Une semaine après la mise en place d’un couvre-feu, les policiers sont peu visibles dans les quartiers centraux de Montréal. Les récalcitrants aussi. Lors d’une promenade nocturne à pied, en métro et en auto, La Presse a croisé plusieurs livreurs de restaurants, des travailleurs de la santé, des sans-abri et une rebelle. En cinq heures mercredi dernier, un seul policier a questionné nos journalistes sur leur présence dans les rues en dehors des heures permises.

Publié le 16 janv. 2021
Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse
Olivier Jean
Olivier Jean La Presse

20 h 10

« Je vais rentrer aussitôt qu’il sera 8 h », lance Oscar, qui espère encore gagner quelques dollars en quêtant auprès des automobilistes qui circulent par dizaines sur le boulevard Saint-Laurent, à la lisière entre le Vieux-Montréal et le quartier chinois. Depuis samedi, l’homme rentre à la Mission Old Brewery, refuge pour sans-abri situé tout près, dès que 20 h sonnent. Ou dans les minutes qui suivent. « C’est normal qu’il y ait un couvre-feu. Mais c’est plate à la Mission parce qu’il n’y a ni télé ni radio », affirme celui qui se fait surnommer Papi. En réalisant que le couvre-feu est en vigueur, il se dirige vers le refuge pour s’éviter des problèmes avec les policiers.

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« C’est normal qu’il y ait un couvre-feu. Mais c’est plate à la Mission parce qu’il n’y a ni télé ni radio », affirme Oscar, qui se fait surnommer Papi.

20 h 15

D’un pas pressé, Walid Cheurfa sort d’un boui-boui du quartier chinois. « Ça se passe bien », lance le livreur au sujet du couvre-feu. Depuis samedi, il s’est fait interpeller deux fois par les policiers. « Ils me demandent pour quelle application je travaille. Ce n’est pas compliqué, je leur montre mon téléphone avec les commandes et les adresses où je dois me rendre », raconte-t-il. Dans le quartier chinois, la grande majorité des restaurants ont fermé leurs portes dès 19 h 30 pour permettre aux clients de rentrer chez eux avant 20 h.

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« Ça se passe bien », lance Walid Cheurfa, un livreur, au sujet du couvre-feu.

20 h 20

Jonathan s’empresse de sortir un papier de sa poche. « J’ai mon attestation », dit-il pour justifier qu’il se promène dans le Quartier des spectacles. D’habitude, à la fin de son quart de travail dans un restaurant, il prend le métro entre les stations Square-Victoria et Berri-UQAM. « J’en profite ce soir pour marcher vu que j’ai une autorisation. Je voulais voir comment ça se passe avec le couvre-feu. » L’homme est surpris de croiser aussi peu de policiers. « Peut-être qu’ils laissent une chance aux gens et qu’après 21 h, ils seront plus visibles. » Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) confirme qu’il a mis sur pied une équipe chargée de faire respecter le couvre-feu entre 20 h et 5 h. « De plus, les patrouilleurs des postes de quartier priorisent l’application du couvre-feu lorsqu’ils ne sont pas sur la réponse aux appels », explique Darren Martin McMahon-Payette, porte-parole du SPVM.

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« J’en profite ce soir pour marcher vu que j’ai une autorisation. Je voulais voir comment ça se passe avec le couvre-feu », confie Jonathan, qui travaille dans un restaurant.

20 h 30

« Je le sais que je n’ai pas le droit d’être dehors… Mais c’est vraiment exagéré de mettre un couvre-feu à 20 h. Ça aurait dû être à minuit », dit une jeune femme qui attend le feu vert pour traverser la rue Sherbrooke, sur le boulevard Saint-Laurent. « Mon chum et moi, on a commandé de la nourriture au resto et on avait soif. Je suis venue chercher quelque chose à boire au dépanneur », s’est défendue celle qui a répondu courtoisement aux questions de La Presse, mais qui a refusé d’être nommée et photographiée. À partir de 19 h 30, les dépanneurs doivent fermer leurs portes. Seules les stations-service peuvent rester ouvertes et elles ne peuvent vendre que de la nourriture, des boissons non alcoolisées et de l’essence. La vente de tabac et de produits alcoolisés est interdite durant le couvre-feu. Depuis samedi à Montréal, 398 constats d’infraction ont été remis à des individus qui ne respectaient pas le couvre-feu. La Sécurité publique dévoilera un bilan des amendes imposées à l’échelle provinciale, lundi.

20 h 35

Une première voiture de police pointe à l’horizon. « Qu’est-ce que vous faites ? Avez-vous votre attestation ? Et votre carte de presse ? », demande un agent. Il n’exige pas de voir les documents et ordonne au photographe de rester à deux mètres de la voiture afin de respecter la distanciation sociale. Pendant une marche de deux heures et six kilomètres, sur le boulevard Saint-Laurent entre le Vieux-Montréal et la station de métro De Castelnau dans Villeray, c’est le seul véhicule de police qui aura été aperçu. La Ville de Montréal se dit par ailleurs satisfaite du travail des policiers depuis l’adoption du décret. « Considérant que vous vous êtes fait interpeller durant votre reportage, nous considérons que les effectifs du SPVM appliquent le décret du gouvernement du Québec comme il se doit », indique Geneviève Jutras, attachée de presse au cabinet de la mairesse Valérie Plante. « Par ailleurs, rappelons que les policiers et policières répondent, en plus d’assurer le respect du couvre-feu, aux appels prioritaires qui permettent d’assurer la sécurité des citoyens et citoyennes de Montréal. »

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La Ville de Montréal se dit satisfaite du travail des policiers depuis l’adoption du décret.

21 h 05

Derek Aylward voulait se faire un point d’honneur de sortir à 20 h, samedi, pour contester le couvre-feu qui entrait en vigueur jusqu’au 8 février. Mais de toute manière, il admet que son chien Mouse le force à sortir chaque soir, ce qui lui est permis dans un périmètre de un kilomètre de son domicile. « Je n’ai pas le choix, sinon il pleure toute la soirée », affirme M. Aylward, qui ne se montre pas tendre à l’endroit du gouvernement et de sa gestion de la crise sanitaire.

22 h

À la station de métro De Castelnau, un message résonne dans les haut-parleurs. « Un couvre-feu est en vigueur de 20 h à 5 h. Le service est maintenu pour les déplacements essentiels durant cette période », dit la voix féminine enregistrée. Un train qui roule vers l’est s’arrête à la station de la ligne bleue avec seulement 13 passagers à bord.

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À la station de métro De Castelnau, un message résonne dans les haut-parleurs. « Un couvre-feu est en vigueur de 20 h à 5 h. Le service est maintenu pour les déplacements essentiels durant cette période. »

22 h 30

Plusieurs personnes ont confié se sentir plus en sécurité dans les rues de Montréal depuis la mise en place d’un couvre-feu. C’est le cas de Maxime Sow, qui occupe un emploi « essentiel » dans un hôtel du centre-ville. « Je croise beaucoup plus de voitures de police. C’est rassurant, ça me procure un sentiment de sécurité », dit-il. Entre dimanche et mercredi soir, M. Sow ne s’est pas fait interpeller par les forces de l’ordre après 20 h. Au métro Berri-UQAM, deux agents de police s’approchent de notre journaliste et notre photographe. Ils nous saluent puis repartent sans rien demander.

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Maxime Sow, qui occupe un emploi « essentiel » dans un hôtel du centre-ville dit se sentir plus en sécurité avec l'imposition du couvre-feu. « Je croise beaucoup plus de voitures de police. C’est rassurant, ça me procure un sentiment de sécurité », dit-il.

23 h 30

Plus la soirée avance, plus les rues sont tranquilles. Sur Sainte-Catherine, au coin de Peel – le cœur de la ville –, il n’y a ni piétons ni véhicules. Pendant une balade d’une quarantaine de kilomètres en voiture dans les rues du centre-ville et de Lachine, c’est le calme plat. Le SPVM confirme d’ailleurs qu’aucun barrage policier ne sera érigé pour vérifier l’attestation des automobilistes.

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Pendant une balade d’une quarantaine de kilomètres en voiture dans les rues du centre-ville et de Lachine, c’est le calme plat.

Inquiétudes pour les sans-abri

Plusieurs organismes communautaires s’inquiètent des effets du couvre-feu sur la population itinérante. « Plusieurs personnes en situation d’itinérance qui sont dans la rue après 20 h vivent des situations complexes qu’elles n’ont pas nécessairement envie de communiquer aux policiers. On craint que différentes dérives puissent ainsi se produire », confie Laury Bacro, du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), déplorant que des constats aient déjà été remis à des sans-abri. L’organisme réclame une « exemption » formelle pour les personnes en situation d’itinérance, ce que Québec refuse de faire pour le moment. Une pétition de la Clinique juridique, parrainée par la députée péquiste Véronique Hivon, a d’ailleurs été déposée sur le site de l’Assemblée nationale pour réclamer cette même exemption. Appelé à réagir, le cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, affirme que les policiers sont « sensibilisés à la situation vécue par les itinérants ». Les constats d’infraction qui ont été remis à des sans-abri ne représentent que « quelques cas sur des centaines d’interventions », indique l’attachée de presse, Amélie Paquet.

— Henri Ouellette-Vézina, La Presse