Ottawa voudrait prolonger la fermeture de la frontière canado-américaine

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

(OTTAWA) Alors que le nombre de cas de COVID-19 recensés aux États-Unis continue de grimper quotidiennement, le gouvernement Trudeau est peu enclin à rouvrir la frontière canado-américaine aux voyageurs non essentiels comme prévu le 21 mai.

Le maintien de la fermeture de la frontière doit faire l’objet de négociations entre les deux capitales afin de protéger la précieuse chaîne d’approvisionnement en nourriture et en médicaments entre le Canada et les États-Unis, entre autres choses.

Tout indique que le premier ministre Justin Trudeau proposera à l’administration Trump de prolonger la fermeture de la frontière au-delà de cette date, ont indiqué des sources gouvernementales à La Presse.

D’un commun accord, afin de freiner la propagation du nouveau coronavirus, les autorités canadiennes et américaines ont décidé d’interdire aux voyageurs non essentiels de franchir la frontière. Cette mesure sans précédent dans l’histoire des deux pays est entrée en vigueur le 21 mars et devait prendre fin le 21 avril. Mais Ottawa et Washington ont cru bon de la prolonger d’un autre mois, jusqu’au 21 mai.

« Ça ne va pas se faire le 21 mai », a confié à La Presse lundi une source gouvernementale. 

Évidemment, tout cela doit être négocié. On ne peut pas le faire de manière unilatérale. Il faut le faire avec beaucoup de doigté. Mais on regarde la recrudescence des cas aux États-Unis. C’est une spirale.

Une source gouvernementale

« Nous avons pris tellement de précautions au pays. Nous avons demandé tellement de sacrifices aux Canadiens et nous avons tellement investi de nos ressources financières. Nous ne pouvons pas mettre cela à risque », a ajouté cette source, qui a requis l’anonymat afin de s’exprimer plus librement.

Les États-Unis ont franchi lundi la barre des 80 000 morts liées au nouveau coronavirus, selon le décompte de l’Université Johns Hopkins, un bilan dramatique qui devrait encore s’alourdir gravement au cours des prochaines semaines. Le nombre de cas recensés s’établissait à plus de 1,34 million chez nos voisins du Sud.

« Si on disait aux Canadiens, hey, gang, dans deux semaines, on rouvre la frontière pour voir nos amis américains, je ne suis pas sûr que cela passerait bien », a ajouté cette source.

Les provinces du même avis

Vendredi, le premier ministre de l’Ontario Doug Ford a d’ailleurs fait valoir que le gouvernement Trudeau n’avait d’autre choix que de maintenir la fermeture de la frontière aux voyageurs américains. En 2018, environ les deux tiers des 21,1 millions de touristes qui ont visité le Canada venaient des États-Unis (14,4 millions d’Américains).

« Je ne veux pas que la frontière soit rouverte », a affirmé M. Ford, soulignant que ses homologues du Québec et de la Colombie-Britannique, respectivement François Legault et John Horgan, étaient du même avis.

Selon nos informations, il serait incongru de rouvrir cette frontière alors que le gouvernement Trudeau invite les provinces à faire preuve de la plus grande prudence dans leur politique de déconfinement.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau, lundi, peu avant son point de presse quotidien devant Rideau Cottage

Encore lundi, le premier ministre Justin Trudeau s’est dit inquiet de la situation qui a cours dans la grande région de Montréal, qui demeure l’épicentre de la pandémie au pays. Le gouvernement Legault a d’ailleurs reporté au 25 mai l’ouverture des écoles primaires et des commerces dans la région de la métropole. Et ce calendrier pourrait encore être modifié.

« Il y a matière à être inquiet ces jours-ci à travers le pays. Les gens sont inquiets pour leurs parents, leurs grands-parents dans des CHSLD. En tant que premier ministre, j’ai des inquiétudes pour le pays. C’est pour ça qu’on prend des mesures sans précédent pour protéger les Canadiens, pour investir dans l’économie », a affirmé M. Trudeau lundi.

« C’est très important de suivre les principes qu’on a établis pour s’assurer qu’à chaque étape, on a assez de protection en place et la capacité de répondre s’il y a un resurgissement de la COVID-19. Donc je respecte tout à fait le Québec dans les choix qu’ils sont en train de faire et nous allons travailler avec eux pour s’assurer que les décisions qu’ils prennent par rapport à la réouverture soient les plus sécuritaires possible en envoyant plus d’équipement de protection, en assurant la capacité de dépistage et en étant là pour être un partenaire s’ils en ont besoin », a-t-il ajouté.

L’opposition aussi

Les partis de l’opposition à la Chambre des communes invitent le premier ministre Justin Trudeau à faire preuve de la même prudence relativement à la frontière canado-américaine.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a été catégorique. 

Je suis convaincu qu’il n’y a aucun parti qui serait irresponsable au point d’envisager l’ouverture des frontières à ce stade-ci. S’il n’est pas prudent de se rendre à Montréal, il n’est certainement pas prudent de se rendre à New York.

Yves-François Blanchet

« Il faut écouter les experts en matière de santé publique », a pour sa part avancé le chef du NPD, Jagmeet Singh, dans une entrevue avec La Presse. « Je pense qu’il faut être prêt à dire non à l’idée d’ouvrir la frontière si les experts disent que ce n’est pas le temps de le faire. Aux États-Unis, le gouvernement n’a pas une réponse forte à la crise. Il faut être très prudents. »

Pour sa part, le chef intérimaire du Parti conservateur, Andrew Scheer, estime qu’il faut avoir la certitude que le système de soins de santé est en mesure de gérer la crise au Canada avant d’envisager un scénario de réouverture.