Enseignante dans une école primaire de Montréal, Claudia Roberge fait face à un « dilemme impossible ».

CAROLINE TOUZIN CAROLINE TOUZIN
La Presse

« Je suis déchirée et apeurée », dit la femme de 52 ans, sans détour.

Si elle retourne en classe le 19 mai, elle craint de contracter la COVID-19 et, par-dessus tout, d’infecter son mari qui souffre d’une maladie respiratoire chronique.

La condition de son conjoint est grave au point où il a été déclaré invalide il y a quelques années. Elle agit comme « aidante naturelle » auprès de lui.

« S’il attrape la COVID, il va mourir », dit-elle, la voix brisée par l’émotion.

Or, cette enseignante de première année à l’école Saint-Arsène, dans le quartier Rosemont, n’est pas exemptée du retour en classe. Du moins, elle ne figure pas dans la liste d’exemptions fournie par le ministère de l’Éducation. Elle n’est pas âgée de plus de 60 ans et elle n’est pas elle-même malade.

Mme Roberge craint de ne plus recevoir son salaire ou de s’exposer à des mesures disciplinaires si elle ne retourne pas en classe. Elle voudrait continuer à faire du télétravail.

Ma direction d’école est très compréhensive. Je sens qu’elle m’appuie. En même temps, elle est débordée par le tsunami de directives qu’elle reçoit du Ministère, alors elle n’a pas de réponse à m’offrir pour l’instant. Je me retrouve entre deux chaises.

Claudia Roberge, enseignante

La Presse a récolté plusieurs témoignages, dimanche, d’enseignantes inquiètes de mettre la santé d’un proche à risque ou d’être elles-mêmes infectées par le coronavirus à leur retour en classe.

C’est le cas d’Elyse Pelletier, qui souffre d’asthme et qui enseigne à une classe de première année dans un quartier défavorisé de Montréal particulièrement touché par la pandémie.

L’enseignante a fait de nombreuses crises d’asthme l’hiver dernier. « Je prenais mes pompes quatre fois par jour, décrit-elle. Ça m’a pris trois mois avant de bien respirer à nouveau. »

Se sentant vulnérable face au virus, elle a demandé d’être exemptée du retour en classe. Or, elle a essuyé un refus puisque sa maladie n’a pas nécessité une hospitalisation ou un suivi médical serré dans les derniers mois.

« J’aime mes élèves, mais j’ai très peur de retourner travailler, dit cette mère de famille monoparentale. Si je tombe malade, je n’ai personne pour s’occuper de ma fille de 4 ans. »

Immunosupprimés

Amel*, qui enseigne l’anglais à l’école Marie-Rivier, dans le quartier Saint-Michel, est aussi terrifiée à l’idée de mettre la santé de son conjoint en péril. Ce dernier est immunosupprimé.

Depuis l’annonce de la réouverture des écoles, elle « fait des cauchemars toutes les nuits ». « Comment puis-je travailler de façon sécuritaire si le gouvernement ne nous fournit même pas de masques ? », demande celle qui enseigne à 300 élèves répartis dans 18 groupes.

Le couple a une fille de 4 ans. 

Si je dois retourner à l’école, ma fille devra retourner à la garderie. On sera deux vecteurs de contagion.

Amel, enseignante ayant un conjoint immunosupprimé

Chantal**, elle, enseigne à des enfants de maternelle, aussi dans un quartier défavorisé de la métropole touché par la pandémie. Elle a aussi un conjoint immunosupprimé. « Je trouve cela tellement incohérent qu’on dise aux parents immunosupprimés de ne pas envoyer leurs enfants à l’école à cause des risques, alors que les enseignants qui vivent avec une personne immunosupprimée, eux, sont forcés de revenir au travail », lâche-t-elle.

Au cabinet du ministre de l’Éducation, on a expliqué à La Presse dimanche qu’un guide destiné au réseau de l’éducation était en cours de finalisation par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). « Ce guide devrait traiter notamment de ces enjeux », nous a répondu par courriel l’attaché de presse du ministre Jean-François Roberge, Francis Bouchard, sans toutefois fournir plus de détails.

« C’est le bordel », dit l’Alliance des profs de Montréal

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) – devenue centre de services – avait demandé à ses enseignants de rentrer au travail ce lundi, avant de se raviser vendredi dernier en leur permettant finalement de poursuivre le télétravail. « La prestation de travail est tout de même attendue dès la semaine du 4 mai, précise son porte-parole, Alain Perron. Le retour se fera progressivement et de façon variable selon les milieux et évidemment dans le respect des mesures d’hygiène et de distanciation. »

Le contexte montréalais – où certaines écoles débordent, en plus d’être le plus souvent vétustes – rend le retour en classe complexe.

« Il n’y a jamais 15 élèves qui rentrent dans mon local en respectant la règle des deux mètres, illustre une autre enseignante montréalaise interrogée par La Presse. Je dirais qu’on peut en faire entrer huit ou neuf au maximum. »

À l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, on s’inquiète que plusieurs directions d’école interprètent mal certaines directives du ministère de l’Éducation, dont celle du « maximum de 15 élèves par classe ».

On a des enseignants qui se font répondre par leur direction que c’est soit 15 élèves par classe, soit les 2 mètres. Or, dans beaucoup de classes, si on y met 15 élèves, ils ne seront pas à 2 mètres les uns des autres.

Catherine Beauvais-St-Pierre, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal

« À l’heure actuelle, c’est le bordel », dit-elle. Ainsi, des élèves du primaire dont l’école atteint sa capacité d’accueil maximale pourraient devoir finir l’année dans une école secondaire. À titre d’exemple, selon un scénario envisagé porté à la connaissance de l’Alliance, les élèves en sixième année de l’école primaire Louis-Hippolyte-Lafontaine, sur le Plateau Mont-Royal, risquent de terminer leur année à la polyvalente Jeanne-Mance.

« Est-ce que les éducateurs spécialisés vont suivre les enfants qui ont besoin de services à la polyvalente alors qu’on est déjà en pénurie de spécialistes ? demande Mme Beauvais-St-Pierre. Est-ce que ce seront des enseignants du secondaire qui vont leur faire la classe parce que la liste des enseignants du primaire va vite s’épuiser dans le contexte de la pénurie qu’on connaissait déjà avant la COVID ? »

« Je ne vois pas comment on peut organiser une rentrée sécuritaire à Montréal dans un délai de 15 jours », conclut la présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal.

Pour sa part, le plus gros centre de services scolaires du Québec – l’ancienne CSDM – se veut rassurant. « D’entrée de jeu, comme l’a annoncé le premier ministre, les établissements préscolaires et primaires situés sur le territoire montréalais ouvriront leurs portes le 19 mai, si la situation sanitaire le permet toujours », rappelle son porte-parole Alain Perron.

« La santé et la sécurité de nos élèves et de notre personnel sont au cœur de nos préparatifs de réouverture qui se préparent école par école, selon la réalité propre à chaque milieu, indique M. Perron, de la CSDM. Toutes les recommandations de la Direction de santé publique seront suivies. Les normes de distanciation physique et un nombre d’élèves maximal de 15 par classe seront imposés. »

*Amel nous a demandé de taire son nom de famille.

**Cette enseignante nous a demandé de changer son prénom par crainte que l’employeur lui impose une sanction disciplinaire pour « conflit de loyauté ».