Les finances des 10 plus grandes villes du Québec ont été prises d’assaut par le coronavirus : dépenses supplémentaires, revenus de tarification en chute libre et, surtout, un trou béant dans le financement des transports collectifs. L’équilibre budgétaire auquel est tenu le monde municipal ne tient plus.

Kathleen Lévesque Kathleen Lévesque
La Presse

La Ville de Longueuil jongle avec trois scénarios pour tenter d’absorber les impacts de la pandémie de COVID-19. Et pour cause : moins de constats d’infraction, moins de permis, des droits d’entrée qui ne sont plus perçus dans les installations sportives et culturelles, et le ralentissement des transactions immobilières qui engendre moins de droits de mutation. Et c’est sans compter les heures supplémentaires payées par l’agglomération de Longueuil aux policiers et pompiers en raison de la crise sanitaire.

De façon optimiste, le manque à gagner pour l’année en cours s’élève à 7 millions. En additionnant les pertes de revenus du Réseau de transport de Longueuil (RTL), dont les autobus ne sont presque plus fréquentés, la facture pourrait atteindre 25 millions à la fin de l’année. Et faire un bond jusqu’à 50 millions si la pandémie devait perdurer en 2021.

« C’est le déséquilibre complet, reconnaît sans ambages la mairesse Sylvie Parent. Si on n’arrive pas à avoir de l’air venant des gouvernements pour 2020, de l’air pour 2021, ça veut dire concrètement, pour les contribuables, qu’il y aura des hausses de taxes importantes. »

La quadrature du cercle 

Le problème ne se limite pas à Longueuil. Pour les 10 plus grandes villes du Québec, la pandémie a provoqué des pertes de revenus et des dépenses imprévues. Le financement des transports collectifs constitue le nœud du problème.

À Montréal, le manque à gagner pourrait atteindre 538 millions, dont la moitié provient des transports collectifs. La première étape d’un plan financier a été annoncée il y a 10 jours. Les arrondissements devront retrancher 3,1 % des dépenses prévues dès ce printemps. Et la mairesse Valérie Plante a déjà prévenu que les gouvernements doivent faire partie de la solution.

Dans l’immédiat, seule la Ville de Montréal s’est engagée sur la voie des compressions. Partout ailleurs, on estime, on soupèse, on évalue et on espère que Québec et Ottawa répondront à l’appel à l’aide. La Fédération canadienne des municipalités a récemment alerté le gouvernement fédéral, estimant qu’au moins 10 milliards seront nécessaires pour que les villes du pays puissent faire face aux pertes financières anticipées. Le premier ministre canadien Justin Trudeau s’est montré prudent, rappelant que le monde municipal est sous la responsabilité des provinces.

À Québec, la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, a affirmé jeudi dernier, lors d’une commission parlementaire virtuelle, que le gouvernement « va appuyer les municipalités ».

La ministre Andrée Laforest a indiqué que la création d’un fonds d’aide faisait l’objet d’une réflexion. « Mais avant de faire ça, on va voir le résultat de toute cette pandémie-là dans les grandes villes, et dans les plus petites municipalités également », a-t-elle dit.

Pour le maire de Gatineau et président du caucus des grandes villes au sein de l’Union des municipalités du Québec (UMQ), Maxime Pedneaud-Jobin, il y a « une grosse bataille » à mener avant d’en arriver à des compressions. « Dans les municipalités, on est pris avec notre fiscalité préhistorique. Soit on augmente la taxe foncière, ce qu’on ne veut pas faire en pleine crise économique, soit on coupe des services, ce qu’on ne veut pas faire non plus parce que les gens ont besoin des services en période de crise », explique-t-il, tout en soulignant que l’heure d’une réforme fiscale a peut-être sonné.

La Ville de Gatineau évalue que la pandémie risque de creuser un trou d’environ 35 millions pour 2020. « Le gros morceau de ce manque à gagner provient du transport en commun (3,6 millions par mois) », précise M. Pedneaud-Jobin.

Contrôle budgétaire variable 

Dès que le Québec a été « mis sur pause » par le premier ministre François Legault en raison de la pandémie de COVID-19, à la mi-mars, le monde municipal a compris l’ampleur du problème qui se profilait. Il est d’autant plus important que les municipalités ne peuvent pas faire de déficit de fonctionnement, et s’il y a un déficit d’exploitation du côté des sociétés de transport, ce sont les municipalités qui sont tenues de l’éponger.

Rapidement, le maire de Québec, Régis Labeaume, a annoncé 2000 mises à pied dans l’appareil municipal « en toute justice pour ceux et celles qui paient des taxes ». Depuis, il n’a rien détaillé de la situation. L’analyse est en cours, mais ne sera communiquée qu’ultérieurement, indique-t-on à son cabinet.

À Laval, troisième ville en importance au Québec, on refuse également de révéler le manque à gagner pour l’instant. Il est toutefois connu que la perte de revenus provenant des usagers de la Société de transport de Laval (STL) est estimée à 3,2 millions par mois. La tenue d’une séance du conseil municipal mardi pourrait être l’occasion d’apporter un certain éclairage. Chose certaine, Laval bénéficie d’importants surplus accumulés de quelque 500 millions qui pourraient pallier les impacts de la COVID-19.

À Saguenay, la mairesse Josée Néron parle d’une révision budgétaire à venir de « l’ordre de plusieurs millions de dollars ». 

C’est une crise qui va se vivre sur plusieurs années.

Josée Néron, mairesse de Saguenay

En Estrie, la Ville de Sherbrooke estime qu’il est trop tôt pour avancer des chiffres.

À Lévis, à Trois-Rivières et à Terrebonne, l’impact de la COVID-19 ne semble pas tout bousculer. Le directeur général de Lévis, Simon Rousseau, explique qu’il est question d’un manque à gagner de 2 à 4 millions. « La capacité de payer des contribuables est à prendre en considération. Il faut trouver le bon équilibre », souligne-t-il.

Jeudi dernier, la Ville de Trois-Rivières a diffusé un communiqué pour rassurer la population : « la gestion du budget 2020 demeure sous contrôle » avec un problème oscillant entre 2 et 5 millions, expliquait-on.

Quant à Terrebonne, le maire Marc-André Plante a bon espoir d’équilibrer le budget « en pigeant dans le bas de laine ». Il y a toutefois un gros « mais ». « Ça tient compte que tous les citoyens vont payer leurs taxes municipales à temps et qu’on aura de l’aide gouvernementale pour les transports collectifs, parce que de ce côté, c’est la catastrophe », dit M. Plante.

Toutes les administrations croisent maintenant les doigts afin que le déconfinement scolaire, commercial et industriel annoncé par le premier ministre Legault permette une véritable relance économique. Sinon, il faudra passer au scénario pessimiste.

Les budgets des 10 grandes villes du Québec en ordre décroissant de population (2020)

1. Montréal (6,17 milliards) 
2. Québec (1,55 milliard) 
3. Laval (921,4 millions) 
4. Gatineau (651,8 millions) 
5. Longueuil (447,4 millions) 
6. Sherbrooke (337 millions) 
7. Saguenay (359,7 millions) 
8. Lévis (256,4 millions) 
9. Trois-Rivières (285,2 millions) 
10. Terrebonne (249,9 millions)