Je comprends parfaitement la décision de François Legault de repousser d’une semaine l’ouverture des commerces à Montréal. Après ma virée de lundi à Sherbrooke afin d’assister à sa renaissance commerciale, j’ai compris que la métropole n’était pas encore prête à franchir cette étape. Il y aura beaucoup de leçons à tirer de l’expérience des autres villes. Le premier ministre l’a compris.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

De nombreuses personnes fantasment depuis des semaines à l’idée de recommencer à circuler nonchalamment dans les allées des magasins pour y tâter la marchandise au gré de leurs envies. Hum… Disons que ce n’est pas vraiment cela qui attend les nostalgiques du magasinage.

Comment pourrais-je vous expliquer la chose ?

Vous avez dû regarder des épisodes des Belles histoires des pays d’en haut. Vous vous souvenez de Todore et Georgianna Bouchonneau, les propriétaires du magasin général ? Vous avez en mémoire Nanette Laloge ou Florent Chevron qui viennent acheter un sac de farine ou une boîte de clous placés derrière le comptoir ?

Bien, c’est pas mal ça qui nous attend pour les prochains mois.

Il vaut mieux arriver avec une idée archiprécise de ce que nous voulons dans les boutiques et magasins qui ouvrent en ce moment.

Pas le temps de flâner, soupeser ou jauger. Nous demandons une chose, on nous l’apporte en prenant mille précautions et nous repartons.

Le meilleur exemple de cela est le magasin Éconosports situé dans la longue et vallonnée rue King de Sherbrooke. Dès son ouverture à 10 h, on sentait que l’organisation était déjà réglée au quart de tour. Alors qu’il s’affairait à installer des auvents pour protéger ses clients qui faisaient la queue à l’extérieur, j’ai demandé à Dominique Lessard, l’un des copropriétaires, quels seraient, selon lui, les articles les plus populaires. « Les vélos, les patins à roues alignées et les chaussures de sport », m’a-t-il dit.

Il ne s’est pas trompé.

À l’ouverture des portes, plusieurs clients se sont dirigés vers le mur de chaussures de sport. On avait installé trois bancs disposés à deux mètres de distance. Les clients sont invités à y prendre place. Devant eux, une ligne est tracée au sol. Interdit de la franchir.

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« À l’ouverture des portes, plusieurs clients se sont dirigés vers le mur de chaussures de sport. On avait installé trois bancs disposés à deux mètres de distance. Les clients sont invités à y prendre place », écrit notre chroniqueur.

De l’autre côté de la ligne, les vendeurs présentent les chaussures qui intéressent les clients. Si ceux-ci veulent essayer une paire, on leur apporte la grandeur désirée et on la dépose sur une table. Le client prend les chaussures et les enfile. Il a droit à deux ou trois essais. Les chaussures qui ne sont pas achetées doivent être mises à l’écart pendant 48 heures. Après le passage de chaque client, tout est nettoyé et désinfecté. Et ainsi de suite.

« Mettons que j’étais mûre pour une nouvelle paire de chaussures, m’a dit Mindy, une factrice de Sherbrooke. J’avais très hâte que ce magasin ouvre. Je dois me mettre plein de diachylons sur les talons depuis quelques jours », a ajouté celle qui marche plusieurs kilomètres tous les jours.

Les librairies ont elles aussi leur lot de défis. Chez Biblairie GGC, la plus importante librairie de Sherbrooke, plusieurs clients déambulaient entre les rayons vers 11 h. On leur demande de toucher le moins possible aux ouvrages. Difficile de résister à cette envie…

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Chez Biblairie GGC des plexiglas ont été installés aux caisses et des visières ont été distribuées aux employés. 

J’ai discuté un moment avec Bastien Dion, qui avait un livre entre les mains. « Je l’ai repéré sur le web, m’a-t-il dit. J’ai lu la quatrième de couverture et ça m’a convaincu. » À l’instar de nombreux autres clients, ce Sherbrookois ne cachait pas sa joie de voir sa librairie préférée enfin ouverte. « Ça m’a terriblement manqué, a-t-il ajouté. Je suis un lecteur affamé. »

Cette relance commerciale a nécessité un solide accompagnement de la part de l’organisme Commerce Sherbrooke. « Sur les 5500 services et commerces de la ville, environ 1500 sont en mesure de rouvrir, m’a expliqué Charles-Olivier Mercier, le directeur général. On en profite pour promouvoir les produits et les commerçants locaux. »

À Montréal, on voudra peut-être revoir le type de commerces qui pourront ouvrir leurs portes. Et surtout, les divers moyens d’assurer la sécurité des clients et celle des employés. Pour le moment, des files interminables seraient à craindre.

Au Carrefour de l’Estrie, immense zone commerciale de Sherbrooke, les magasins ayant pignon sur rue attiraient les foules lundi malgré le temps gris. Plusieurs dizaines de clients patientaient devant le magasin Best Buy. « Je suis venu m’acheter un second ordinateur, m’a confié Marc, jeune étudiant en finances. J’ai besoin d’un écran pour travailler et d’un autre pour regarder les présentations PowerPoint du professeur. »

Chez Best Buy, un employé note de manière très précise les désirs du client qui fait la queue. Il communique l’information à ses collègues par l’entremise d’un micro. Il donne ensuite au client un numéro. Celui-ci correspond à un bac dans lequel est déposée la marchandise désirée. Le client retrouve ses articles à l’intérieur du magasin après s’être désinfecté les mains.

Encore là, il faut savoir exactement ce que l’on veut.

Toujours au Carrefour de l’Estrie, j’ai vu que l’Aubainerie était ouvert. J’y suis allé. L’ambiance tranchait avec tout ce que j’avais vu avant. Plusieurs clients se promenaient tranquillement en poussant leur chariot au son d’une musique relaxante. Au rayon des vêtements pour femmes, j’ai rencontré Line Deacon.

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Line Deacon

Sur son visage, je n’ai vu que du gros bonheur.

« Je ne m’étais pas rendu compte, mais c’est vrai que ça me manquait beaucoup de magasiner. Je relaxe tellement en ce moment. » Line m’a fièrement montré les deux petits pyjamas qu’elle venait de trouver. « Ma fille attend des jumeaux. Je lui ai fait un petit Skype pour voir si ça lui plaisait. »

Line est repartie vers d’autres rayons, vers d’autres désirs. Son pas était lent. On sentait bien cette envie de savourer les choses. Et ce besoin de croire, ne serait-ce que quelques minutes, que l’Éden se trouve quelque part entre le rayon des robes et celui des vêtements pour bébés.