Faux médecins, fausses études cliniques, faux clients satisfaits : deux Montréalais viennent d’être épinglés pour publicité trompeuse aux États-Unis après avoir vendu pour 53 millions de dollars de soi-disant pilules miracles. Ils devront payer une pénalité et cesser leurs affirmations non scientifiques. Une enquête criminelle internationale a aussi été ouverte sur leurs pratiques.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Les comprimés vendus par Vito Proietti et Vittorio Dicriscio n’avaient rien à voir avec la pandémie qui sévit actuellement. Mais alors que le monde entier attend impatiemment l’arrivée de médicaments efficaces contre la COVID-19, la preuve amassée contre les deux hommes d’affaires québécois démontre à quel point il peut être payant de vendre du rêve sous forme de pilules.

« Ces défendeurs promettaient des remèdes miracles à des personnes qui avaient besoin de vraie assistance médicale. Les entreprises doivent avoir des preuves scientifiques pour soutenir les prétentions médicales pour leurs produits », a déclaré Andrew Smith, directeur de la protection des consommateurs à la Federal Trade Commission (FTC), l’agence fédérale américaine de surveillance des pratiques commerciales.

Brochures léchées

Proietti et Dicriscio, qui ont un bureau à Saint-Léonard, exploitent ensemble un groupe d’entreprises spécialisées dans la vente de « suppléments alimentaires » par la poste. Sous les bannières Nordic Clinical et Groupe Mile High Madison, ils vendaient trois produits qui semblaient miraculeux : le Neurocet, le Regenify et le Resetigen-D.

Des copies de leur matériel promotionnel ont été déposées devant un tribunal de Floride dans le cadre des procédures contre les Montréalais. Les brochures léchées étaient envoyées par la poste à des personnes âgées à travers les États-Unis.

EXTRAIT D’UN DOCUMENT DÉPOSÉ DEVANT UN TRIBUNAL DE FLORIDE

Le matériel promotionnel citait des gastroentérologues, des neurologues, des néphrologues, des pneumologues, des cardiologues et d’autres spécialistes. Mais tout était faux, selon les autorités.

Selon la preuve amassée par la FTC, le Neurocet (un mélange d’acide aminé, de fructoborate de calcium et d’extrait de résine d’encens) était présenté comme un antidouleur « 48 fois plus fort que la morphine », capable de soulager la douleur associée aux maux de tête, aux maux de dos et à l’arthrite.

Le Regenify et le Resetigen-D, deux produits identiques faits d’un mélange de 41 vitamines, minéraux et herbes, étaient présentés comme des remèdes « anti-vieillissement ».

Ils pouvaient prétendument « réparer les cellules humaines, améliorer la mémoire et le fonctionnement du cerveau, accélérer la guérison des blessures, diminuer le taux de gras, augmenter la masse musculaire, favoriser la perte de poids en plus d’éliminer l’arthrite, les acouphènes, l’asthme, le psoriasis, l’eczéma, les verrues et les feux sauvages », toujours selon la preuve.

Témoignages fabriqués

La quantité de pilules correspondant à un mois de consommation se vendait 40 $US, plus des frais d’expédition de 8 $US. Au total, depuis 2014, Vito Proietti et Vittorio Dicriscio auraient vendu pour 38 millions de dollars américains de leurs fameux comprimés, soit l’équivalent de 53 millions de dollars canadiens.

La FTC dit avoir constaté que le matériel promotionnel de Nordic Clinical et Mile High Madison prétendait faussement que ces propriétés avaient été prouvées scientifiquement par des tests cliniques. Ils citaient des gastroentérologues, des neurologues, des néphrologues, des pneumologues, des cardiologues, des rhumatologistes et d’autres spécialistes, dont on voyait parfois la photo en sarrau blanc. Des clients satisfaits témoignaient aussi de l’efficacité des produits.

Mais tout était faux, selon les autorités. « Les défendeurs n’ont tenu aucun essai clinique pour appuyer les prétentions médicales annoncées », précise la FTC dans un document déposé au tribunal de Floride.

Il n’existe d’ailleurs aucun essai clinique satisfaisant et fiable pour des produits équivalents.

Extrait d’un document déposé par la Federal Trade Commission 

Quant aux médecins et aux consommateurs satisfaits, « les défendeurs ont fabriqué des témoignages », conclut l’organisme de surveillance.

Dédommager les consommateurs

Après le dépôt de la procédure judiciaire en Floride par la FTC, Vito Proietti, Vittorio Dicriscio et leurs entreprises ont conclu une entente avec les autorités. Celle-ci vient tout juste d’être avalisée par un juge.

Sans confirmer ni infirmer les allégations des autorités, les hommes d’affaires montréalais ont accepté de payer une pénalité de 1,8 million de dollars canadiens. Le jugement prévoyait en fait une pénalité de 53 millions, équivalente aux ventes de comprimés recensées, mais, par malchance, l’argent s’était volatilisé et les défendeurs avaient seulement la capacité de payer 1,8 million, a constaté le tribunal.

L’argent payé en pénalité pourra être utilisé pour dédommager certains consommateurs floués, affirme la FTC.

« Nous ne commentons pas sur ce que les défendeurs ont fait avec l’argent que nous n’avons pas été capables de collecter. Toutefois, selon les termes du règlement avec la FTC, s’il est déterminé qu’ils ont fait des déclarations mensongères sur leur situation financière, l’entièreté de la somme deviendra immédiatement exigée », a déclaré à La Presse Mitchell J. Katz, porte-parole de la FTC.

De vraies études exigées

Les deux hommes d’affaires ont aussi accepté de se conformer à une injonction qui leur interdit désormais de faire la promotion d’effets sur la santé qui n’ont pas été prouvés par des études cliniques « randomisées en double-aveugle avec placebo ».

Ce genre d’étude est « l’étalon-or » en matière de recherche clinique, souligne le professeur Yves Gingras, directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies de l’UQAM.

« C’est le standard. Et c’est assez récent ! La première étude qui l’a fait rigoureusement, c’est en 1948 », souligne-t-il.

« Autrefois, vous aviez des médecins qui disaient : “J’ai suivi trois patients, je leur ai donné telle pilule, et ils sont guéris !” Ils avaient leur article dans le journal et ils étaient contents », raconte le professeur.

Les études randomisées en double-aveugle ont haussé la barre. Elles nécessitent deux échantillons assez larges de participants. Les participants doivent ignorer s’ils sont assignés au groupe qui prend un placebo ou au groupe qui prend la molécule dont on tente de démontrer l’efficacité.

Le chercheur aussi doit ignorer qui prend le placebo et qui prend la vraie molécule. « Parce que le médecin aussi pourrait être influencé. Inconsciemment, il peut avoir un biais de confirmation, et favoriser ce qui confirme ce qu’il veut entendre », souligne M. Gingras.

Après coup, les chercheurs vérifient si le groupe qui a pris la molécule à l’étude a réellement connu une amélioration significative comparativement au groupe qui prenait le placebo.

La Presse a tenté de joindre Vito Proietti et Vittorio Dicriscio pour savoir s’ils allaient soumettre leurs produits à de tels tests cliniques. Leurs avocats américains n’ont pas répondu à nos messages. Chez Nordic Clinical, la réceptionniste nous a dit être incapable de joindre ses patrons.

Perquisitions et saisies

Les Montréalais ne sont pas au bout de leurs peines. Une enquête criminelle a été ouverte et deux perquisitions ont été menées par les enquêteurs.

Le 26 septembre 2017, la division des enquêtes criminelles de la Food and Drug Administration américaine a mené une perquisition dans un entrepôt utilisé par Nordic Clinical en Idaho. Les enquêteurs ont saisi 3500 bouteilles de suppléments alimentaires et 2800 tubes de crème antidouleur, ainsi que de la documentation sur le Neurocet, selon des documents judiciaires américains consultés par La Presse.

Un peu plus de deux mois plus tard, c’était au tour de la GRC de mener une perquisition dans les locaux du groupe, à Saint-Léonard. Onze personnes présentes sur place ont été menottées et interrogées, selon une requête déposée par l’entreprise au palais de justice de Montréal.

« Les interrogatoires portaient sur des allégations de crime organisé, télémarketing frauduleux et commandes non remplies », précise la requête. Les avocats de l’entreprise disent avoir appris que les policiers canadiens menaient leur enquête en collaboration avec les autorités américaines.

Aucune accusation criminelle n’a été portée dans le dossier à ce jour.