Le nombre de patients hospitalisés pour la COVID-19 ne cesse d’augmenter au Québec. La situation est « très critique » dans les hôpitaux, surtout dans ceux du Grand Montréal, qui sont de plus en plus forcés de procéder au délestage d’activités.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

« Malheureusement, certains patients risquent d’en subir les conséquences », affirme la Dre Lucie Opatrny, sous-ministre à la Santé.

Les greffes de rein de donneurs vivants sont suspendues. Des patients devant subir une coloscopie ne peuvent obtenir ce test. Des personnes en attente d’une prothèse de hanche qui éprouvent des douleurs en marchant ne peuvent non plus être opérées. Actuellement, 140 000 interventions chirurgicales sont en attente d’être réalisées — c’est 10 000 de plus qu’il y a quelques semaines à peine. Avant la pandémie, 114 000 personnes étaient sur cette liste d’attente.

Les impacts de ces annulations « sont énormes et se feront sentir pendant plusieurs mois, voire des années », a dit la Dre Opatrny en conférence de presse, lundi.

Le réseau hospitalier est si saturé et le personnel est si nombreux à être absent que de plus en plus d’activités médicales doivent être délestées.

La majorité des hôpitaux se situent au niveau maximum de délestage. […] Le choix des activités à délester […] est de plus en plus difficile à faire.

La Dre Lucie Opatrny, sous-ministre à la Santé

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

La Dre Lucie Opatrny, sous-ministre adjointe au ministère de la Santé.

Si les cas ne baissent pas, « il pourrait y avoir un dépassement des capacités des lits d’hospitalisation et de soins intensifs pour les patients, autant ceux de la COVID-19 que pour d’autres maladies. Ceci forcerait le réseau à prendre des décisions encore plus difficiles qu’elles le sont déjà », a-t-elle ajouté.

La Dre Opatrny invite la population à respecter les mesures sanitaires. « Les conséquences du non-respect de ces mesures seront dramatiques pour le réseau », a-t-elle dit.

« On ne peut pas cloner des infirmières »

L’inquiétude est grande dans les unités de soins intensifs des hôpitaux, confirme le président de la Société des intensivistes du Québec, le DGermain Poirier. Déjà, 211 patients atteints de la COVID-19 s’y trouvent, ce qui est à peu près équivalent aux pires moments de la première vague — on avait atteint un sommet de 227 le 23 avril.

Ainsi, à l’hôpital Charles-Lemoyne, où pratique le DPoirier, 15 des 21 lits en soins intensifs réservés aux patients COVID-19 sont occupés ; 14 sur 16 chez les patients « non-COVID ».

Il craint une augmentation au cours des prochains jours, alors que l’effet des rassemblements illégaux du temps des Fêtes et du retour des voyageurs risque d’augmenter la pression.

66 %

Le Québec a une capacité de 2164 lits pour la COVID-19, y compris les soins intensifs, et les deux tiers d’entre eux (1436) sont occupés en ce moment.

« On est inquiet face à ce qui va arriver dans les deux prochaines semaines. C’est possible qu’on monte au-delà de ce qu’on a vu lors de la première vague, et c’est ça qui nous fait peur. Parce qu’à ce moment-là, il va falloir resserrer les mesures », affirme le DPoirier. D’abord, il faudrait délester encore davantage d’activités chirurgicales. « Ici, on ne fait à peu près plus rien d’électif, mais toutes les urgences, on les fait, témoigne-t-il. Si jamais le réseau devient saturé, ça va être du délestage quasi complet. Ça va être de dire : on n’opère presque plus rien, sauf les cas vraiment de vie ou de mort. Même l’oncologie, malheureusement, va devoir peut-être être mise sur la glace momentanément. »

Québec avait déjà demandé aux hôpitaux d’augmenter le nombre de lits en soins intensifs de 50 %. Il pourrait demander encore davantage, selon le DPoirier. « Les lits, on les a, les respirateurs, on les a. Mais le problème, ce sera la main-d’œuvre. On ne peut pas cloner des infirmières ! », a-t-il indiqué.

Le protocole de priorisation pas encore enclenché

Pour le DPoirier, si le délestage quasi complet et l’ajout de lits est insuffisant, il est « pensable » que l’on enclenche le protocole national de priorisation pour l’accès aux soins intensifs. Il s’agit d’un plan de triage pour choisir les patients qui auraient droit ou non aux respirateurs en cas de débordement, un scénario qui s’est produit en Italie, notamment.

« Personne ne veut prendre des décisions comme ça, c’est horrible », mais « on se prépare », affirme le DPoirier. « On fait des pratiques en se disant : si on avait besoin de trois lits de soins intensifs, mais qu’on est plein actuellement, qui va rentrer ou non ? Qui on va laisser à la salle d’urgence ? À qui on va faire des soins à l’étage versus qui va avoir le droit de venir aux soins intensifs ? On est en mode de se pratiquer et de voir comment on serait capables d’appliquer ce protocole qui est compliqué comme ça ne se peut pas. » Ces « pratiques » visent à codifier les patients, sur papier, « selon leurs comorbidités, selon si ce sont des patients qui ont un cancer, sont-ils très avancés dans leur maladie, les groupes d’âge ».

La COVID-19 en graphiques

La sous-ministre Opatrny a confirmé lundi que le protocole national de priorisation n’était pas encore enclenché, mais qu’il pourrait l’être dans les prochaines semaines. Des répétitions sont en cours.

Adopté au printemps et révisé l’automne dernier, le protocole a pour but d’attribuer « les ressources en priorité à ceux qui en tirent le plus grand bénéfice supplémentaire », comme on peut le lire dans le document. Il vise à éviter que les médecins soient laissés à eux-mêmes face à des « choix déchirants » et à protéger la population de décisions arbitraires.

Par exemple, dans une première étape, « on donne la priorité aux patients dont le taux de mortalité estimé à court terme est inférieur à 80 % ou ceux qui n’ont pas un risque élevé de séjour prolongé aux soins intensifs ». Le choix des patients qui seront mis en priorité est fait par une équipe qui n’est pas en contact avec les patients. « Cette équipe est détachée des personnes visées et a la responsabilité de faire les choix les plus objectifs possible », ajoute-t-on.

La vaccination « va bien »

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Le ministre de la Santé, Christian Dubé (à droite).

Si la situation dans les hôpitaux reste préoccupante, le ministre de la Santé, Christian Dubé, se réjouit de voir que la vaccination va bien. Il précise que la moitié des résidants de CHSLD sont déjà vaccinés au Québec. Québec souhaite vacciner 75 % des résidants de CHSLD. Plus de 25 % des 325 000 travailleurs de la santé sont aussi déjà vaccinés.

Environ 80 % des vaccins reçus du fédéral ont été administrés. Le ministre Dubé précise que 46 000 doses du vaccin de Pfizer et 34 000 doses du vaccin de Moderna sont attendues mardi, mercredi et jeudi. Il affirme que le rythme de vaccination est si bon au Québec que ces doses doivent absolument arriver, au risque de voir le Québec manquer de vaccins.

M. Dubé et le premier ministre François Legault ont tous deux défendu la décision, basée sur les recommandations du Comité sur l’immunisation du Québec, de ne pas conserver les secondes doses de vaccins comme le recommandent les fabricants afin de vacciner le plus de personnes le plus rapidement possible.

Le directeur national de santé publique, le DHoracio Arruda, assure que des analyses sont en cours en continu afin de documenter la situation. M. Legault affirme que si cette décision menace les approvisionnements, le Québec la révisera. « Mais si on a le choix, on préfère vacciner plus de personnes », indique M. Legault. La semaine dernière, Ottawa s’était inquiété de voir les fournisseurs de vaccins reporter leurs livraisons si les provinces n’administraient pas la seconde dose dans les délais recommandés par les sociétés pharmaceutiques.

Appel à protéger les 65 ans et plus

M. Legault invite la population à protéger les travailleurs de la santé, mais aussi les personnes de 65 ans et plus. Celles-ci représentent 80 % des patients atteints de la COVID-19 et 95 % des morts.

M. Legault rappelle entre autres qu’alors que les écoles ont rouvert leurs portes, faire garder des enfants par des grands-parents de plus de 65 ans n’est « pas une bonne idée ». « Si on se met tous ensemble en équipe pour réduire les contacts avec les gens de 65 ans et plus, on va régler une grosse partie du problème », dit-il.

Pour M. Legault, la réouverture des écoles représente un « risque calculé ». Il dit assumer cette décision. Il explique qu’il y a « d’autres inconvénients si les enfants ne vont pas à l’école ». M. Legault souligne d’ailleurs qu’il met actuellement « beaucoup de pression sur la Santé publique » afin que certains cours en présentiel reprennent dans les cégeps et les universités.

Une rentrée parlementaire virtuelle ?

Le gouvernement Legault a proposé à l’opposition de reprendre les travaux de l’Assemblée nationale en mode virtuel le 2 février, compte tenu du confinement et du couvre-feu annoncés la semaine dernière. Le leader parlementaire Simon Jolin-Barrette a confirmé cette proposition aux médias lundi. Dans une déclaration commune, les partis de l’opposition ont répliqué qu’« il est prématuré de faire des hypothèses sur la forme que prendra la rentrée parlementaire », car « la situation évolue rapidement ». « Des discussions ont déjà lieu entre les partis politiques, la Présidence de l’Assemblée nationale et la Santé publique pour permettre une rentrée parlementaire sécuritaire. Nous allons poursuivre ces échanges avec la Santé publique. Nous sommes confiants qu’il est possible de garder la démocratie québécoise bien vivante tout en respectant les directives de la Santé publique », ont ajouté les leaders parlementaires André Fortin (PLQ), Gabriel Nadeau-Dubois (QS) et Martin Ouellet (PQ).