Avez-vous préparé vos grillades ? Ça y est. Enfin. À partir de ce vendredi, on a le droit de se réunir. Ce soir, il y aura sans doute une odeur de déconfinement dans l’air.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Mais attention ! Pas plus de 10 personnes sont admises dans votre cour arrière. Provenant de trois familles, pas plus. Et tout ce beau monde doit rester dehors, à deux mètres de distance les uns des autres.

On a tout intérêt à suivre ces règles, même si elles semblent un peu absurdes. Elles ne le sont pas.

Les experts en santé publique ont l’habitude de nous donner toutes sortes de conseils barbants. Portez un casque, bougez, mangez vos brocolis, buvez avec modération, blablabla…

Ces conseils, nous les suivons, ou non. Après tout, il s’agit de notre corps. On en fait bien ce qu’on en veut. Vivre et laisser vivre, qu’on se dit, en remplissant notre verre (un p’tit dernier pour la route) ou en sortant en griller une sur le balcon.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

À partir de ce vendredi, les Québécois ont la permission de se réunir dans leur cour arrière, à certaines conditions, tel qu’annoncé plus tôt cette semaine par les autorités de santé publique.

Cette fois, pourtant, c’est différent. Ça ne concerne pas que notre nombril. D’autres vies sont en jeu. La relance économique du Québec, aussi. Nos comportements individuels auront des conséquences pour la société entière.

Si on fait les cons, on se retrouvera tous à la case départ.

« Vous êtes tous dans l’équipe », a dit le Dr Horacio Arruda, jeudi, en suppliant les Québécois de respecter les consignes. « Nous, on peut le dire, et vous, vous pouvez agir. »

La balle est dans notre camp.

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On ne pourra pas revenir à la vie d’avant. En l’absence de vaccin ou de traitement, il faudra apprendre à vivre avec le coronavirus. À le côtoyer, prudemment.

Peu à peu, on y arrivera, assure Karl Weiss, spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital général juif de Montréal. « Dans deux ou trois ans, on aura apprivoisé la COVID-19. On aura une autre façon de la voir. »

Le Dr Weiss se rappelle les années 80, quand le sida était une épidémie mystérieuse, terrifiante. Même les médecins n’osaient pas approcher les malades sans revêtir un accoutrement d’astronaute.

À l’époque, on conseillait aux homosexuels de s’abstenir de toute relation sexuelle. Mais, en 1983, deux activistes et un virologue américains ont publié le manuel Comment avoir des relations sexuelles en temps d’épidémie.

Le manuel rejetait l’abstinence comme seul moyen de prévenir le sida et conseillait le port du condom pour réduire les risques de transmission, raconte Julia Marcus, professeur à l’école médicale de Harvard, dans The Atlantic.

Autrement dit, ce guide reconnaissait que les gens n’avaient pas seulement besoin de survivre. Ils avaient besoin de vivre leur vie. Et d’en profiter, malgré les risques.

C’est un peu ce qu’on nous propose aujourd’hui : une sorte de manuel pour vivre avec la COVID-19. 

Les autorités savent très bien qu’exiger le confinement ad vitam æternam serait plus sécuritaire… mais que ça ne fonctionnera pas. Les gens tricheront.

Ce sont des humains, « pas des ordinateurs », a reconnu le Dr Arruda.

« Il y a ce qu’on appelle une “fatigue COVID-19” », constate le Dr Weiss. Après deux mois de confinement, le fardeau physique, émotif et financier pèse lourd. « Il faut soulever le couvercle, faire baisser la pression. »

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Des années d’études en prévention du sida ont prouvé que prôner l’abstinence totale était non seulement inefficace, mais aussi contre-productif, souligne la Dre Marcus dans The Atlantic.

Les experts en santé publique savent depuis fort longtemps que des règles trop coercitives ne parviennent qu’à stigmatiser ceux qui n’adoptent pas des comportements à 100 % sécuritaires – et à les pousser dans la clandestinité.

Ce phénomène semble échapper à bien du monde.

Vous savez, les justiciers des parcs qui publient des photos de pique-niques sur les réseaux sociaux ?

Contre-productifs.

Les vertueux qui appellent le 911 parce que leurs voisins ne respectent pas la distanciation physique ?

Contre-productifs.

Les amendes de 1546 $ imposées aux récalcitrants ?

Contre-productives, aussi. Imaginez si une éclosion survient et que la Santé publique tente de faire enquête dans ce contexte. Elle se butera assurément à un mur de silence.

Mieux vaut adopter l’approche de réduction des méfaits, bien connue, elle aussi, en santé publique, qui consiste à réduire les risques liés à un comportement plutôt que de tenter d’éliminer le comportement lui-même.

Réduire les risques, dans le cas qui nous occupe, ça signifie limiter les BBQ à 10 personnes. Ne pas se glisser à l’intérieur quand la fraîche tombe. Et se tenir à deux mètres de distance en tout temps. 

« Ce succès-là dépend de vos contacts sociaux, de votre distanciation physique, a souligné le Dr Arruda. Surtout, ne faites pas des choses clandestines qu’on va tous regretter. »

Ne faites pas de nous des déconfinés déconfits.