Le 25 avril, Claude Mochon avait le cœur à la fête. Ses proches étaient venus célébrer son 80e anniversaire à la fenêtre de sa résidence pour aînés de Boisbriand. « Il parlait peu, mais il était bien content », raconte son filleul, mon collègue Guillaume Lefrançois.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Ce que Claude ignorait, c’est que sa femme, Nicole, et lui étaient atteints du virus. En moins d’une semaine, les deux y ont succombé.

Côté à côte.

À l’hôpital.

Après 56 ans de mariage.

***

Avant de parler de leur mort, faisons un détour par leur amour. Une belle histoire, qui prend forme au début des années 60, dans le Plateau de Michel Tremblay.

Claude Mochon est balayeur dans l’entrepôt de WonderBra. Nicole Lefrançois, elle, habite chez ses parents. Elle s’occupe de son petit frère, Luc, lourdement malade. Les deux célibataires sont dans la jeune vingtaine. Une amie de leurs parents suggère de les « matcher ».

Claude est donc invité chez les Lefrançois, avenue Henri-Julien, angle Duluth. Le jeune homme, qui se remet d’une peine d’amour, n’est pas certain de vouloir entamer une nouvelle relation. Il est aussi très gêné. Alors il reste dans une pièce, à l’écart. C’est Nicole, plus entreprenante, qui fait les premiers pas, raconte leur fille Lucie. « Elle a dit : “Voyons donc ! Je vais aller voir c’est quoi, ça, un Mochon !” Et ça a cliqué. »

Claude et Nicole ont beaucoup en commun. Les deux proviennent de milieux modestes. « Nous n’étions pas riches, mais nous étions unis. Il y avait beaucoup d’amour dans notre maison », se souvient la sœur de Nicole, Pierrette Lefrançois. Les deux familles sont aussi frappées par la maladie. Claude a perdu nombre de frères et de sœurs à la naissance. L’une de ses sœurs souffre de paralysie cérébrale.

Au cours des premiers mois, Nicole continue de prendre soin de Luc. « Elle a dû arrêter l’école en huitième année, explique Pierrette. Notre frère ne parlait pas. Il portait une couche. Il fallait le nourrir. » Trop fragile, il meurt, le 3 août 1962.

Exactement un an plus tard, jour pour jour, Nicole et Claude se marient. En même temps que l’un des garçons Lefrançois. Un mariage double – et grandiose. Plus de 300 personnes y assistent, à l’église Saint-Jean-Baptiste. « Dans notre milieu, raconte Pierrette, on n’était pas habitués à d’aussi grandes noces. Il y avait du monde à la messe ! »

Claude et Nicole aménagent ensemble. D’abord dans Ahuntsic. Puis dans l’est de la ville, pour se rapprocher du travail de Claude. Avec un seul salaire, la vie est difficile. Le couple et ses deux filles vivent modestement. « Nos chambres étaient vraiment petites. Comme des walk-ins », se souvient Lucie.

Ils louent un petit lopin de terre à Saint-Alexis-des-Monts, sur lequel ils érigent « le camp ». En fait, c’est une petite cabane sans prétention. « Il n’y avait pas d’électricité. La pompe ne fournissait que de l’eau froide. L’éclairage ? Des lampes au gaz », raconte leur fille Isabelle.

Mais pour Claude, c’est déjà beaucoup. « Mon père passait ses journées dans l’entrepôt, explique Lucie. Il n’y avait pas de fenêtre. Il trouvait ça vraiment difficile. La campagne, c’était son exutoire. Là-bas, il passait toutes ses journées dehors. Même quand c’était plein de maringouins. Il raclait les épines. Il plantait des fleurs. Il observait les oiseaux. Il était juste bien. »

La famille y passe presque tous ses week-ends, même l’hiver. Claude aime lire La Presse, écouter le baseball à la radio et cueillir des bleuets. Nicole, elle, cuisine, fait des mots croisés et joue aux cartes avec ses filles et les voisins.

Ma mère était toujours joyeuse. Elle aurait pu être psychologue ou travailleuse sociale. Elle avait une grande écoute. Elle était toujours là pour les autres.

Lucie, fille de Claude Mochon et Nicole Lefrançois

Avec le temps, le camp devient leur nid d’amour. Lorsque leurs filles quittent la maison, Nicole s’y installe en permanence. Claude, lui, garde un pied-à-terre à Montréal, pour son travail. Il attend impatiemment les vendredis soir pour aller rejoindre sa douce. « Papa s’ennuyait beaucoup de maman, confie Lucie. Tous les soirs, avant de s’endormir, ils devaient se souhaiter bonne nuit. Même au téléphone. C’était très important pour lui. »

***

Lorsqu’il prend sa retraite, autour de 60 ans, Claude est fatigué. Son corps est usé. Sa santé faiblit. Après plusieurs AVC, il est placé dans une résidence, à Sainte-Thérèse. « Il avait de grosses pertes cognitives. C’était vraiment difficile. Ma mère n’avait plus la force de s’occuper de lui », explique Isabelle.

Pendant des années, ils vivront leur amour à distance. Principalement au téléphone. Il y a deux ans, affaiblie, Nicole est allée le rejoindre dans une autre résidence, à Boisbriand. De belles retrouvailles. Depuis, ils vivaient heureux.

Le 17 avril, Nicole a ressenti les symptômes d’un rhume. Puis de la fièvre. Elle est allée se faire tester pour la COVID-19. Deux jours plus tard, elle a reçu le résultat.

Positif.

Elle a appelé sa fille Lucie. « Cette fois, je ne vais pas m’en sortir. »

À la résidence, on a testé tous les locataires. C’est là qu’on a découvert que Claude était porteur du virus. Comme il était asymptomatique et anxieux, le personnel n’a informé que la famille.

Le 27 avril, deux jours après la visite de ses proches, Claude a commencé à développer des symptômes. Il a été transporté à l’hôpital Saint-Eustache, puis à la Cité-de-la-Santé, à Laval, où se trouvait Nicole. Les infirmières les ont installés dans la même chambre. Nicole a appelé Lucie.

« Lucie, ton père est dans la chambre ! Dans ma chambre ! Il dit qu’il est porteur de la COVID.

– C’est vrai, maman. On ne te l’a pas dit avant pour ne pas te stresser. Pour que tu guérisses bien. »

Elle était contente qu’il soit là. Mais elle souffrait d’une pneumonie dans les deux poumons. Ça empirait. Le médecin lui a dit qu’elle n’avait plus beaucoup de chances de s’en sortir.

Pierrette, sœur de Nicole Lefrançois

Nicole a rendu son dernier souffle dans la nuit du 2 au 3 mai.

Au petit matin, l’infirmière a réveillé Claude. « Monsieur, votre femme vient de mourir. » Puis elle a collé les deux lits.

Pour la dernière fois.

« Ça m’a tellement fait du bien d’apprendre ça. J’ai trouvé ça tellement beau », s’émeut Pierrette.

Après une vie pas toujours facile, les amoureux ont pu affronter la dernière épreuve côte à côte. Claude a ensuite dépéri rapidement. « Il était désemparé, raconte Isabelle. Ma mère, c’était toute sa vie. »

Trois jours plus tard, le virus l’a emporté.

Claude et Nicole sont partis.

Ensemble.

Après 56 ans de mariage.