(Montréal, Ottawa et Québec) Suspension des vols vers des destinations soleil, tests de dépistage à l’arrivée, quarantaine obligatoire à l’hôtel à leurs frais… Pour beaucoup de voyageurs et de snowbirds, le retour au pays ne sera pas de tout repos.

Publié le 30 janv. 2021

Vols annulés, voyageurs déroutés

Louise Leduc
Louise Leduc La Presse
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Tout était beau sous le soleil de Cancún, jusqu’à ce que Martin Gignac apprenne que Justin Trudeau allait serrer la vis aux voyageurs. D’un coup, son voyage lui coûte 2000 $ de plus en raison des trois jours qu’il devra obligatoirement passer dans un hôtel à son retour au Canada.

« Mon voyage, je l’ai payé en ramassant ma petite monnaie pour décrocher un peu de la folie de la COVID-19 qui a envahi le Québec. Je n’ai pas les moyens de me payer l’hôtel au retour. »

Pressé par ses homologues provinciaux d’interdire les voyages non essentiels depuis quelques semaines déjà, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a annulé jusqu’au 30 avril les vols vers le Mexique et les Caraïbes.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Les vols vers le Mexique et les Caraïbes sont suspendus jusqu’au 30 avril, a annoncé vendredi le premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

La nouvelle a poussé les compagnies aériennes à suspendre d’emblée tous les vols vers ces destinations soleil, tout en lançant d’urgence une opération pour ramener les Québécois qui se trouvent à l’étranger.

« Air Canada, WestJet, Sunwing et Air Transat ont accepté de faire partie de la solution pour protéger la santé et la sécurité des Canadiens », a déclaré M. Trudeau en conférence de presse vendredi.

Air Transat interrompra toutes ses activités pour trois mois

En soirée, Air Transat a annoncé qu’elle exploitera « plusieurs dizaines de vols au cours des deux prochaines semaines pour rapatrier ses clients au Canada », mais qu’elle interrompra ensuite toutes ses activités pendant trois mois, avec ce que cela suppose en nouvelles « mises à pied parmi le personnel navigant et le personnel de soutien ». Le nombre de personnes touchées n’a pas été précisé.

Déjà, depuis mardi, Air Transat ne se rendait plus qu’à Paris et dans cinq destinations soleil, qui seront interdites à partir de dimanche.

Si tout cela couvait depuis un certain temps, les Québécois à l’étranger ont néanmoins été pris de court par l’annonce d’Ottawa et par le flou qui l’entoure.

Le Mexique et les Caraïbes sont visés dans un premier temps, mais les voyageurs d’autres destinations internationales feront eux aussi l’objet de mesures plus sévères.

À partir de février (la date exacte n’a pas été précisée), tous les voyageurs qui rentreront au pays devront se soumettre à un test de dépistage de la COVID-19 à l’aéroport où ils atterriront. Tous devront rester en quarantaine trois jours dans un hôtel supervisé, au coût de 2000 $.

Ceux dont le test se sera révélé négatif poursuivront leur quarantaine à la maison. Ceux qui auront contracté le coronavirus responsable de la COVID-19 seront dirigés vers un centre de santé publique.

Les agences de voyages jointes ont voulu se faire rassurantes. Les gens qui avaient réservé un voyage dans quelques semaines se feront rembourser. Ils ne sont pas si nombreux. Depuis quelques mois, les voyages dans le Sud n’étaient plus très attirants.

Au gouvernement du Québec, le premier ministre Legault, qui a fait monter la pression sur Justin Trudeau par des demandes répétées de restrictions, s’est montré satisfait.

Les nouvelles restrictions pour les voyageurs annoncées par le gouvernement fédéral sont satisfaisantes. On va enfin être en mesure d’assurer un meilleur contrôle des personnes qui reviennent de l’étranger.

François Legault, premier ministre du Québec

Le gouvernement mexicain, lui, ne l’entend pas ainsi. Il demande au Canada de revenir sur sa décision de suspendre tous les vols, une décision susceptible, selon le Mexique, de provoquer « une crise économique sévère ».

« Les gens sont à fleur de peau »

Qu’ils se trouvent actuellement à l’étranger ou qu’ils s’apprêtent à partir, qu’ils soient snowbirds, étudiants à l’étranger ou travailleurs humanitaires, tous sont dans le même bateau et se demandent de quoi il en retournera pour eux.

Le journal Le Soleil de la Floride est souvent le point de chute de toutes les inquiétudes. Et vendredi, ça n’a pas manqué. Denise Dumont, son éditrice, a été inondée de courriels et d’appels à l’aide. « Les snowbirds ne sont pas tous millionnaires, certains ont économisé toute leur vie pour avoir leur petite place au soleil. Il y a une certaine panique. Les gens sont à fleur de peau. »

Déjà, cette année, leur séjour en Floride leur a coûté cher, souligne-t-elle. Ils ont dû venir en avion, faire transporter leur voiture.

Les [snowbirds] plus fortunés se disent qu’ils attendront que ça passe et resteront au besoin jusqu’en juin. Mais ceux qui sont en location ou qui doivent rentrer au Québec sont très stressés et se demandent à partir de quelle date ils devront débourser les 2000 $ d’hôtel.

Denise Dumont, éditrice du Soleil de la Floride

Impossible de savoir combien de snowbirds ont mis le cap sur les États-Unis, cet hiver. Moins qu’à l’habitude, dit Mme Dumont, mais c’est difficile à évaluer parce que souvent, reclus chez eux, ils ne sont pas aussi visibles qu’à l’habitude au golf ou dans les restaurants.

Au Mexique, François Hébert, qui relève qu’il n’y a presque pas de cas dans l’État de Guerrero où il se trouve, était assez désemparé. « Ils parlent de nouvelles mesures, de 2000 $ à débourser, mais à partir de quand ? Ça prend du temps pour virer de bord, changer la date de son billet d’avion, avoir un rendez-vous pour le test de COVID-19, puis avoir les résultats et attendre quelques jours encore avant de partir. »

Karine, qui a demandé que son nom de famille ne soit pas révélé, devait rentrer ce samedi du Mexique. Mais la veille de son départ, elle a appris qu’elle avait un résultat positif.

Comme elle est en forme, elle ne craignait pas la COVID-19, mais elle n’avait pas prévu que les tests PCR, hyper sensibles, pouvaient dépister pendant des mois des mini-fragments de virus. « J’ai peur d’être prise ici longtemps. J’ai pleuré, mais là, je me résigne. Je ne peux rien faire d’autre qu’attendre. »

« J’ai appelé à la ligne d’aide du gouvernement du Québec, qui n’avait aucune information et qui a été pris de court comme tout le monde. Au gouvernement du Canada, on m’a dit que je n’avais pas à m’inquiéter. Quand mon test sera négatif, je pourrai prendre un vol de retour avec une compagnie mexicaine ou américaine. »

Colère et inquiétudes

Émilie Dufour, qui est travailleuse humanitaire, devait retourner dimanche en Haïti, après un mois au Québec à suivre scrupuleusement toutes les consignes sanitaires. Elle estime que la décision d’Ottawa est justifiée, mais elle lui complique assurément la vie. « Depuis cet après-midi, j’essaie de trouver un vol pour retourner en Haïti. Tout porte à croire que je devrai passer par les États-Unis ou par l’Europe. »

Joint à l’aéroport Trudeau vendredi soir, Anthony Sallaud, qui partait voir sa mère mourante pour la dernière fois, en France, était furieux. « On pénalise tous les voyageurs, même ceux pour lesquels le motif n’a rien à voir avec l’agrément ou le plaisir », déplore-t-il.

M’isoler en quarantaine au retour ? Tout à fait normal. Faire un test COVID avant et pendant ma quarantaine ? Je suis pour aussi. Je serais même d’accord pour porter un bracelet électronique pour prouver que je ne bouge pas de chez moi. Par contre, payer 2000 $ pour me faire garder, là, je ne suis pas d’accord. C’est de la démagogie électoraliste.

Anthony Sallaud

Emmanuèle Bombard, qui projetait de partir en France rendre visite à son frère atteint d’un cancer, se voit obligée d’annuler son périple. « Je n’ai pas les moyens de payer les 2000 $ d’hôtel. C’est n’importe quoi. Ça va être un palace, à ce prix-là ! Il faut se faire tester avant de partir, se faire tester en arrivant. Ces trois jours à l’hôtel sont-ils vraiment nécessaires ? Il faut trouver des coupables. Les voyageurs, c’est facile, comme coupables ! »

« Moins de 2 % des cas de COVID-19 sont liés à des Canadiens qui reviennent au pays […], a souligné Justin Trudeau. Toutefois […] même un cas, c’est un cas de trop, particulièrement étant donné que, maintenant, on doit tenir compte des nouveaux variants du virus. »

Jean-Yves Duclos, président du Conseil du Trésor, au fédéral, a déclaré que « depuis longtemps, les gens savent qu’il était et qu’il continue d’être découragé de quitter le pays. Le ministère des Affaires étrangères a été très clair là-dessus. Il n’est pas question de procéder à des opérations de rapatriement. »

— Avec la collaboration de Tommy Chouinard, La Presse

Les mesures annoncées par Ottawa

1. Les vols en partance du Canada vers les destinations soleil, plus précisément le Mexique et les Caraïbes, seront suspendus à compter de dimanche. Cette mesure sera en vigueur jusqu’au 30 avril.

2. Tous les voyageurs qui rentrent au pays devront se soumettre à un test obligatoire de dépistage de la COVID-19 dès leur arrivée à l’aéroport. Cette mesure entrera en vigueur « le plus vite possible, en février ». Seuls les aéroports de Vancouver, Calgary, Toronto et Montréal pourront accueillir des vols internationaux.

3. Ces mêmes voyageurs devront rester en quarantaine, à leurs frais, dans un hôtel supervisé pendant trois jours en attendant de recevoir le résultat de leur test. La facture sera élevée : 2000 $.

4. Cette somme servira à payer le test de dépistage, les frais d’hébergement et de repas, les coûts de la surveillance et des mesures sanitaires accrues nécessaires à l’hôtel.

5. Les voyageurs dont le test sera négatif pourront ensuite se rendre à leur domicile pour terminer leur quarantaine. Ils devront subir un deuxième test au 10e jour de leur quarantaine. Des mesures de surveillance accrues seront instaurées.

6. Les voyageurs qui recevront un test positif devront faire le reste de leur quarantaine dans un centre de la Santé publique approuvé par le gouvernement afin de s’assurer qu’ils ne sont pas porteurs d’un nouveau variant du virus.

L’industrie touristique dit naviguer dans le flou

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

La décision du gouvernement Trudeau d’annuler les vols à destination du Mexique et des Caraïbes ne surprend guère les industries du voyage et de l’hôtellerie. Elles reprochent toutefois à Ottawa son manque de clarté concernant l’application de ces nouvelles règles, notamment en ce qui concerne les 2000 $ exigés des voyageurs pour couvrir leurs frais d’hôtel pendant trois jours une fois rentrés au pays et le test de dépistage de la COVID-19 qu’ils doivent passer en sortant de l’avion.

À la suite de cette annonce, les compagnies aériennes affirment de leur côté être en train d’élaborer un plan de rapatriement pour les voyageurs qui se trouvent actuellement dans les régions touchées.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Les compagnies aériennes affirment être en train d’élaborer un plan de rapatriement pour les voyageurs qui se trouvent actuellement dans les régions touchées par la suspension des vols.

En attendant, plusieurs questions semblent demeurer en suspens. « On fait quoi si le client n’a plus un sou dans ses poches [pour payer l’hôtel] ? », se demande Dany Thibault, président du conseil d’administration de l’Association hôtellerie Québec (AHQ). « Est-ce nous qui sommes responsables de courir après les fonds ? »

« [Nous n’avons] aucun son de cloche sur la façon dont sera perçue l’opérationnalisation de tout ça, ajoute-t-il. On veut s’assurer qu’on a les barèmes opérationnels pour protéger nos employés, s’assurer que ça s’orchestre d’une façon structurée. Là, jusqu’à maintenant, on n’a pas eu cette information-là. » M. Thibault précise qu’un peu moins de 5000 chambres sont actuellement disponibles dans les différents hôtels situés à proximité de l’aéroport Montréal-Trudeau.

S’il assure que les membres de l’AHQ sont bien déterminés à respecter les règles de santé publique, M. Thibault estime que le gouvernement doit leur fournir des directives claires et précises.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Dany Thibault, président du conseil d’administration de l’Association hôtellerie Québec

Les passagers qui vont débarquer vont déjà être à cran. Ils vont déjà être un peu réticents. Si ce n’est pas clair, ça va être le bordel.

Dany Thibault, président du conseil d’administration de l’Association hôtellerie Québec

La somme de 2000 $ semble « exagérée » aux yeux de Moscou Côté, président de l’Association des agents de voyages du Québec (AAVQ). « Les chambres sont vides, rappelle-t-il. Le gouvernement doit négocier un tarif intéressant. Le coût réel par personne devrait être de 150 $ par jour pour un total maximum de 500 $. »

Rapatrier les voyageurs

En après-midi, vendredi, Christine Dubuc, qui travaille pour l’agence Cinquième Saison, avait contacté ses trois clients qui séjournent dans le Sud. « Ce sont des gens qui ont de la famille là-bas ou un condo et qui étaient partis pour plusieurs mois. »

Tous seront rapatriés, dit-elle, mais pas nécessairement avant dimanche.

Pour toutes les modalités, c’est l’incertitude.

Mes clients sont très fâchés de n’avoir eu aucun préavis. Ils ne sont pas dans des tout-inclus. J’en ai un, par exemple, qui vit dans une montagne, au Costa Rica.

Christine Dubuc, de l’agence de voyages Cinquième Saison

« À la suite de consultations avec le gouvernement fédéral, Air Canada a convenu de suspendre ses vols pour 15 destinations, du dimanche 31 janvier au vendredi 30 avril, a de son côté indiqué le transporteur dans un communiqué publié vendredi. Pour éviter le plus possible que des Canadiens ne soient bloqués à l’étranger, Air Canada compte exploiter un certain nombre de vols commerciaux unidirectionnels à partir des villes touchées après le 31 janvier, pour ramener au Canada les clients qui se trouveront aux destinations dont les vols ont été suspendus. »

Sur son compte Twitter, Air Transat a assuré être en train de travailler sur « un plan de rapatriement » dont les détails seront dévoilés sous peu. La compagnie aérienne a annoncé vendredi qu’elle interrompra ensuite toutes ses activités pendant trois mois.

WestJet contactera pour sa part les passagers concernés afin de discuter des options qui s’offrent à eux.

Peu de vacanciers touchés

Par ailleurs, la suspension des vols touchera peu de vacanciers puisque les réservations vers des destinations sont à leur plus bas depuis les dernières semaines, selon Moscou Côté.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Moscou Côté, président de l’Association des agents de voyages du Québec

On a une poignée de passagers qui vont être affectés et qui vont devoir soit annuler, soit revenir. Bien entendu, les agences vont être là pour leurs clients.

Moscou Côté, président de l’Association des agents de voyages du Québec

M. Côté tient également à se faire rassurant : les gens qui avaient réservé pour partir pendant la période de suspension des vols seront remboursés.

« Ça fait plusieurs semaines maintenant qu’il n’y a quasiment aucune réservation pour le Sud, poursuit M. Côté. Depuis [que les autorités fédérales] ont mis les tests obligatoires 72 heures avant le retour, ça a eu un impact désastreux sur les réservations. »

Normalement, les mois de janvier, février et mars représentent près de 50 % des ventes de l’année de forfaits soleil.

— Avec la collaboration de Louise Leduc, La Presse