Je ne partage pas l’optimisme des gens qui croient que le monde post-pandémie sera un nouveau monde, où tout aura changé en mieux.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

L’écrivain Michel Houellebecq écrivait que le monde d’après « sera le même, en un peu pire ». Si on se fie à toutes ces fois où on a dit que « plus rien ne sera jamais pareil » pour ensuite retrouver un monde pareil « en un peu pire », ça me semble une prédiction plus réaliste. Ce qui ne nous empêche pas, bien au contraire, de rêver mieux et de penser aux avantages collatéraux de la crise que nous vivons.

L’un d’eux est le regain d’engouement pour les potagers urbains. Je fais partie de ces Montréalais qui n’ont jamais cultivé une tomate de leur vie et qui ont décidé en ce printemps pandémique de s’y mettre. Si la tendance se maintient, nous serons plus nombreux que jamais.

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Louise Foglia, 19 ans, est cofondatrice des Boîtes Mai, une initiative étudiante permettant à tout jardinier néophyte de créer facilement un potager sur son balcon.

Passionnée par l’agriculture urbaine, Louise Foglia, 19 ans, a vu dans cette ferveur une occasion à saisir. Étudiante au cégep au double DEC en sciences biomédicales et arts visuels, elle s’est retrouvée, pandémie oblige, avec plus de temps que d’habitude pour réfléchir et rêver. Pourquoi ne pas mettre sur pied un projet qui encouragerait à la fois l’économie locale et la souveraineté alimentaire tout en favorisant le verdissement de la ville ? Pourquoi pas…

Avec William Des Marais, Louise a ainsi fondé le projet des Boîtes Mai, permettant à tout jardinier néophyte d’avoir un potager sur son balcon. En ces temps où les pépinières sont débordées et où le nécessaire pour faire un potager peut être aussi difficile à trouver que des ingrédients pour faire du pain, l’initiative étudiante permet de se faire livrer à la maison un kit prêt-à-jardiner confectionné avec des produits québécois.

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Le projet des Boîtes Mai permet de se faire livrer à la maison un kit prêt-à-jardiner confectionné avec des produits québécois.

(Avant que vous ne me posiez la même question que j’ai posée à Louise : oui, elle est bien la petite-fille de Pierre Foglia qui nous manque tant. « Il se porte bien… avec ses chats et sa nature ».)

Avant la pandémie, Louise s’intéressait déjà à l’impact positif que l’agriculture urbaine peut avoir dans la transition écologique. En nous ramenant à l’essentiel, la pandémie nous force à y réfléchir encore plus, observe-t-elle. « En verdissant la ville, on diminue la pollution, on se conscientise sur l’environnement. En ayant un potager chez soi, nécessairement, il y a un contact avec la nature qui est plus important. Et il y a un certain pouvoir et une indépendance nécessaire dans le fait de produire localement. »

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Règle générale, en temps de crise, on observe un supplément d’intérêt pour les potagers urbains et l’autosuffisance alimentaire, note Éric Duchemin, directeur scientifique du Laboratoire sur l’agriculture urbaine de Montréal et chercheur à l’UQAM.

On l’a vu en 2008 aux États-Unis lors de la crise financière. On l’a vu lors de la crise économique en Grèce. On l’a vu aussi, dans un passé plus lointain, bien avant l’essor du mouvement d’agriculture urbaine. « Les gens, en réaction à une crise, se disaient : “Il faut que je nourrisse ma famille. Donc, il me faut un potager.” »

C’était le cas durant les deux grandes guerres et la crise économique des années 1970-1973. En général, une fois la crise passée, l’intérêt potager passait aussi. « Parce qu’on n’était peut-être pas dans un mouvement de foodie, de réappropriation. On n’était pas non plus dans les questions de qualité des aliments. »

Aujourd’hui, en pleine pandémie, la ruée vers les potagers s’inscrit dans un mouvement d’agriculture urbaine déjà très dynamique depuis 10 ans.

Avant la crise, plus de 40 % des Montréalais pratiquaient déjà l’agriculture urbaine, surtout en cultivant un potager à la maison.

Avec notamment les jardins communautaires, collectifs, pédagogiques ou domestiques, on estime que l’agriculture urbaine à Montréal fournit en légumes frais, durant l’été, de 5 % à 12 % de la population montréalaise (entre 100 000 et 250 000 personnes) – l’équivalent de 25 à 50 millions de dollars, observe Éric Duchemin. Cela joue un grand rôle, souvent sous-estimé, dans la sécurité alimentaire des villes.

Qu’est-ce que ce sera après la crise ? « C’est clair qu’on voit un engouement en ce moment. Les gens avec qui on discute qui vendent du matériel en agriculture urbaine ont vendu tout ce qu’ils avaient. » Le Laboratoire sur l’agriculture urbaine mène d’ailleurs un sondage qui permettra de mieux cerner la teneur de ce regain d’intérêt.

Ferveur éphémère ou changement durable ? S’il y a sûrement dans le lot des nouveaux jardiniers des gens qui ont trop de temps et pas assez de loisirs, Éric Duchemin croit que pour un certain nombre, préoccupés notamment par la question environnementale, ce sera plus qu’une mode passagère.

« Montréal est une ville nourricière qui s’ignore, rappelle-t-il. Elle est considérée à travers le monde comme une capitale de l’agriculture urbaine, même si peu de Montréalais le savent. Nous avons une diversité d’initiatives sur notre territoire qui fait notre force. » La ville se distingue notamment par son plus grand programme de jardins communautaires au monde.

Tout indique que ce statut sera renforcé par la pandémie qui nous confirme que l’agriculture urbaine est un service essentiel. Et que le monde d’après sera plus vert ou ne sera pas.

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