Samedi, dans La Presse, ma collègue Katia Gagnon a raconté comment le système de santé avait égaré les résultats de son test de dépistage à la COVID-19, dans le cadre d’un dossier sur ce système inefficace qui a le chic pour produire des absurdités.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Je reviens là-dessus parce que je veux parler du déconfinement en cours.

> (Re)lisez le dossier

Katia se sent donc malade et décide de se faire tester. Pour passer le test, tout baigne, ça roule comme sur des roulettes. Elle attend les résultats, mais la journaliste a en tête les paroles de la ministre de la Santé, Danielle McCann : les résultats, c’est entre 24 et 48 heures…

Sauf que là, ça fait des jours qu’elle attend. Katia prend le téléphone, appelle le numéro unique (le 811) et, là, ça devient la maison des fous des 12 travaux d’Astérix…

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

« Beaucoup d’observateurs trouvent que le gouvernement va trop vite. À l’échelle de l’Amérique du Nord, le Québec est un mauvais élève (à cause de Montréal, qui n’est pas à la veille de déconfiner) », écrit notre chroniqueur. 

À une préposée au 811 qui lui dit que les résultats de tests à Montréal, c’est 11 ou 12 jours d’attente, Katia répond que, non-non, la ministre a pourtant assuré les Québécois que, non, il fallait compter 24 à 48 heures…

Réponse de la préposée au 811 : « Je regarde les mêmes conférences de presse que vous, madame, mais moi, je vous dis ce qui se passe dans la réalité. »

Wow. Cette réponse symbolise tout le décalage, cent fois constaté, entre ce que dit le trio santé Arruda-Legault-McCann à propos du système de santé et comment le système de santé agit.

Je reviens au déconfinement. Le Québec a commencé son déconfinement hier, par le commerce au détail, hors des 82 municipalités de la grande région de Montréal. Les écoles primaires et les garderies suivront.

Beaucoup d’observateurs trouvent que le gouvernement va trop vite. À l’échelle de l’Amérique du Nord, le Québec est un mauvais élève (à cause de Montréal, qui n’est pas à la veille de déconfiner). Mais nous commençons le déconfinement avant de bien meilleurs élèves que nous.

> Lisez un article de la CBC (en anglais)

Bien sûr, tout le monde avance à tâtons dans l’aventure pandémique. Les certitudes sont rares face à ce mal invisible, que ce soit sur la contagiosité du coronavirus ou sur les meilleures façons de relancer une société confinée.

L’Ontario, qui n’a pas l’intention de renvoyer les enfants à l’école prochainement, a adopté des paramètres bien précis pour donner le feu vert à un éventuel début de déconfinement. J’en cite deux : un déclin constant des nouveaux cas d’infection sur un horizon de deux à quatre semaines et que le système soit capable de retracer 90 % des contacts récents d’une personne infectée… en moins de 24 heures.

> Consultez le site du gouvernement de l’Ontario

Je cite Louise Potvin, de l’École de santé publique de l’UdeM sur le traçage : « C’est une stratégie essentielle de contrôle d’une éclosion épidémique. Elle nécessite de repérer, contacter, tester et vacciner, traiter ou isoler toutes les personnes qui ont été en contact avec le cas traceur pendant la période contagieuse… »

La Dre Potvin et des collègues ont soumis un article à une revue scientifique qui démontre que le traçage intensif, en cas d’épidémie, est d’une immense efficacité. Et le rapport qualité-prix est bien plus élevé que de fermer les écoles. Il faut s’en donner les moyens…

> Lisez l’article (en anglais)

Et on peut facilement deviner ce qu’exige le « traçage » en termes de ressources humaines, quand on sait le nombre de personnes infectées. C’est pour ça que le gouverneur de l’État de New York a promis « une armée » de gens dont la tâche sera de retrouver les contacts récents des gens infectés au coronavirus.

> (Re)lisez l’article « Le Québec n’est pas encore prêt pour le déconfinement »

J’ai essayé de savoir ces derniers jours quels critères le gouvernement allait précisément suivre pour décider si le déconfinement devait être ralenti ou stoppé. Je n’ai trouvé aucun paramètre précis comme en Ontario.

On promet de suivre les fameux « six critères » de l’Organisation mondiale de la santé… Alors que le Québec n’en réunissait que trois, la semaine passée.

J’ai parlé à des gens dans le système ces derniers temps. Je vous résume en trois points ce qui va guider l’approche made in Quebec pour le déconfinement : 

1. On surveille les nouvelles infections par les tests de dépistage (censés passer à 14 000 par jour)

2. On tente de retrouver les contacts récents d’une personne infectée (pour les isoler afin de limiter les infections)

3. On a les hospitalisations à l’œil, parce que le but est toujours d’éviter le débordement des hôpitaux…

En théorie, cette approche n’est pas sans fondement. Une vigie serrée du nombre de cas dans une région pourrait permettre de voir rapidement si le déconfinement d’une région donnée a favorisé des éclosions. Et l’isolement rapide des gens entrés en contact avec des personnes infectées, grâce aux « traceurs », pourrait permettre de tuer dans l’œuf les foyers d’éclosion…

Je répète : en théorie.

Mon bogue avec cette approche, c’est que le système qui va gérer le déconfinement, c’est le même système de santé inefficace qu’on voit à l’œuvre depuis deux mois.

Horacio Arruda promet 14 000 tests de dépistage quotidiens au Québec pour avoir un portrait juste du succès – ou de l’échec – du déconfinement.

Fort bien. C’est ce qu’il faut faire.

Mais le système de santé va gérer la logistique de l’administration de 14 000 tests par jour, qui doivent être décryptés en laboratoire et communiqués aux individus et aux instances… Rapidement. Grosse commande.

Et ce système-là va devoir retrouver des milliers de personnes venues en contact avec des centaines de personnes – 758 nouveaux cas hier –, et ce, chaque jour… Grosse, grosse commande. 

La Presse a demandé à notre cher ministère de la Santé, la semaine passée, le nombre de personnes qui vont se consacrer à retrouver ces contacts. La réponse du ministère de la Santé du Québec est un monument à sa stupidité, à son absurdité et à son inefficacité pathologiques : « Contactez chacune des 18 directions régionales de la santé. »

Bref, le Ministère ne sait même pas combien de ses employés vont se consacrer à cette tâche. Je répète la phrase de la préposée du 811 à Katia Gagnon : « Je regarde les mêmes conférences de presse que vous, madame, mais moi, je vous dis ce qui se passe dans la réalité. »

On a eu cent fois l’occasion de mesurer le décalage en forme de canyon qui sépare les paroles du trio santé et ce que peut livrer – ou pas – le ministère de la Santé et ses multiples tentacules à acronymes aussi exotiques les uns que les autres. Le dossier de samedi dans La Presse est sidérant à cet égard.

> (Re)lisez la chronique « Engagez-vous, qu’ils disaient »

Pourquoi, soudainement, ce serait différent avec le déconfinement ?

Oh, en terminant : après la publication de son témoignage dans La Presse de samedi, Katia Gagnon a enfin reçu une réponse. Négatif…

Ça aura pris un peu moins d’un mois.

Je ne suis pas croyant, mais sachant à quel point le ministère de la Santé est un monstre qui court après sa queue sans savoir ce que la patte gauche fait pendant que la patte droite se pogne le beigne, voici ce que je vais dire au sujet du déconfinement…

À la grâce de Dieu.