Vingt heures. Le Québec entame la toute première soirée du couvre-feu décrété par le gouvernement Legault jusqu’au 8 février. Dans la métropole, qui était déjà beaucoup moins agitée qu’à la normale, les rues sont soudainement plus calmes. Et comme prévu, les policiers, gyrophares allumés, sont bien présents. Si certains résidants accueillent la mesure avec soulagement, d’autres critiquent vivement son implantation. Chose certaine : le moment est historique.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Personnellement, le couvre-feu ne me dérange pas. Les cas de coronavirus montent et montent. C’est peut-être plus dur pour les jeunes, pour les adolescents, mais à mon âge, je m’en retourne simplement à la maison. Ça ne change pas grand-chose », lance Yves Cortez, un employé de St-Viateur Bagel & Café qui vient de terminer sa journée, sur l’avenue du Mont-Royal.

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Yves Cortez a été interpellé par des policiers qui lui ont demandé une attestation, qu’il a fournie pour prouver qu’il était un travailleur essentiel, sur l’avenue du Mont-Royal.

À sa sortie du travail, alors qu’il rentrait chez lui, l’homme de 61 ans a été interpellé par des policiers qui lui ont demandé une lettre de son employeur, qu’il a fournie sans broncher pour prouver qu’il était autorisé à circuler. Reconnaissant que la situation est pour le moins particulière, M. Cortez dit vouloir demeurer optimiste. « Il faut passer par là, c’est tout. Il y a des choses pires que ça dans la vie. Ce n’est pas fini, tout ça. D’après moi, le couvre-feu va se prolonger », lâche-t-il.

Mais tous ne sont pas de cet avis. Sean Beaumont, résidant de Ville-Marie, affirme que le couvre-feu « ne fera probablement aucune différence ». « J’ai l’impression que ça va créer des attroupements dans le métro, dans le bus. Tout le monde va rentrer en même temps. Ce ne sera pas un environnement sécuritaire », dit le Montréalais, qui promenait ses deux chiens, Hutch et Nikko, lorsque nous l’avons rencontré.

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Sean Beaumont promenait samedi soir ses deux chiens, Hutch et Nikko

« On ne pouvait déjà pas faire grand-chose avec le confinement. La plupart des gens étaient à la maison après 20 h. Imposer ça, dans ce contexte-là, je trouve ça un peu inutile », ajoute M. Beaumont, qui craint par ailleurs que le retour à l’école des jeunes enfants ne cause des éclosions ici et là, « annulant » ainsi l’effet initial souhaité par les autorités avec le couvre-feu. Il entend néanmoins se conformer aux règles, afin d’éviter les lourdes amendes oscillant entre 1000 $ et 6000 $.

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Le boulevard Robert-Bourassa était désert, après le début du couvre-feu.

« Qu’on s’occupe de tous les citoyens »

Cuisinier chez Tampopo, restaurant asiatique situé rue Mentana, Akira Lacroix craint surtout que le couvre-feu ne fragilise encore davantage les commerces de proximité. « Ici, on a déjà coupé beaucoup. On était une vingtaine, et là, on est rendus six ou sept. Je suis chanceux de continuer à travailler. Beaucoup de mes amis perdent leurs heures, leur job. C’est difficile », lâche-t-il.

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Akira Lacroix

Jean-Marc Dubois, lui, vit sans domicile fixe depuis un an. Il ne trouve pas de place dans un refuge qui lui convienne, préférant prendre soin de lui-même. « C’est correct que le gouvernement mette un couvre-feu, mais ça serait important qu’il vérifie comment ça se passe dans la rue, et qu’on s’occupe de tous les citoyens », raconte l’homme, assis sous le perron d’un commerce fermé, au centre-ville.

Mercredi, en mêlée de presse, le premier ministre François Legault a soutenu qu’il y avait « assez de places disponibles » dans les refuges pour sans-abri, à la veille du couvre-feu. Une affirmation qui a fait sursauter notre interlocuteur.

« Le gouvernement fait ce qu’il peut, mais il n’est pas au courant de comment ça marche. Ils sont mal informés. Eux veulent des résultats, mais ne viennent pas nous voir », déplore M. Dubois. Ses propos font écho à ceux de plusieurs organismes communautaires, qui ont déploré cette semaine l’attitude de Québec. « C’est une aberration, a dit la directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), Annie Savage. Il n’y avait pas de place avant la crise sanitaire, il n’y en a pas plus maintenant. »

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Jean-Marc Dubois vit sans domicile fixe et ne trouve pas de places dans un refuge qui lui convienne.

Des manifestations organisées

En début de soirée, aux alentours de 20 h, quelques dizaines de manifestants se sont rassemblés pour dénoncer l’« injustice » que représente à leurs yeux l’imposition d’un couvre-feu, qui brime selon eux leurs libertés individuelles. Ils ont ensuite pris la route, brandissant des drapeaux du Québec, suivis par des dizaines de voitures de police. D’autres rassemblements similaires se sont tenus dans plusieurs villes à travers la province.

« Dans le passé, les couvre-feux étaient utilisés dans des temps difficiles comme les guerres. Je ne pense pas que nous soyons dans une période aussi difficile maintenant, alors ils ne devraient pas être utilisés. C’est pourquoi je proteste contre », explique Ali Bazzi, un manifestant rencontré sur place.

Caroline Chèvrefils, porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal, a confirmé à La Presse que 17 constats d’infraction avaient été remis lors du rassemblement pour « non-respect du couvre-feu ». Le montant de chaque amende était de 1550 $. Aucune arrestation n’a toutefois été effectuée et on ne signale pas de blessés.

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Près de la station du Mont-Royal, quelques dizaines de manifestants se sont rassemblés pour dénoncer « l’injustice » qu’est l’imposition d’un couvre-feu, qui brime selon eux leurs libertés individuelles.

Sur le reste du territoire, peu d’incidents ont été déclarés. « Ça a été tranquille au niveau des appels. Je pense que les gens ont bien entendu les règles. De notre côté, on a fait fonctionner nos gyrophares pour démontrer une présence et rappeler aux citoyens l’importance de respecter les règles », dit Mme Chèvrefils.

À Longueuil, sur la Rive-Sud de Montréal, aucun constat n’a été remis malgré le fait qu’une manifestation était annoncée sur Facebook et que de nombreuses personnes promettaient d’y être. « On est arrivés là et il y avait zéro personne, a raconté le capitaine Jean-Christophe Fortin, du Service de police de l’agglomération de Longueuil. Le constat à 1500 $ a dissuadé bien des gens. »

La Sûreté du Québec a pour sa part confirmé que des manifestations avaient eu lieu sur son territoire durant les heures du couvre-feu et que des constats d’infraction avaient été remis. Un bilan sera dressé la semaine prochaine, a indiqué l’agente Marie-Michèle Moore. « Malgré quelques incidents, nous remarquons une excellente collaboration de la population dans le respect du couvre-feu. Nous maintiendrons une présence accrue dans le but de faire respecter toutes les règles en vigueur », a tweeté le corps policier en soirée.

Plus tôt, vers 20 h, une heure et demie après qu’une alerte eut été déclenchée sur les téléphones des Québécois encabanés, des dizaines de policiers de Montréal se sont rendus devant des hôpitaux de la ville, dont Notre-Dame, Maisonneuve-Rosemont et le CHUM, faisant fonctionner gyrophares et sirènes. « Le but, c’est d’envoyer un message de solidarité au personnel du réseau de la santé qui travaille fort. Par la suite, on se disperse pour avertir les gens de l’activation du couvre-feu », a rapporté l’agent Jean-Pierre Brabant.

« Du jamais-vu »

Spécialiste en communication et en gestion de crise à l’Université du Québec à Montréal, le professeur Bernard Motulsky affirme qu’au-delà des mesures sanitaires, le couvre-feu risque de générer son lot d’interrogations dans la population.

C’est du jamais-vu, aucune génération n’a jamais vraiment vécu ça, donc c’est sûr que ça cause beaucoup de stress, de questions. On se demande tous jusqu’où ça ira et comment ça se passera réellement.

Bernard Motulsky, spécialiste en communication et en gestion de crise

À ses yeux, les 3127 nouvelles infections déclarées samedi risquent de marquer les esprits au sein de la population. « Je pense que ça va aider à faire passer le message. Il reste que le couvre-feu est simple à comprendre, qu’il n’y a pas d’ambiguïté possible. Le contexte, lui, comporte une plus grande part d’inconnu pour tout le monde », raisonne l’expert.

« On ne sait pas vraiment, tous et toutes, à quelles contraintes on s’expose dans notre quotidien. Ça va dépendre des gens et de leurs réalités », précise-t-il. Heureusement, le confinement qui dure depuis déjà plusieurs semaines devrait aider à faire passer la pilule. « Les bars, les salles de spectacle, la vie sociale, c’est déjà terminé. Il n’y a plus beaucoup de choses qu’on peut faire de toute façon », conclut-il.