Nos hôpitaux débordent, délestent. Les soignants se démènent, les soignés se battent pour leur vie. On le sait, parce qu’on nous le dit, parce qu’on nous le répète. Mais il existe très peu d’images de cette guerre, au Québec.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Et ce déficit d’images, c’est un problème.

C’est la conviction de la Dre Amélie Boisclair, intensiviste à l’hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne.

Le 2 janvier, la Dre Boisclair a interpellé le premier ministre Justin Trudeau sur Facebook, outrée comme bien d’autres soignants qu’on puisse encore faire des voyages d’agrément. Je cite la publication de l’intensiviste, agrémentée de photos des sillons de son masque dans son visage : « Voici ma face après des heures de N95. Ce ne sont pas des coups de soleil, mais des plaies. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Amélie Boisclair, intensiviste à l’hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne

La réaction au message de la Dre Boisclair a été viscérale (1) : plus de 90 000 personnes l’ont partagé. Elle est devenue le visage des soignants au front. La médecin a croulé sous les messages de gens qui lui disaient : OK, là, c’est concret, je comprends pourquoi on fait ces sacrifices…

Lisez la publication Facebook de la Dre Boisclair

La Dre Boisclair est heureuse d’avoir frappé l’imaginaire. Avec ce bémol : « Ce n’est pas normal que ce soit ma publication Facebook qui ait ouvert les yeux de tant de gens. »

Elle m’a récemment contacté pour me poser une question bien simple…

Vous êtes où, les médias ?

Pourquoi n’est-ce pas vous qui documentez, de l’intérieur, ce que les soignants vivent, pourquoi n’est-ce pas vous qui montrez les sillons rougis par les N95 dans les visages des médecins, des préposés aux bénéficiaires, des infirmières, des inhalothérapeutes ?

C’était demandé sincèrement, sans animosité.

La réponse, Doc, est bien simple : les médias, on n’a (généralement) pas accès aux hôpitaux.

Les journalistes de La Presse ont eu accès à deux hôpitaux depuis le début de la pandémie. Nos accès aux CHSLD ont été tout aussi limités. Et depuis Noël, malgré l’ouverture des hôpitaux sollicités, la réponse est imposée par le ministère de la Santé : c’est non.

Nos efforts pour documenter les efforts des soignants et le sort des soignés, dans les tranchées, se butent donc à des portes littéralement closes.

Cela crée un déficit d’images qui est contre-productif dans la guerre sanitaire, juge la médecin Boisclair. Montrer les soignants et les soignés dans les hôpitaux serait bénéfique pour trois raisons, selon l’intensiviste…

Un, pour mobiliser les Québécois fatigués par les efforts sanitaires : « Les gens tombaient des nues en voyant les marques sur mon visage. Ça amenait les gens au-delà des statistiques de la COVID-19, de voir les soignants qui souffrent physiquement et mentalement. »

Deux, pour contrer la désinformation, propagée par des pollueurs numériques qui s’amusent à faire circuler des images de salles d’urgence vides pour nier la pandémie : « Il y a toutes ces photos qui circulent dans de faux médias et il n’y a pas de photos de la réalité pour les contredire. »

Trois, pour les soignants eux-mêmes : « Les réticents occupent beaucoup de place. Ma publication a valu beaucoup de tapes dans le dos aux équipes de soignants. Ça venait donner une crédibilité à leurs souffrances. »

Ailleurs, ça se fait ; ailleurs, la pandémie est documentée de l’intérieur des hôpitaux par des médias, souligne la Dre Boisclair. Une simple recherche Google confirme cela : de la France à l’Espagne en passant par l’Italie et la Serbie et la Corée du Sud (2) sans oublier les États-Unis (3), des images existent en grand nombre des soignants et des soignés.

> Lisez un reportage de The Altantic sur la réalité des hôpitaux pendant la pandémie (en anglais)

Lisez un reportage du Los Angeles Times sur les soins intensifs en Californie (en anglais)

Au Québec ? C’est rare.

J’écrivais ces lignes jeudi, pendant que le PM Legault rappelait encore une fois les sacrifices des soignants : « Il faut penser aux infirmières, penser au personnel qui est au front depuis 11 mois… »

Je vais citer Yvon Deschamps : « On veut pas l’savoir, qu’est-ce qui est arrivé, on veut le voir… »

Le voir, pour le croire.

* * *

Pourquoi si peu d’images de la guerre à la COVID-19 au Québec, des tranchées, c’est-à-dire les hôpitaux ?

J’ai posé la question au ministre de la Santé, Christian Dubé. Sa réponse : la Santé publique n’est pas chaude à l’idée et il se plie à ses réticences.

Mais M. Dubé a tout de suite ajouté : « Je comprends la Santé publique de vouloir protéger les milieux. Mais si je peux aider à challenger la Santé publique pour leur demander une exception pour les médias, je vais le faire… »

Le ministre comprend l’importance de la parole des soignants dans l’espace public. Il m’a même cité le reportage de ma collègue Isabelle Hachey (4), qui s’est fait embaucher dans un CHSLD pendant la première vague, pour illustrer la puissance de ces reportages dans l’imaginaire.

(Re)lisez le reportage d'Isabelle Hachey

Je soumets donc un argument à la Santé publique : dans la logique de la proverbiale « balance des inconvénients », il serait avantageux que les médias puissent documenter ce qui se passe dans les hôpitaux.

D’un côté, il y a bien sûr un risque : celui que des journalistes et photographes soient infectés ou qu’ils infectent les soignants.

De l’autre, il y a ce bénéfice, immense : contrer la désinformation en propageant des images de la réalité par des mots et des images qui vont mobiliser les Québécois. Souligner le travail colossal des équipes de soins, ce qui va créer un facteur d’identification avec elles.

Et dans la balance des inconvénients, il me semble clair que le bénéfice surpasse largement le risque. Et plusieurs soignants pensent exactement la même chose. La Dre Amélie Boisclair : « On ne peut pas se permettre de perdre ceux qui sont réceptifs aux messages, mais qui commencent à être fatigués. » Le DFrançois Marquis, intensiviste à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont : « La désinformation est un autre style de virus qu’il faut combattre. »

Regardez un reportage de Radio-Canada sur la désinformation avec le DFrançois Marquis

Le DGermain Poirier, intensiviste à l’hôpital Charles-Le Moyne : « Pendant la première vague, on a fait l’erreur de ne rien montrer. Après ça, les gens ne croient pas à ça parce qu’ils n’ont rien vu… »

On répète l’erreur, pour la deuxième vague.

Informer le monde, ce n’est pas seulement diffuser des pubs rigolotes sur les efforts sanitaires.

* * *

Au bout du fil, la Dre Amélie Boisclair avait une petite voix fatiguée lors de notre entrevue, la voix d’une médecin qui sortait d’un quart de nuit dans les tranchées.

« Il faut commencer à montrer des images, insiste-t-elle, il faut que les gens voient qu’on déborde… Surtout si on se rend à appliquer le Protocole [national] de triage, là où personne ne veut se rendre. Mais si on s’y rend, il faudra que les gens VOIENT qu’on n’avait pas le choix… »

Alors il y a cette urgence immédiate : montrer les images de la réalité, pour montrer le visage des soignants et des soignés. Mais il y a quelque chose de plus large, qui dépasse l’urgence actuelle, selon la médecin, il y a quelque chose comme un devoir de mémoire.

« On peut trouver plein d’images de la grippe espagnole de 1918 au Québec, souligne Amélie Boisclair. Mais très peu d’images de la pandémie actuelle. Je trouve ça aberrant. »