Puisqu’on pilote un avion en train d’être construit, l’idéal serait de ne pas trop se donner de baffes quand l’altimètre vire au rouge.

Publié le 30 janv. 2021
Paul Journet
Paul Journet La Presse

François Legault ne s’en cache plus, Justin Trudeau l’énerve. Mais il aura tout le temps requis après l’atterrissage pour le lui dire. Pour l’instant, il y a d’autres priorités. Combattre le virus, par exemple.

Comme d’autres, j’ai déploré la lenteur du fédéral à resserrer le contrôle des voyageurs. M. Legault avait raison d’exercer de la pression. Reste que la majorité des cas ne viennent pas des voyageurs. La transmission se fait d’abord au travail, à l’école et à la maison.

M. Trudeau aurait pu attaquer François Legault à ce sujet. Il aurait pu l’accuser de bouder les tests rapides – le Québec en utilise à peine 1 %, malgré les recommandations d’un nouveau rapport fédéral.

> Lisez le rapport fédéral sur les tests rapides

Il aurait également pu déplorer que le Québec n’envoie pas ses policiers surveiller la quarantaine des voyageurs à leur retour au pays.

Mais dans les dernières semaines, il s’est retenu.

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M. Legault n’aime pas Justin Trudeau. Il l’appelle par son prénom. Un manque de respect qui écorche les oreilles à Ottawa. Après tout, les anciens premiers ministres du Québec ne parlaient jamais de « Stephen », de « Paul » ou de « Jean ».

Les deux hommes ne pourraient être plus différents. M. Legault parle souvent sans notes, avec bonhommie. Comptable de formation, il est fier de son expérience concrète en affaires.

M. Trudeau reste collé à ses notes, avec un ton de mauvais tragédien. Fils de premier ministre, il est plus à l’aise dans les postures morales que dans les problèmes pratiques. Et il est antinationaliste.

Pour M. Legault, c’est personnel.

Il y a de la frustration accumulée, bien sûr.

M. Trudeau empiète sur les compétences du Québec avec son projet de normes nationales sur les soins de longue durée, tout en refusant de hausser les transferts en santé. Et le printemps dernier, il a hésité à envoyer les renforts militaires réclamés dans les CHSLD.

M. Trudeau a aussi été hésitant avec les frontières. Au début de la crise, le Québec a dû déployer ses propres employés à l’aéroport. Et ç’a été de nouveau très long avant que M. Trudeau ne fasse son annonce cette semaine. Du temps perdu pour freiner l’arrivée des variants.

Au début de janvier, M. Trudeau a bêtement prétendu que les vaccins traînaient dans les congélateurs, comme si les provinces étaient responsables de la lenteur de la vaccination. Le problème vient plutôt du manque de doses, et le fédéral en est responsable.

Mais ce n’était qu’une phrase maladroite, échappée au milieu d’une conférence de presse, et il s’en est vite excusé. Tandis que le Québec ne se retient jamais pour blâmer Ottawa. D’autres provinces non plus, d’ailleurs.

Les premiers ministres de l’Alberta et de la Saskatchewan sont les principaux ennemis de M. Trudeau. Il a toutefois peu d’intérêt à les affronter. Quoi qu’il fasse, les Prairies éliront des conservateurs aux prochaines élections.

Par contre, il a besoin de l’Ontario et du Québec. Avec Doug Ford, les relations s’améliorent un peu, grâce aux efforts de la vice-première ministre, Chrystia Freeland.

Mais avec le Québec, c’est parfois difficile.

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Entre les deux gouvernements, les relations ne sont pas si mauvaises.

La Coalition avenir Québec est un arc-en-ciel qui contient un petit nombre d’ex-rouges. Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec, Pierre Dufour, était candidat du Parti libéral du Canada (PLC) aux élections fédérales de 2015. Jean Boulet, ministre du Travail, a lui aussi milité au PLC.

C’est à la tête que la méfiance est vive.

Je reviens au contrôle de la quarantaine. Après la charge de M. Legault, le débat consistait à trouver le coupable : Québec ou Ottawa ? Pourtant, il existait un compromis : que la Gendarmerie royale du Canada transfère des données aux policiers québécois afin qu’ils exercent leurs pouvoirs. Mais pour cela, il aurait fallu s’écouter.

Vendredi, le gouvernement caquiste a calmé le jeu en saluant les nouveaux contrôles imposés aux voyageurs.

En conférence de presse, la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, s’est toutefois inquiétée du manque de détails. Où logeront les voyageurs en quarantaine ?, a-t-elle demandé.

Questions pertinentes. Mais pourquoi les poser aux journalistes après l’annonce ? N’y avait-il pas moyen de le vérifier avant avec Ottawa ? Ne pouvait-on pas se parler avant ?

Je me demande si les tensions récentes entre MM. Legault et Trudeau n’ont pas nui à une telle collaboration. Et je m’inquiète pour la suite.

Plusieurs détails restent à ficeler au sujet des voyageurs. Entre autres pour savoir qui s’occupera des cas positifs dans les « centres de santé publique » et qui surveillera les gens qui doivent rester à la maison.

Que cela plaise ou non, la deuxième vague perdure, les vaccins arrivent lentement, et la population souffre. Chaque fois que les politiciens se renvoient la balle, la confiance en la lutte contre la COVID-19 se fragilise.

Une bonne claque au fédéral sert habituellement M. Legault. Mais à frapper trop fort, il va créer de la sympathie pour son rival.

Pour le meilleur et pour le pire, ils sont pris ensemble.