L’INSPQ surveillera de près la protection offerte par la première dose avant d’administrer les secondes doses, probablement pas avant la fin mars.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Même si les fabricants des vaccins anti-COVID-19 recommandent de ne pas attendre plus de trois ou quatre semaines entre les deux doses nécessaires pour obtenir la protection maximale, le Québec étirera ce délai de plusieurs semaines pour permettre d’offrir une première dose au plus grand nombre de personnes possible. Selon l’Institut national de santé publique (INSPQ), les données fournies par les études des fabricants indiquent que la protection offerte par la première dose permet d’allonger l’intervalle sans compromettre la santé des vaccinés.

« Il y a des choses dont on est certain, et d’autres qui sont incertaines », a expliqué à La Presse le DGaston De Serres, épidémiologiste à l’INSPQ. « Ce que l’on sait, c’est qu’actuellement, on est dans une période d’épidémie intense, que des dizaines de personnes meurent chaque jour et que tant qu’on n’est pas vacciné, on n’a aucune protection. Ça, c’est une certitude. »

Selon les résultats des études cliniques, les vaccins homologués atteignent une efficacité de 95 % chez les personnes qui ont reçu les deux doses recommandées à trois ou quatre semaines d’intervalle. Or, les données fournies par les fabricants montrent aussi que la protection atteint 92 % deux semaines après l’administration de la première dose — soit le temps pour l’organisme de bâtir sa défense après avoir reçu le vaccin. « La deuxième dose d’un vaccin sert à prolonger l’effet de la première dose », dit le DDe Serres.

Combien de temps dure la protection offerte par la première dose ? Les experts l’ignorent encore, puisque toutes les études complétées avant l’homologation ont été faites avec des sujets qui avaient reçu les deux doses.

Ce qu’on sait, c’est que l’immunité ne s’écroule pas du jour au lendemain. Ça ne passera pas de 92 % à 20 % en un mois.

Le Dr Gaston De Serres, épidémiologiste à l’INSPQ

« Notre système immunitaire est une machine qui a une qualité importante : elle est faite pour avoir une mémoire contre la réinfection », dit le spécialiste. La réponse immunitaire peut s’atténuer avec le temps, mais ça ne se passe pas en quelques semaines. « En fait, c’est théoriquement possible, mais ça serait du jamais vu. »

C’est pourquoi le Comité sur l’immunisation de l’INSPQ a recommandé au gouvernement de donner une première dose au plus grand nombre de personnes possible parmi les six premiers groupes prioritaires (soit environ 1,7 million de personnes âgées de 70 ans et plus, ainsi que des employés du réseau de la santé) avant d’administrer la seconde dose. Ce qui pourrait mener à la fin mars seulement, soit plus de trois mois après le début de la campagne de vaccination.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Ce délai de trois mois au lieu des quatre semaines recommandées par les fabricants n’inquiète pas le DDe Serres. En se basant sur le comportement d’autres vaccins, « on s’attend à ce que la protection en mars soit la même qu’en janvier, soit autour de 90 % », dit-il. Mais comme il ne s’agit pas d’une certitude, l’INSPQ a été chargée de surveiller de près l’efficacité de la première dose pour détecter toute baisse de la protection dans la population vaccinée. L’opération, indique l’épidémiologiste, sera mise en branle la semaine prochaine et devrait livrer ses premiers résultats début février.

Cette surveillance continue permettra de savoir si, par exemple, certains groupes d’âge sont moins bien protégés que d’autres. Elle permettra aussi d’aviser rapidement les autorités gouvernementales d’une baisse de l’efficacité de la première dose pour réviser la stratégie de vaccination.

En conférence de presse mercredi après-midi, le ministre de la Santé Christian Dubé a indiqué que le gouvernement vise la vaccination de 250 000 personnes d’ici le 8 février, soit l’ensemble des résidents des CHSLD, ainsi qu’une importante partie des gens dans le milieu hospitalier et dans les résidences de personnes âgées. Ces gens étant parmi les plus vulnérables et donc se retrouvant le plus à l’hôpital après avoir contracté la COVID, « on aurait déjà réglé un problème très important », a estimé M. Dubé.

Rendez-vous reportés

Déjà, dans les établissements où la vaccination a débuté, les rendez-vous qui avaient été fixés pour l’administration d’une seconde dose ont été reportés, sans qu’une nouvelle date soit indiquée.

« Les personnes qui ont déjà reçu une première dose du vaccin devront attendre plus longtemps que prévu pour recevoir la deuxième dose du vaccin, afin que plus de personnes puissent être protégées contre la COVID-19 », a avisé lundi dans un courriel interne à ses gestionnaires le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Les personnes qui avaient déjà un rendez-vous pour recevoir leur seconde dose ont reçu un avis d’annulation et seront recontactées lorsque le ministère de la Santé et des Services sociaux autorisera son administration.

Ailleurs dans le monde, certains gouvernements ont aussi annoncé l’allongement du délai entre les deux doses. Le Danemark l’a étiré à six semaines, la Grande-Bretagne compte attendre 12 semaines. Mardi, l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a demandé au Comité consultatif national de l’immunisation de se pencher sur la question. Le même jour, l’Organisation mondiale de la santé a évalué que l’intervalle pouvait être allongé à six semaines.

Gaston De Serres préfère ne pas se prononcer sur le nombre de semaines que le Québec pourrait laisser s’écouler entre les deux doses. La surveillance que mènera l’INSPQ guidera les autorités dans l’élaboration du calendrier. « Le seul avantage d’administrer les deux doses comme le recommandent les manufacturiers, c’est de pouvoir dire qu’on a suivi leurs recommandations. Le gros inconvénient, c’est qu’on vaccine moitié moins de personnes. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Le CHSLD Maimonides, à Montréal

Des familles du CHSLD Maimonides mettent Québec en demeure

Des familles du CHSLD Maimonides, où s’est amorcée la vaccination à Montréal, ont mis en demeure mercredi le gouvernement Legault de donner aux résidants la deuxième dose du vaccin Pfizer.-BioNTech « Le changement de protocole […] constitue un bris de contrat ou un changement inacceptable des décisions gouvernementales alors que les citoyens se basaient sur la première directive pour consentir à la vaccination », lit-on dans ladite mise en demeure, qui s’adresse directement au premier ministre François Legault et au ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé. Dans le document, les avocats Julius Grey et Vanessa Paliotti ajoutent « qu’une seule dose est insuffisante, contre-productive, et augmente le risque d’être infecté par le COVID-19 ». « Ce que vous faites crée un danger important pour nos clients qui ne veulent pas supporter ce risque », martèlent les juristes. L’attachée de presse du ministre Christian Dubé, Marjaurie Côté-Boileau, a rappelé mercredi que « la mesure a pour objectif d’accélérer la vaccination des personnes vulnérables ».

– Henri Ouellette-Vézina, La Presse

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