« Je viens de finir un mauvais rêve. C’est le bonheur total ! »

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Jocelyne Pépin, 66 ans, est aux anges. L’assouplissement des règles encadrant les entrées et sorties dans les résidences pour personnes âgées ne pouvait pas lui faire plus plaisir. Elle habite depuis 2018 à la Résidence des Laurentides, à Sainte-Agathe-des-Monts. « Le confinement, c’est l’enfer », dit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR JOCELYNE PÉPIN

Jocelyne Pépin

Le premier ministre François Legault a expliqué mardi que ces mesures d’atténuation se justifiaient parce que « ce n’est pas humain » d’interdire à des aînés de voir leurs enfants pendant des mois.

« Ça n’a pas de bon sens. […] Il ne faut pas protéger la santé physique [des gens] au détriment de la santé mentale », a-t-il affirmé.

Micheline Leblanc est aussi folle de joie à l’idée de revoir sa vieille mère qui vit depuis trois ans aux Floralies Lasalle.

« Je n’ai pas pu mettre les pieds là depuis le 13 mars, sauf un peu sur son balcon du sixième étage quand il fait pas trop froid, précise-t-elle. On a vécu ensemble 25 ans. Puis ça fait trois ans qu’elle est là. J’ai été avec elle jusqu’à 94 ans. »

Gabrielle Leblanc, sa mère, a une santé de fer. Plus de 80 résidants de son centre ont attrapé la COVID-19 et une trentaine en sont morts. Elle n’a rien eu, pas le moindre symptôme.

« Je suis super contente. Quelle bonne nouvelle ! s’exclame la femme de 97 ans. J’ai justement entendu ce matin un médecin dire que c’est mieux pour le cerveau de voir ses proches. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Gabrielle Leblanc, 97 ans, habite aux Floralies Lasalle.

Elle n’est pas la seule. De très nombreuses personnes âgées ont contacté La Presse, dont Maurice Beaulieu, 82 ans, qui n’aura plus à attendre un accompagnateur pour aller faire une marche dans son quartier, et Jean Thériault, dont la mère est « foutrement tannée » de ne pouvoir sortir que sous supervision dans le stationnement extérieur de sa résidence de Kamouraska – « pire que des animaux ! »

La santé mentale des aînés

Selon le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, les effets psychologiques néfastes d’un confinement prolongé dépassent maintenant les bénéfices associés au maintien des mesures. Les muscles des personnes âgées qui marchent moins peuvent devenir moins performants, a-t-il dit, ce qui augmente le risque de chutes.

« Un cerveau qui n’est pas stimulé entraîne même des atrophies cérébrales », a précisé le Dr Arruda, accentuant l’importance de maintenir des liens sociaux et de freiner l’isolement.

Ainsi, si le confinement était essentiel au début de la crise pour « éviter que trop de personnes soient infectées », a dit M. Legault, « on change [maintenant] de paradigme », a complété Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants.

Mais si certains résidants se réjouissent de cette annonce, d’autres se méfient et craignent d’être contaminés par ceux qui vont retrouver leur liberté.

Lilyan Bourque, 90 ans, qui habite à La Villa des Monts de Sutton, préfère ne pas être en contact avec des gens qui risquent de propager le virus. « C’est pas grave de ne pas pouvoir aller dehors. J’accepte ça d’emblée », dit-elle.

« Même si demain, on peut sortir et aller n’importe où, on ne le fera probablement pas. On va attendre après la deuxième vague. Moi, je souffre d’une maladie pulmonaire obstructive chronique. Il ne faut pas que je pogne cette affaire-là », ajoute Maurice Mallette, 73 ans, qui vit avec sa femme de 79 ans à la résidence L’Oasis de Laval.

PHOTO FOURNIE PAR MAURICE MALLETTE

Maurice Mallette, 73 ans, habite à la résidence L’Oasis de Laval.

De son côté, Line Vincelli, directrice de la résidence Outremont, n’a pas l’intention d’obéir au gouvernement.

« Jamais je ne vais laisser mes résidants sortir seuls, déclare-t-elle. Je suis ici tous les jours, plus de dix heures par jour depuis deux mois, parce que je ne veux pas qu’il n’arrive rien à personne. Mes sorties sont toutes supervisées. Jamais que je laisserai mes résidants aller dehors sans supervision. Je ne serais pas capable de dormir. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Line Vincelli, directrice de la résidence Outremont

Mme Vincelli, dont les 34 pensionnaires ont entre 85 et 90 ans, croit que les gens âgés devraient être les derniers déconfinés.

« Je n’écoute pas ce que dit le gouvernement, insiste-t-elle. J’y vais avec ma conscience professionnelle, mon bon jugement, mes notions d’infirmière et mon expérience de 20 ans auprès des aînés. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La résidence Outremont n’a pas l’intention d’obéir à l’assouplissement des règles annoncé par le gouvernement.

Dans les centres pour personnes âgées qui ne présentent pas de cas positifs de la COVID-19, les résidants peuvent dès maintenant sortir et faire des marches afin de rencontrer leurs proches. Ils devront toutefois laver leurs mains en sortant de la résidence et en y rentrant, et on tiendra aussi un registre des visites. À l’extérieur de leur centre, les aînés devront maintenir comme tout le monde 2 mètres de distance avec ceux qui n’habitent pas dans leur logement.

Cet assouplissement des règles ne signifie pas pour autant qu’il est permis d’organiser des repas de famille, a tout de même précisé Québec. Le gouvernement précisera de nouvelles mesures au cours des prochains jours, notamment en ce qui concerne l’ouverture de plages horaires exclusives aux aînés dans certains commerces essentiels à compter du 11 mai. Les personnes âgées qui fréquentent ces lieux devront toutefois porter des masques.

Plus d’accès aux proches aidants

Depuis plusieurs semaines, des proches aidants se plaignent qu’ils n’ont pas accès à leur être cher en CHSLD, même si Québec leur avait accordé l’accès à certaines conditions dès le mois d’avril. Le gouvernement met désormais le fardeau de la preuve du côté des directions de ces établissements.

« On veut s’assurer que ça devienne la règle, que les proches aidants soient acceptés, là, quitte à mettre des procédures », a indiqué François Legault mardi.

Dès le 11 mai, les CHSLD devront justifier auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) pourquoi ils refusent l’accès à une personne qui aidait aux soins d’un membre de sa famille avant la crise. Le gouvernement estime que 10 % des résidants en CHSLD comptaient sur l’aide d’un proche aidant avant le début de la pandémie.

L’accès aux unités de soins palliatifs sera également rétabli « dans tous les milieux de vie », a affirmé la ministre Marguerite Blais, « peu importe le caractère imminent ou non de la fin de vie ».

« Vous pourrez dire adieu à vos parents et les parents pourront dire adieu à leurs enfants ou à leur conjoint », a-t-elle dit.

Réactions positives

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés a salué mardi la décision du gouvernement. L’organisme avait réclamé un déconfinement graduel la semaine dernière.

Il fallait absolument faire quelque chose. Les aînés, ils ne voyaient pas le bout de cette affaire-là. L’annonce leur donne de l’espoir.

Yves Desjardins, président du Regroupement québécois des résidences pour aînés

La pression des résidants pour sortir de leur logement était devenue très forte. À tel point que « des résidences ont triché », a-t-il reconnu. Des propriétaires de petits établissements situés dans des villages qui ne sont pas touchés par la pandémie ont permis des sorties rapides au dépanneur du coin et à la caisse populaire, par exemple.

Yves Desjardins témoigne toutefois de la « frustration » de certains membres quant à la façon de procéder du gouvernement. Contrairement au réseau scolaire et aux entreprises, il n’y a pas eu de préavis avant le feu vert au déconfinement progressif.

« On n’a pas encore eu la directive officielle, alors les résidences ne savent pas comment agir. Dès la fin de la conférence de presse, des gens sont descendus et disaient : “Moi, je vais dehors, il vient de le dire que j’ai le droit !” Mais on n’avait pas de date, pas de détails par région, pas de directive officielle, rien ! C’est ça qui est dommage », a-t-il affirmé.

Le Regroupement des aidants naturels du Québec a de son côté salué les nouvelles règles établies par Québec, mardi, soulignant qu’elles démontrent que « les proches aidants assument des services et des soins essentiels aux plus vulnérables, mais surtout, assurent un soutien psychologique primordial à la qualité et au désir de vie ».

« Sans la présence de leur proche aidant, des personnes aînées refusaient de s’alimenter, d’autres avec un trouble du spectre de l’autisme ou une déficience intellectuelle multipliaient les comportements anxieux. La situation démontre une méconnaissance du rôle de proche aidant en établissement », a déploré l’organisme.

— Avec la collaboration de Tommy Chouinard, La Presse

L’assouplissement des mesures en bref 

5 mai

– Sortie sans escorte pour les personnes âgées vivant dans des résidences privées pour aînés où il n’y a pas de cas confirmés de COVID-19.

– Les sorties doivent se faire en respectant les mesures strictes de distanciation physique avec tous ceux qui n’habitent pas avec eux.

– Lors des sorties dans les lieux publics, le couvre-visage doit être porté. 

– Pour des motifs humanitaires, les lieux de soins palliatifs sont ouverts aux visites.

11 mai 

– Les proches aidants pourront retourner prendre soin de leurs êtres chers, peu importe où ces derniers résident. Ils devront toutefois respecter plusieurs mesures pour assurer la sécurité de leurs visites. Pour refuser l’accès à un proche aidant, la direction d’un CHSLD ou d’une résidence privée pour aînés devra fournir des explications au ministère de la Santé et des Services sociaux.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants

Marguerite Blais la « Ponce Pilate »

La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, a affirmé mardi qu’elle « prend [sa] part des responsabilités » dans la crise qui secoue les CHSLD, particulièrement touchés par la COVID-19 dans le Grand Montréal. En entrevue avec La Presse, la semaine dernière, Mme Blais avait refusé d’en porter le blâme. « Les CHSLD ont toujours été le parent pauvre du ministère de la Santé. Il est temps que ça change », a affirmé celle qui a aussi occupé son siège de ministre sous un précédent gouvernement libéral dirigé par Jean Charest, de 2007 à 2012. Sur Twitter, Gaétan Barrette, ancien ministre libéral de la Santé dans le gouvernement du premier ministre Philippe Couillard, a écrit que Mme Blais était la « Ponce Pilate » de l’Assemblée nationale. « Marguerite la Ponce Pilate. Une ministre sans influence dans tous les gouvernements où elle a participé. Zéro embauche, zéro ratio, zéro augmentation de salaire depuis son arrivée. Zéro influence », a-t-il écrit.