Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Ce n’est pas une critique, plutôt un constat : la série District 13 h, qui nous avait tenus en haleine au printemps, s’essouffle depuis un moment déjà.

À son dernier point de presse, jeudi, François Legault avait l’air un peu raplapla. Une lueur de lassitude au fond des yeux en faisant le décompte des hospitalisations. Un soupçon de langueur dans le ton en nous répétant de limiter nos interactions sociales.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

François Legault avait « une lueur de lassitude au fond des yeux » lors du point de presse de jeudi sur la situation de la COVID-19 au Québec, écrit notre chroniqueuse.

Et puis, ça m’a frappée. Le premier ministre a commencé une phrase de la même façon qu’il a commencé au moins un milliard de phrases à cette tribune : « Je veux être bien clair, aujourd’hui… »

Non, mais. À ce stade-ci de la pandémie, je ne vois pas comment ça pourrait être plus clair.

Restez chez vous. Portez un masque. Lavez vos mains. Ça fait maintenant dix mois qu’on nous répète la même chose. Pourquoi diable est-ce que ça ne fonctionne pas mieux ?

* * *

En écoutant le point de presse, j’ai repensé à un reportage du New York Times qui m’avait marquée, au début de la pandémie. C’était le 22 mars. On nageait encore dans l’inconnu. L’excellent journaliste scientifique Donald G. McNeil Jr. expliquait un concept alors obscur : la distanciation sociale.

Un passage m’est resté en tête. Si on pouvait agiter une baguette magique pour geler tout le monde à deux mètres les uns des autres pendant 14 jours, le virus mourrait.

La pandémie serait terminée.

En deux semaines.

* * *

En fait, ce serait plutôt 24 jours, me souffle-t-on. De toute façon, personne n’a de baguette magique. Mais tout le monde saisit le concept. Plus on limite nos interactions, plus le virus est privé d’hôtes. Et moins il se propage. Ça ne prend pas de grandes études en épidémiologie pour le comprendre.

Entre la théorie et la pratique, toutefois, le gouffre est immense.

C’est ainsi que, dix mois après le début de la pire pandémie du siècle, François Legault doit encore hausser le ton contre les Québécois qui vont se faire bronzer dans le Sud.

C’est ainsi que Justin Trudeau doit encore supplier les Canadiens d’annuler tout voyage non essentiel.

Le problème, c’est qu’on ne sait pas, au juste, ce qui distingue un voyage essentiel d’un voyage qui ne l’est pas.

Il y a des évidences. Une semaine au tout-inclus : pas essentiel. Un safari en Afrique : non plus. Un tour guidé des vignobles de Toscane : niet.

Mais un voyage pour visiter la famille en France ? Pour négocier des contrats ? Pour s’occuper de son condo à Miami, comme l’a fait le patron de Radio-Canada ?

Pour voir son mari péruvien, comme l’a fait le député Youri Chassin pendant le temps des Fêtes ? Ça, oui. Ça, c’était essentiel, a tranché François Legault.

Peut-être, mais où trace-t-on la ligne ?

* * *

C’est clair, les voyages à l’étranger préoccupent les autorités sanitaires, qui redoutent non seulement une explosion de cas, mais aussi l’introduction d’un variant plus contagieux.

Cela dit, il me semble qu’on cultive une sorte d’obsession collective à propos des voyageurs, qui sont à l’origine d’à peine 1 à 2 % des cas de COVID-19 au Québec. Peut-être parce qu’au fond, ils nous arrangent, ces boucs émissaires.

Ils nous empêchent de nous demander qui sont les principaux responsables de la propagation.

Ce ne sont pas les voyageurs. Pas plus que les « dissidents » qui vont danser à la Place Rosemère pour protester contre les mesures liberticides.

C’est nous. Nous tous.

Ce sont nos légères transgressions. Nos petits compromis. Nos minces entorses aux consignes – réunies.

Tout le monde, ou presque, a défié au moins une fois les diktats sanitaires. Pour soutenir une mère fatiguée, un ami déprimé, une voisine mal prise. Ou juste pour ne pas virer fou.

Je ne suis pas en train de faire une leçon de morale. Je constate. On s’accorde des écarts. On se trouve d’excellentes raisons pour le faire. On se dit que les risques sont calculés. On négocie avec notre conscience.

Bref, on est humains.

On connaît très bien les consignes, mais on ne les applique pas – enfin, pas toujours.

Et voilà que, dix mois plus tard, les hôpitaux sont en état d’alerte et les infirmières, au bord de l’épuisement. Voilà qu’on annule des opérations. Voilà même qu’on risque d’avoir à choisir entre les vies de certains patients.

Ce fiasco n’est pas la faute des covidiots. Pas entièrement.

* * *

On n’est pas plus cons qu’ailleurs, remarquez. La deuxième vague frappe partout sur la planète. Partout, les gouvernements reconfinent, imposent des couvre-feux.

Partout, ça dérape. Pourquoi ? On sait qu’on est au bord du gouffre. Pourquoi s’y précipite-t-on comme des lemmings du haut de la falaise ?

On assiste à un phénomène connu dans la science du comportement, expliquait récemment l’excellent journaliste scientifique (un autre !) du Soleil, Jean-François Cliche.

C’est qu’il existe souvent des solutions évidentes à des problèmes de santé publique. Mais il ne suffit pas de les connaître pour les mettre en application.

Pour maigrir, par exemple, il faut moins manger. C’est simple. Facile, en apparence. Pourtant, l’épidémie d’obésité n’est pas vraiment sur le point d’être éradiquée…

Pour sortir de la crise, les autorités d’ici et d’ailleurs misent tout sur le vaccin. C’est une erreur, estiment les experts en sciences sociales. Il faut cesser de négliger le facteur humain. Tenter d’infléchir les comportements.

Évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire. Parlez-en à François Legault.