On peut presque parler de miracle devant l’anomalie statistique que représente le bilan de la pandémie de COVID-19 dans la communauté de Kahnawake. Pendant que le Québec brûle, et la grande région de Montréal en particulier, le territoire mohawk s’en tire toujours sans décès ni hospitalisations. Un succès que l’on doit en partie à l’expertise d’une médecin de famille et virologue : Dre Annick Gauthier.

Ugo Giguère, Initiative de journalisme local
La Presse Canadienne

Pendant ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui « l’infâme semaine de relâche », à l’hiver 2020, Dre Gauthier se trouvait justement en voyage à New York, où elle allait retrouver d’anciens collègues de l’Université Rockefeller avec qui elle a travaillé à la découverte d’un traitement contre l’hépatite C. Le Dr Charles Rice a d’ailleurs reçu le prix Nobel de médecine, en octobre dernier, pour ces mêmes travaux.

« J’ai une toute petite part de prix Nobel en moi ! », se réjouit encore la spécialiste des maladies infectieuses.

Ce n’est cependant pas les honneurs qui alimentaient les discussions lors de ces retrouvailles entre chercheurs, mais plutôt l’éclosion récente d’un nouveau virus appelé SRAS-CoV-2. Un nouveau coronavirus qui provoque une maladie qu’on nommera plus tard la COVID-19.

« Il n’y avait pas de cas à New York à ce moment-là, mais en quittant New York, le premier cas est arrivé. En arrivant à la maison, je savais que tout allait changer », raconte celle qui a étudié la médecine à McGill après avoir obtenu un diplôme en biochimie et biologie moléculaire de l’Université de Colombie-Britannique et avoir travaillé plusieurs années dans l’industrie pharmaceutique.

Immédiatement, elle se met à rédiger un document pour expliquer la « virologie 101 » à tous les médecins du pays. Au lieu de passer par les canaux traditionnels des revues scientifiques, elle publie son document sur un groupe Facebook rassemblant des milliers de médecins. Elle y explique des concepts de base pour se prémunir contre le virus et éviter qu’il se propage.

Dans cette même première semaine, où le virus venait d’être repéré aussi au Québec, Dre Gauthier participe à une réunion d’équipe des médecins du Kateri Memorial, à Kahnawake.

« Tout de suite, j’ai réalisé qu’ils avaient besoin d’aide. Ce n’est pas que je sois fantastique, c’est juste que j’ai un bon background pour ce moment-là qui est horrible », se défend-elle alors que son expertise est accueillie comme une bénédiction par le comité de lutte contre la COVID-19 créé par les autorités mohawks.

Elle met donc en suspens ses travaux de recherche sur les maladies congénitales pour se consacrer à protéger la communauté autochtone de quelque 10 000 personnes contre le coronavirus.

Au fur et à mesure que les directives de santé publique et autres informations sur le virus étaient rendues publiques, Dre Gauthier joue le rôle de vulgarisatrice et de filtre pour ne relayer que les messages qu’elle juge pertinents à la communauté.

« J’étais capable de dire ce qui fait du sens et ce qui n’en fait pas. Je fouillais dans la littérature, je communiquais avec des collègues dans d’autres pays pour ramener toute l’information et créer des protocoles qui fonctionnaient », partage celle qui est devenue une vedette locale par ses vidéos en ligne et ses interventions à la radio.

Bien que son nom laisse croire qu’elle soit francophone, Dre Gauthier est anglophone, mais elle parle très bien français comme La Presse Canadienne a pu le constater tout au long d’une entrevue de près d’une heure. Son bilinguisme lui a permis de traduire en anglais plusieurs documents diffusés par Québec et de les relayer à la communauté de Kahnawake majoritairement anglophone.

La première ligne de défense déployée par le comité de lutte contre la COVID-19, connu sous le nom de « task force » à Kahnawake, se mobilise sur trois fronts : le mouvement de personnel, l’auto-évaluation de symptômes et la communication avec la population.

La principale décision que retient Dre Annick Gauthier de ses interventions au tout début de la pandémie, à l’hiver 2020, c’est de mettre fin au mouvement du personnel de soins d’un établissement à l’autre.

« Je pense que c’est le secret du succès de la première vague à Kahnawake », commente celle qui a suggéré, bien avant le gouvernement du Québec, de ne plus permettre au personnel de Kateri Memorial de travailler dans d’autres établissements.

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

L’hôpital Kateri Memorial, à Kahnawake

« Je ne savais pas que ça existait. Je ne savais pas que les gens avaient besoin de travailler à deux endroits pour gagner leur vie », admet-elle. Mais une fois mise au fait de cette information, l’experte des virus a tout de suite vu le potentiel de contagion catastrophique que représentaient les infirmières ou les préposées qui se déplaçaient d’un milieu à l’autre. Surtout que des éclosions commençaient déjà à faire surface ailleurs en Montérégie et à Montréal.

La directrice générale de l’hôpital, Lisa Westaway, a pris le relais pour convaincre les employés de la nécessité de mettre fin à leur double emploi. Seuls les médecins pouvaient continuer de voir des patients en dehors de la communauté, mais en respectant des protocoles beaucoup plus sévères que ceux imposés à ce moment-là par le système de santé québécois.

Par exemple, un médecin ne pouvait pas travailler en CHSLD, aller à sa clinique et revenir en CHSLD. Il devait suivre un chemin à sens unique d’une zone verte vers une zone rouge et jamais en sens inverse.

Dre Annick Gauthier

Autre mesure stricte imposée dès les premières semaines de pandémie, Dre Gauthier a créé un questionnaire d’auto-évaluation des symptômes rendu obligatoire à toute personne pénétrant dans l’hôpital Kateri Memorial. Le même questionnaire a été déployé dans toutes les entreprises de la communauté, puis éventuellement dans les écoles à la rentrée de septembre.

Toujours dans le but d’agir rapidement, Kahnawake a travaillé fort pour obtenir son propre centre de dépistage dès avril. Des tests ont depuis été menés tous les jours même si parfois il n’y avait qu’une poignée d’échantillons à analyser.

Sur le troisième front, les membres du comité d’action ont monopolisé l’attention de la communauté en diffusant des vidéos en direct sur les réseaux sociaux tous les jours. Dre Gauthier s’est aussi mise de la partie en publiant des vidéos éducatives sur tous les aspects du virus et sur les moyens de prévention en s’appuyant sur les plus récentes publications scientifiques disponibles.

Afin de minimiser les risques de propagation du virus dans la communauté de Kahnawake, Dre Annick Gauthier a rédigé des protocoles de bonnes pratiques pour les entreprises, pour les restaurants, pour les écoles, pour les autobus scolaires, pour les gyms, etc.

Ces protocoles doivent obligatoirement être respectés et pour s’en assurer, on a formé des inspecteurs de santé publique parmi le personnel du conseil mohawk.

Résultat, on n’a jamais recensé plus d’une dizaine de cas actifs à la fois dans la communauté. Il n’y a eu aucune éclosion dans les écoles de Kahnawake et les seuls cas recensés dans les trois résidences pour aînés (CHSLD, ressource intermédiaire et de type familial) ne concernaient que quelques membres du personnel.

En comparaison, les plus récentes données font état de 198 cas actifs dans la MRC du Roussillon qui entoure le territoire mohawk.