Des employés en blouse médicale, gants, masque et visière de plastique, des surfaces blanches étincelantes et une obligation ferme de se couvrir le visage : le début de vos prochaines vacances pourrait bien ressembler à une visite dans un laboratoire.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

David Boily David Boily
La Presse

La Presse a pu avoir un avant-goût, au cours d’un aller-retour entre Montréal et Toronto fait cette semaine sur les ailes d’Air Canada, du sort qui attend les voyageurs aériens pour les mois à venir. Oubliez le service des boissons et la boutique hors taxes en vol, ce sont plutôt les questionnaires de santé et le matériel de protection qui se trouvent au menu.

Ce n’est pas tout : depuis vendredi, Air Canada prend la température de tous ses passagers avant de les autoriser à monter à bord. L’objectif est de « regagner la confiance du public », explique un vice-président de l’entreprise en entrevue, alors que deux experts indiquent que ces mesures pourraient s’allonger dans le temps. Comme les autres transporteurs aériens, l’entreprise a vu ses affaires s’effondrer depuis la mi-mars, avec la fermeture des frontières et la consigne générale de confinement.

Les couloirs des aéroports sont virtuellement vides, leurs commerces fermés, mais certains doivent toutefois continuer à prendre l’avion. Mercredi soir, le seul appareil qui reliait l’aéroport Pearson de Toronto à Montréal transportait notamment quelques dizaines de travailleurs agricoles mexicains en route vers les champs du Québec.

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Je n’ai pas peur du virus, mais je prends des précautions.

Salvador Arguin, travailleur agricole mexicain

M. Arguin, qui travaillera pour la première fois au Québec, attendait le départ de l’avion avec un masque sur la bouche. Pas question pour lui d’annuler son déplacement à cause de la COVID-19 : « Nous avons l’occasion d’aller travailler là-bas, alors qu’il y a peu de travail au Mexique. » 

Son compatriote Oveth Parra a affirmé que le voyage ne lui faisait pas peur, puisque le virus se trouve partout, y compris dans son pays. Il sait qu’il devra demeurer en quarantaine pendant 14 jours avant de commencer le travail.

Plus de masques

Une fois à bord de l’avion, MM. Arguin et Parra ont pu prendre leurs aises : moins d’un quart des sièges étaient occupés. Depuis vendredi et jusqu’à la fin juin, Air Canada a retiré une grande quantité de sièges du marché afin de s’assurer que les passagers peuvent se distancier à bord de ses avions. Un message en anglais, en français et en espagnol — fort contingent mexicain oblige — rappelait à chacun que le masque était obligatoire à bord.

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Afin de respecter les deux mètres de distanciation physique entre les voyageurs, la rangée du centre est laissée vacante.

Le routier Sam Darroch continue à voyager fréquemment pour son travail : après avoir conduit un camion jusqu’en Saskatchewan, il devait prendre le volant d’un autre véhicule à Montréal. « Dans les deux dernières semaines, il y a plus de masques », a-t-il dit. Pierre-Yves Nadeau, rencontré à bord du vol Montréal-Toronto alors qu’il allait travailler dans l’industrie pétrolière albertaine, a aussi remarqué que les mesures de sécurité sont davantage prises au sérieux. Son vol suivant, jusqu’à Edmonton, était toutefois beaucoup plus occupé, selon les photos qu’il a fait parvenir à La Presse. « Aucune mesure pour la distanciation sociale », a-t-il déploré.

Mercredi, en plus des travailleurs, quelques vacanciers québécois rentraient à la maison après avoir été coincés pendant des semaines dans l’île vénézuélienne de Margarita. « On a été attrapés deux mois supplémentaires », a indiqué François Grenier, qui admet qu’il aurait pu quitter le pays au début de la crise. « Je me disais qu’on allait attendre, parce qu’il y en aurait d’autres [vols]. » La Montréalaise Benedetta Rondelli et sa famille ont quitté Margarita il y a quelques semaines, mais sont restées coincées à Caracas, a raconté la femme en ajustant constamment son masque sur son nez.

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Plusieurs sièges aux portes d’embarquement sont dotés de rappels à la distanciation physique à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal.

Les agents de bord d’Air Canada doivent aussi porter le masque, en plus des gants, mais certains choisissent de revêtir d’autres équipements de protection : pendant le vol de Toronto à Montréal, ils portaient tous la blouse médicale blanche, ainsi que la visière anti-éclaboussures.

Wesley Lesososky, président du syndicat qui les représente, a indiqué en entrevue qu’en plus d’être inquiets de la possibilité d’attraper le virus, les agents de bord d’Air Canada craignent aussi d’être mis à pied. « Les employés travaillent pendant une pandémie et sans savoir ce qui les attend le mois prochain », a-t-il souligné. Air Canada a commencé par mettre une bonne partie de sa main-d'œuvre au chômage, avant de la réembaucher avec l’aide du gouvernement fédéral. Vendredi soir, l’entreprise aérienne confirmait dans un courriel interne, obtenu par La Presse Canadienne, qu’elle comptait supprimer environ 20 000 postes. Des départs volontaires seront offerts, puis des mises à pied seront effectuées.

Des tests à l’embarquement ?

Samuel Elfassy, vice-président responsable des dossiers de sécurité chez Air Canada, a affirmé en entrevue téléphonique que l’entreprise devait prendre des mesures fortes – quitte à perturber l’expérience à laquelle les clients sont habitués.

« Pour regagner la confiance du public voyageur, pour réanimer une industrie qui, par endroits, est au point mort, nous devons nous assurer que nous ne sommes pas considérés comme des vecteurs de la COVID-19 », a-t-il expliqué à La Presse.

Il n’y a pas de solution magique : nous proposons plutôt des mesures qui s’ajoutent les unes aux autres pour gérer le risque pour répondre aux exigences des clients.

Samuel Elfassy, vice-président responsable des dossiers de sécurité chez Air Canada

Selon les professeurs Jacques Roy, de HEC Montréal, et Mehran Ebrahimi, de l’UQAM, la façon dont on voyage en avion pourrait être perturbée pour encore longtemps. Ils croient tous deux que l’industrie aérienne pourrait décider d’aller encore plus loin, par exemple en testant tous les passagers pour le coronavirus juste avant l’embarquement.

M. Roy a indiqué qu’on pourrait aussi entrevoir des options offertes aux passagers, comme l’achat à prix réduit du siège voisin pour s’assurer d’être isolé. « Plus les vols sont sur de longues distances, plus on s’en va à l’extérieur, aux États-Unis, en Europe, en Asie, plus ça risque d’être inquiétant pour la majorité des passagers », a-t-il dit. Des segments entiers de la population, les baby-boomers retraités, par exemple, pourraient décider de réduire leurs voyages même une fois les frontières internationales rouvertes.

Selon M. Ebrahimi, la situation pourrait avoir un impact sur la facture que devront assumer les voyageurs. « En bas de 80 % de taux d’occupation de l’avion, règle générale, ce n’est pas rentable, ce qui est problématique pour les compagnies aériennes, a-t-il dit. Deux scénarios : soit elles vont monter les prix, soit les gouvernements vont entrer en scène pour aider les compagnies. »

Des milliers d’avions cloués au sol

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Des avions d’Air Canada sur le tarmac de l’aéroport Pearson de Toronto, le 12 mai

Avec la fermeture des frontières internationales et la vague de confinement, la grande majorité des vols prévus ce printemps en Amérique et en Europe ont été tout bonnement annulés. À Montréal-Trudeau, « une cinquantaine de vols sont opérés quotidiennement alors qu’on en compte en temps normal plus de 600 », a indiqué Marie-Claude Desgagnés, porte-parole de l’aéroport. Quant au nombre de passagers, Mme Desgagnés ne disposait pas de chiffres précis, mais elle évoque « une baisse de 80 % des voyageurs, au minimum ». L’Association internationale du transport aérien, qui regroupe 290 entreprises, évoque pour sa part une diminution de 82 % du trafic aérien mondial pour le deuxième trimestre de 2020.

Un impact « cataclysmique » sur l’industrie

Si des milliers de voyageurs ont vu leurs plans de vacances être annulés, la crise actuelle pourrait être autrement plus grave pour les entreprises du secteur aérien. Le grand patron d’Air Canada, Calin Rovinescu, a qualifié la crise de « cataclysmique » pour toute l’industrie, début mai. Selon l’AITA, le ciel ne retrouvera pas son niveau d’activité pré-COVID avant 2023. Le regroupement milite en faveur de plans d’aide publics pour permettre à ses membres de traverser la crise. Il veut aussi permettre aux lignes aériennes européennes de rembourser leurs clients en crédit d’achat plutôt qu’en argent afin de protéger leurs liquidités, une liberté déjà prise par plusieurs transporteurs nord-américains, dont Air Canada. Déjà, des lignes aériennes britanniques et américaines se sont placées à l’abri de leurs créanciers.