Plus intense et plus longue que la première, la deuxième vague de COVID-19 risque de laisser des séquelles importantes sur la santé mentale des Québécois. À la veille d’un autre confinement, Québec doit en prendre acte et annoncer des mesures concrètes pour soutenir la population, croient une psychologue et un chercheur.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« On ne voit plus la fin arriver, c’est ça, le principal enjeu. Les humains ont tous besoin de savoir ce qui les attend pour garder le contrôle. Là, il n’y en a aucun », explique la psychologue Georgia Vrakas, qui est aussi professeure au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

D’après nos informations, le premier ministre François Legault annoncera ce mercredi l’imposition d’un nouveau confinement total, à compter de samedi, pour une durée de trois à quatre semaines. La Direction de santé publique préconiserait aussi la mise en place d’un couvre-feu dont les modalités ont été discutées avec la Sécurité publique.

Pour Mme Vrakas, Québec doit absolument accompagner ces restrictions de mesures concrètes et cohérentes en santé mentale. « Il va falloir être proactifs, surtout auprès des gens isolés et plus à risque. De mon point de vue, on parle encore très peu de santé mentale, c’est encore tabou. Le gouvernement doit arriver avec un plan clair, des numéros dédiés autres que le 811, parce qu’honnêtement, on ne sait pas encore combien de temps ça durera », lâche la spécialiste, qui avoue que son expertise et celle de ses collègues en santé mentale est parfois « sous-utilisée et sous-évaluée ».

Je soutiens les mesures à 100 %, mais il faut qu’elles soient accompagnées d’un volet important en santé mentale. On voit ce que ça donne sinon ; les files d’attente sont interminables, tant au public qu’au privé.

Georgia Vrakas, psychologue et professeure à l’UQTR

Le cabinet du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, promet qu’il demeurera proactif. « Nous suivons attentivement les effets que pourrait entraîner une prolongation des mesures sanitaires sur la santé mentale et émotionnelle des Québécois. On demande à toute personne qui souffre de détresse, d’anxiété et de dépression de ne pas hésiter à demander de l’aide. C’est important de le faire, pour soi, mais également pour son entourage », indique l’attachée de presse Sarah Bigras.

Québec affirme avoir « investi des montants très importants pour améliorer l’offre de soins en santé mentale », dont une somme de 100 millions en novembre dernier. « Cette somme fait partie du plan d’action mis en place pour la deuxième vague de COVID-19, plan qui permet d’accompagner les Québécois en ce qui a trait à leur bien-être social et émotionnel. Une liste nous permet désormais de tenir les statistiques concernant l’évolution des listes d’attente », soulève Mme Bigras.

Les jeunes, principales victimes

En octobre, une vaste enquête de l’Université de Sherbrooke, menée dans sept régions du Québec, concluait qu’environ 37 % des jeunes de 18 à 24 ans présentent des signes d’anxiété ou de dépression majeure. « Ce sont eux qui pâtissent le plus de tout ça, parce qu’ils ont des interrogations pour leur avenir immédiat », explique le chercheur Thomas Poder, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM).

À ses yeux, l’imposition de mesures encore plus restrictives, quoique nécessaires dans le contexte, risque de nuire encore davantage au bien-être général des Québécois. « On peut s’attendre à voir apparaître des nouveaux facteurs de stress, soit liés au travail ou à l’isolement, et un sentiment de solitude qui va s’ancrer. Il y a tout un ensemble de facteurs émotionnels qui risquent de s’exacerber », fait valoir M. Poder.

Si, une fois la pandémie résorbée, la situation risque de s’améliorer, certaines conséquences pourraient être « irrécupérables », s’inquiète l’expert. « Il y a plusieurs associations de soutien aux personnes en détresse qui le disent : le nombre d’appels augmente partout, et le risque de suicide aussi. C’est très problématique et préoccupant à long terme », indique-t-il.

Au départ, tout le monde pensait que ça allait passer, mais finalement, non. Le fait que la vaccination de masse arrive aide, mais les délais retardent aussi la récupération de notre résilience collective.

Thomas Poder, chercheur à l’ESPUM

Un portrait encore fragile

Pendant ce temps, mardi, les autorités ont rapporté 2508 nouveaux cas confirmés, pour un total de 215 358 infections, et 62 morts supplémentaires. Dans le réseau de la santé, le nombre d’hospitalisations a bondi de 23 pour atteindre un total de 1317 lits, sur une capacité d’environ 2000 au Québec.

À elle seule, la Montérégie a déploré 17 décès, suivie par Montréal avec 12 et la région de la Capitale-Nationale avec 10. Chaudière-Appalaches et Lanaudière en ont recensé quatre chacune. La Mauricie–Centre-du-Québec, l’Outaouais, Laval et les Laurentides ont enregistré trois nouveaux décès. Enfin, l’Estrie en a recensé deux et l’Abitibi-Témiscamingue, un.

Depuis une semaine, la moyenne des morts par jour est de 45 ; 8441 Québécois sont jusqu’ici morts des suites de complications liées à la maladie. Sinon, 2529 doses de vaccin supplémentaires ont été administrées lundi, ce qui porte le cumulatif à 32 763 dans la province. Au tournant du week-end, dimanche, le Québec n’avait réalisé que 20 716 tests de dépistage.

À Québec, un préposé aux bénéficiaires qui travaillait au CHSLD Saint-Antoine est mort des suites de la COVID-19. Dans la fin de la cinquantaine, Oscar Anibal Rodriguez y travaillait depuis quelques mois, ayant répondu à l’appel du gouvernement pour prêter main-forte dans les centres d’hébergement. L’Argentin d’origine n’avait toutefois pas encore reçu le vaccin.

Tout le personnel est profondément attristé par cette nouvelle, et tout particulièrement ses collègues de travail.

Mathieu Boivin, porte-parole du CIUSSS de la Capitale-Nationale

Sur les réseaux sociaux, les témoignages de soutien à l’égard des proches de M. Rodriguez ont commencé à être publiés dans la journée. « Un décès est un décès de trop. Ça m’attriste au plus haut point », a dit le président du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS de la Capitale-Nationale, Richard Boissinot, en réitérant que tous les citoyens doivent réaliser au plus vite l’ampleur de la crise, avant que celle-ci ne devienne incontrôlable dans le réseau.

« Il y a encore beaucoup de décès, et pas seulement des gens hospitalisés. Est-ce qu’on peut, s’il vous plaît, prendre les choses au sérieux ? Je vois encore beaucoup de gestes imprudents que les gens font de plus en plus », a dit le leader syndical en entrevue avec La Presse, exigeant au passage « de meilleures protections pour les personnes salariées du réseau », dont le port du masque N95, au lieu de celui de procédure.

L’informaticien de profession a contracté la maladie autour du 24 décembre. Mardi, des médias ont rapporté que le quinquagénaire serait mort seul dans son appartement, alors qu’il s’y était isolé. Sans nouvelles, ses proches étaient très inquiets pour lui.

Visites suspendues dans l’Est

Dans l’est de Montréal, le CIUSSS responsable de ce territoire a annoncé mardi matin sa décision de suspendre « temporairement » les visites à l’hôpital Santa Cabrini, à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont et à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Il s’agit d’une « mesure de prévention face à l’augmentation du nombre de cas de COVID-19 » dans l’est de la métropole. Au début de la semaine, plusieurs quartiers de l’Est ont en effet recensé de fortes hausses de contamination. Dans Saint-Léonard, lundi, on a notamment enregistré pas moins de 97 cas. À lui seul, le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal a recensé 375 cas en une seule journée sur son territoire, le plus haut total quotidien de la métropole.

En date du 4 janvier en soirée, sept éclosions étaient toujours considérées comme actives à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, touchant une quarantaine d’usagers et 21 employés. « C’est une situation qui est très difficile pour tout le monde, d’abord pour notre personnel, parce qu’on manque d’employés, mais aussi parce qu’ils peuvent tous et toutes tomber malades. Le virus est partout dans la communauté actuellement », a laissé tomber la chargée des communications du CIUSSS Catherine Dion.

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