du gouvernement Legault illustrent aussi une certaine précipitation, surtout dans les six régions classées en « orange » que sont la Côte-Nord, le Nord-du-Québec, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le Bas-Saint-Laurent, l’Abitibi-Témiscamingue et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. On rouvrira entre autres les restaurants, les gyms et les cinémas.

« Autant je comprends qu’en zone rouge, on rouvre certaines choses parce qu’on ne peut pas se passer de tout indéfiniment, autant j’ai l’impression qu’en zone orange, on va très vite. On nous dit que si ça ne fonctionne pas, on va refermer, mais le problème est qu’il y a toujours un délai de deux semaines avant de voir l’effet réel des mesures », dit le Dr Lussier à ce sujet.

Le Dr Lussier affirme qu’il aurait préféré un scénario plus « prudent » et progressif.

On aurait pu ouvrir un secteur, attendre une semaine, puis en ouvrir un autre, bref se mettre l’orteil à l’eau, mais tranquillement.

Le Dr David Lussier, médecin à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal

« Tout change très rapidement et on voit que les gens commencent à parler d’une éventuelle troisième vague alors que dans les faits, on est très loin d’être même sortis de la deuxième », renchérit-il.

Un équilibre « difficile à trouver »

La professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM) Roxane Borgès Da Silva est catégorique : l’équilibre entre relâchement des mesures et transmission absolue de la COVID-19 est « très difficile » à déterminer pour un gouvernement.

Je comprends qu’on ne puisse pas garder des mesures trop strictes dans les régions éloignées, par rapport à Montréal. Il faut relâcher un peu, c’est sûr. Mais au final, c’est un risque que le gouvernement a pris pour offrir des bénéfices en matière de santé mentale à plus de Québécois.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Mme Borgès Da Silva, qui conserve également plusieurs inquiétudes, rappelle que le dernier déconfinement de cette ampleur date du mois de juin. « Il faut se rappeler cependant qu’on était alors l’été, qui est une saison beaucoup moins propice à la propagation parce qu’on vit davantage en extérieur », souligne-t-elle.

« Je suis préoccupée, surtout à l’approche de la semaine de relâche. Je me demande si les gens vont vraiment rester dans leur région et n’iront pas se balader en Gaspésie, par exemple. Combiné aux nouveaux variants, dont on n’a pas encore une idée claire de la prévalence, c’est sûr que c’est inquiétant », ajoute la spécialiste. Cette dernière appelle Québec à se donner « les bons outils » pour mieux déconfiner.

« Avoir davantage de tests rapides, ça serait essentiel pour détecter les super propagateurs et briser la transmission. C’est ce qu’il faut. Partout dans le monde, c’est l’outil qui permet de rouvrir l’économie actuellement », conclut-elle.

En conférence de presse mardi, le premier ministre François Legault a parlé d’un « petit déconfinement » qui « donnera une chance aux hôpitaux », où la situation demeure fragile, tout en offrant « un peu d’oxygène » aux commerçants, durement fragilisés par la pandémie.