Ça suffit, le niaisage !

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

C’est ainsi que l’on pourrait résumer le cri d’alarme lancé lundi par quelque 400 experts et soignants d'une coalition pancanadienne dont fait partie le collectif québécois COVID-STOP.

Les signataires ne parlent pas du niaisage des touristes dans les tout-inclus de Cayo Coco, mais d’une autre variante dont on semble beaucoup moins se préoccuper bien qu’elle soit extrêmement préoccupante : le niaisage des autorités de santé publique autour de la transmission par aérosols et de la ventilation.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« Le collectif COVID-STOP demande au gouvernement de mettre à jour son message pour rendre compte de ce que dit la science au sujet de la transmission par aérosols et d’appliquer les recommandations que cela exige, comme la ventilation dans les milieux de travail et dans les écoles et la protection adéquate des soignants », écrit notre chroniqueuse.

On a tous besoin de ventiler en ces temps difficiles, et ça fait sans doute du bien de déverser notre écœurantite covidienne sur le je-m’en-foutisme des voyageurs qui se prélassent sur la plage pendant que le personnel de la santé, privé de vacances, est à bout de souffle. Loin de moi l’idée de les applaudir ou de les excuser.

Mais il me semble que dans le concert d’indignation, alors que l’on rapporte une nouvelle hausse marquée des hospitalisations, 2546 nouveaux cas de COVID-19 et un total de 8379 morts au Québec, on perd de vue l’essentiel : l’urgence de ventiler est ailleurs…

« C’est comme si on avait tous canalisé notre frustration vers les touristes », souligne la Dre Marie-Michelle Bellon, spécialiste en médecine interne et coordonnatrice du collectif COVID-STOP.

En écoutant le discours des autorités alors que la situation est de plus en plus inquiétante, on a l’impression que c’est toujours la faute de la population, observe-t-elle. Pour freiner la pandémie, les citoyens ont bien entendu leur part de responsabilité, il ne s’agit pas de le nier. Mais en martelant sans cesse ce message pour expliquer la propagation de la COVID-19, on aborde le problème à l’envers, croit la Dre Bellon, qui travaille de façon occasionnelle à l’unité COVID-19 de l’hôpital Notre-Dame.

« Ça part de haut ! Si le message en haut n’est pas clair, c’est sûr que les gens, après, respectent moins les consignes. »

À l’inverse, si les consignes étaient plus claires, si les modes de transmission étaient expliqués de manière claire, les gens respecteraient davantage les consignes et comprendraient mieux pourquoi elles s’imposent.

Après 10 mois de pandémie, on n’est plus devant l’inconnu. Malheureusement, on a l’impression de rejouer dans le même film-catastrophe. Sauf que cette fois-ci, on n’a plus l’excuse de ne pas savoir.

Comme l’expliquent bien la physicienne Nancy Delagrave, coordonnatrice scientifique du collectif COVID-STOP, et les autres experts dans leur lettre ouverte, on sait que le virus qui cause la COVID-19 se propage dans l’air par voie d’aérosols, c’est-à-dire ces particules microscopiques qui sont générées lorsqu’on respire, parle, crie, chante ou tousse.

On sait que les aérosols infectieux se déplacent comme la fumée de cigarette. On sait que dans un espace fermé et mal ventilé, ces aérosols peuvent rester en suspension de quelques minutes à quelques heures et infecter toute personne qui les aura inhalés, même si elle se trouve à plus de deux mètres…

On sait tout ça. Des experts le répètent depuis des mois. L’Agence de la santé publique du Canada a reconnu en novembre la propagation par aérosols et a souligné l’importance de la ventilation. Et puis ? « Et puis, on ne fait rien ! », se désole la Dre Bellon.

Avant les Fêtes, à la suite d’une éclosion importante à l’école primaire de sa fille, la Dre Bellon s’est présentée avec elle à la clinique de dépistage de l’ancien Hôtel-Dieu de Montréal. Elle a constaté que l’on y faisait peu de cas de la propagation par aérosols.

« Au total, entre le moment où on est rentrées et où on est sorties, on nous a aspergées huit fois de désinfectant sur les mains. La dame qui le faisait dans le corridor portait son masque sous le nez. Mais c’est complètement absurde ! La transmission par les objets est presque nulle. C’est dans l’air ! Et pourtant, on nous met à 50 dans un corridor à l’Hôtel-Dieu qui est vétuste et où on peut imaginer que la ventilation n’est peut-être pas optimale. »

L’exemple peut paraître anecdotique. Mais pour la Dre Bellon, il est révélateur des ratés dans le message des autorités de santé publique.

PHOTO FOURNIE PAR MARIE-MICHELLE BELLON

La Dre Marie-Michelle Bellon, spécialiste en médecine interne, est coordonnatrice générale du collectif COVID-STOP.

Si même des gens qui font le dépistage ne comprennent même pas les modes de transmission de la COVID-19, c’est parce que quelque chose est mal véhiculé.

La Dre Marie-Michelle Bellon, spécialiste en médecine interne et coordonnatrice du collectif COVID-STOP

Le collectif COVID-STOP demande au gouvernement de mettre à jour son message pour rendre compte de ce que dit la science au sujet de la transmission par aérosols et d’appliquer les recommandations que cela exige, comme la ventilation dans les milieux de travail et dans les écoles et la protection adéquate des soignants.

« Les travailleurs de la santé tombent comme des mouches, et on ne leur fournit pas de protection adéquate. Qu’est-ce que ça va prendre ? », demande la Dre Bellon, qui ne cache pas sa colère.

Elle a vu des collègues sans antécédents médicaux connus être très gravement malades après avoir contracté la COVID-19 dans des CHSLD mal ventilés où on ne leur a pas permis de porter un masque N95.

« Tant que l’importance des aérosols dans la propagation de la COVID-19 ne sera pas reconnue, on va justifier de ne pas donner la protection adéquate au personnel. »

Que répond le ministère de la Santé et des Services sociaux aux experts du collectif COVID-STOP ? « Le MSSS s’intéresse à la transmission par aérosols et attend justement un rapport des scientifiques de l’INSPQ et un rapport du groupe d’experts sur la ventilation et la COVID-19 au cours des prochains jours. Nous prendrons les décisions nécessaires sur la base des connaissances scientifiques et des recommandations des experts », me dit-on par courriel.

Traduction libre de la Dre Bellon ?

« Du niaisage. »

Du niaisage, sans bronzage, celui-là, auquel il est urgent de mettre fin.

> Lisez la lettre du collectif COVID-STOP 

> Consultez le site de COVID-STOP