William est un homme d’affaires québécois établi à Hong Kong depuis des années. Voici ce qui l’attendait quand il est retourné chez lui avec sa blonde et leur enfant après un séjour au Québec.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Le 5 avril, départ de Vancouver pour Hong Kong. Deux prises de température de chacun des passagers avant l’embarquement.

Masque obligatoire dans l’avion de Cathay Pacific.

Atterrissage à l’aéroport à 4 h 50 du matin. Cinquante minutes plus tard, prise de température des voyageurs par les douaniers et installation d’un bracelet GPS à chaque voyageur.

Après les formalités d’immigration et la récupération des valises, tout le monde est dirigé vers des autobus qui prennent la direction d’un centre des congrès local. Port du masque obligatoire.

PHOTO DALE DE LA REY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Après avoir récupéré ses valises, un passager s'apprête à quitter l'aéroport de Hong Kong.

Arrivée au centre des congrès à 5 h 50 : prise d’échantillon de salive des passagers.

De 6 h 45 à 15 h 10, attente des résultats des tests de dépistage.

Dans l’intervalle, raconte l’homme d’affaires québécois, les passagers se voient remettre une ordonnance qui stipule ce qui suit :

• Obligation d’un confinement de 14 jours à la maison, en cas de test négatif ;

• Hospitalisation obligatoire en cas de résultat positif ;

• Confinement dans un centre de quarantaine en cas de test négatif mais de contact avec un cas positif dans l’avion ou dans la famille.

À 15 h 10, la famille de William reçoit les résultats des trois tests : tous négatifs.

(La journaliste Laurel Chor a documenté en photo et en vidéo son arrivée à Hong Kong, sur Twitter.) 

À 16 h 45, arrivée à l’appartement familial et installation de l’application Stay Home Safe – liée à un bracelet intelligent qu’on doit porter 24 heures sur 24 – qui permet aux autorités de la Santé publique de connaître les limites physiques de l’appartement en question. Et donc de savoir si la famille respecte les règles du confinement strict à la maison.

Dans les jours qui suivent, la famille de William a reçu des appels de la Santé publique pour vérifier si tout le monde était à la maison et rappeler certaines consignes d’hygiène.

La vérification du respect du confinement se fait aussi par FaceTime et par des visites surprises des pompiers.

Au 12e jour du confinement, un nouvel échantillon de salive est remis aux autorités sanitaires.

« Je suis conscient des multiples entorses aux libertés individuelles que cette procédure provoque, m’explique l’homme d’affaires québécois, qui habite Hong Kong depuis plus d’une décennie. La privation de la liberté de mouvement est on ne peut plus réelle : nous sommes détenus à la maison. »

Cependant, d’un point de vue sanitaire, me dit William, ça semble fonctionner.

Quand il m’a écrit, cette semaine, Hong Kong ne recensait que 1000 cas de coronavirus et 4 morts, pour une population comparable à celle du Québec.

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William m’a demandé de ne pas révéler son identité parce que son travail implique parfois qu’il doive interagir avec l’appareil gouvernemental québécois.

Quand il était au Québec, deux semaines avant le départ, son enfant a commencé à se sentir mal. Fièvre, mal de gorge, toux : ça pouvait ressembler au coronavirus…

Ou à un mal d’enfant tout ce qu’il y a de plus typique.

« Mais je ne voulais pas risquer de le ramener à Hong Kong avec le coronavirus, dit William, d’abord pour éviter les contaminations, mais aussi parce que, même s’il a 5 ans, il aurait été mis en quarantaine seul. Ça aurait été traumatisant. »

William a donc fait des démarches pour que son fils soit testé au Québec avant le départ. Il a appelé au 811, on l’a dirigé vers la ligne 1 877, où il a appelé et rappelé avant d’être mis en attente…

Et la communication finissait toujours par être coupée sans qu’il ait pu parler à une voix humaine.

William a aussi envoyé des messages à l’adresse courriel du ministère de la Santé et des Services sociaux consacrée à la COVID-19…

Pour ne recevoir que des réponses automatisées sans aucun lien avec le test pour son fils. William n’a jamais pu le faire tester, à la fin mars : « Nous nous sommes donc isolés pendant 14 jours avant notre départ de Montréal. »

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La ville de Hong Kong, comme une bonne partie de l’Asie, a été traumatisée par l’épidémie de SRAS de 2003, due au coronavirus SARS-CoV-1, proche cousin du SARS-CoV-2 qui nous occupe en 2020. Une partie de l’infrastructure de contrôle sanitaire décrite par William vient de ce traumatisme.

Mais l’infrastructure sanitaire de Hong Kong n’a pas suffi seule à endiguer le coronavirus actuel. Le magazine The Atlantic explique que la volonté politique était assez molle, au début de ce qui allait devenir une pandémie. Il a même fallu que la cheffe de l’exécutif de la ville, Carrie Lam, se fasse tirer l’oreille pour fermer les frontières avec la Chine, épicentre de l’épidémie.

PHOTO ANTHONY WALLACE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Carrie Lam, cheffe de l’exécutif de Hong Kong

Il y a aussi un réel mouvement populaire qui a permis d’ajouter à l’efficacité de certaines mesures gouvernementales, appelons ça une discipline collective remarquable. C’est expliqué dans l’article de l’Atlantic, de même que dans un article de la revue scientifique The Lancet.

Puis, il y a aussi le rôle du masque, courant même avant la pandémie. En février, relate William, il y avait des files d’attente devant les pharmacies parce que les gens de Hong Kong voulaient acheter des masques… qui ne sont pas obligatoires.

« Quand une personne est malade, c’est de coutume ici qu’elle porte un masque, explique William. S’il y a eu si peu de transmission du coronavirus, c’est beaucoup grâce au masque. Le gouvernement en fournit gratuitement aux citoyens depuis trois semaines. Et les leçons du SRAS de 2003 ont été retenues : ici, il y a des distributeurs de Purell partout, des portes qui s’ouvrent sans qu’on ait besoin de les manipuler… »

Le SRAS de 2003 revient souvent dans la bouche de William et dans les analyses de la réponse efficace de Hong Kong au SARS-CoV-2 de 2020. À l’époque, Hong Kong avait déploré 300 morts.

« Le SRAS de 2003 a changé beaucoup de choses, dit William. Au début de l’éclosion, en janvier, beaucoup des expatriés de Hong Kong, des Occidentaux, ne portaient pas le masque… Les Chinois, eux, en portaient tous. Ça nous valait des réactions épidermiques : “Portez des masques, bande d’imbéciles !”… »

Et porter le masque, William, on s’y habitue ?

« On s’y habitue comme on s’habitue à porter des lunettes, répond l’homme d’affaires québécois. Il y a des ajustements techniques, mais on s’y fait… »

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Quand on va faire le bilan de la pandémie au Canada, plusieurs pratiques du système de santé seront sous le microscope. De nombreuses questions vont se poser.

Mais la question de l’accès hyperpermissif au pays, en pleine pandémie, devra se poser.

Suivant l’exemple de Hong Kong, il faudra se demander pourquoi le Canada a permis l’entrée massive de Canadiens et de visiteurs, sans les tester, sans les forcer à se mettre en quarantaine, et ce, pendant des semaines.

Le-virus-ne-connaît-pas-les-frontières, dit-on. Mais on peut décider de gérer les voyageurs qui traversent les frontières.

On dira que le Canada n’est pas Hong Kong, qu’il n’a pas été frappé comme la ville chinoise l’a été par le SRAS de 2003, que le traumatisme n’est pas le même…

Ce n’est pas tout à fait vrai.

Le Canada a été frappé par le SRAS de 2003 lui aussi (44 morts), ce qui a mené à une vaste commission d’enquête en Ontario et inspiré le gouvernement fédéral à mener une vaste simulation sur ce qui se passerait au Canada en cas de pandémie, une pandémie imaginaire terriblement semblable à celle, bien réelle et réellement mortelle, qui nous a frappés cette année.