Une épicerie IGA de Saint-Lambert-de-Lauzon, près de Québec, a installé ces derniers jours une caméra de détection thermique dans son hall d’entrée afin d’alerter les employés lorsqu’un client fait de la fièvre. L’initiative a vite été suspendue, mais risque de se répandre dans d’autres commerces alors que le déconfinement s’amorce, indique une avocate spécialisée en droit à la vie privée. 

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« Tous les détaillants s’en vont là », affirme l’avocate Eloïse Gratton, spécialiste en cybersécurité et protection de la vie privée au cabinet BLG. Elle est elle-même en contact avec certains « gros détaillants » et avec des autorités réglementaires canadiennes en protection de la vie privée pour implanter cette technologie conformément aux lois. 

« C’est clair que ça dérange, reconnaît l’avocate. Les gens ne comprennent pas ce qui est collecté comme données, et acceptent mal qu’on limite leurs déplacements sur la base d’informations qui ne sont pas nécessairement fiables. Il y a cependant une façon de le faire correctement », dit-elle. 

PHOTO RODRIGO GARRIDO, REUTERS

Les caméras thermiques risquent de se répandre dans les commerces alors que le déconfinement s’amorce, croit une avocate spécialisée en droit à la vie privée. 

Dans le cas de l’IGA de Saint-Lambert-de-Lauzon, la caméra thermique, qui a été désactivée jusqu’à nouvel ordre, affiche l’image infrarouge des clients sur un moniteur à la vue de tous. Leur température est indiquée juste au-dessus du visage. C’est par ailleurs un logiciel d’intelligence artificielle qui détecte où sont les yeux et le nez des passants afin de déterminer le meilleur endroit pour mesurer la température. 

« Nous sommes fiers d’être les premiers à offrir au Québec […] une détection thermale instantanée d’un des symptômes de la COVID-19, soit la fièvre », a écrit le commerce sur sa page Facebook vendredi soir, dans un billet qui a été supprimé peu de temps après sa publication. L’adoption de la technologie vise à « sécuriser la clientèle et les employés » et à « réduire considérablement la propagation de ce virus », ajoutait le billet. Le propriétaire du commerce n’a pas voulu répondre aux questions de La Presse.

Sobey’s, qui possède l’enseigne IGA, s’est distancié de la mesure, affirmant qu’il s’agit d’une « initiative personnelle » du propriétaire. « Nous tenons à préciser que la caméra n’est plus en fonction dans le magasin et que le marchand n’a pas signé de contrat avec l’entreprise [qui a fourni le système]. Pour le moment, il n’est aucunement question d’étendre cette pratique dans l’ensemble de notre réseau », a indiqué la chaîne de supermarchés dans une déclaration par courriel. 

Alerte et affichage des clients fiévreux

Géo Génération inc., le fournisseur de l’appareil, assure qu’aucune des données captées par la caméra thermique n’est conservée. « Le système n’est même pas connecté au WiFi, alors il n’y a aucun risque qu’il soit piraté. Il est aussi réinitialisé chaque soir à minuit », assure le copropriétaire de Géo Génération, Danny Wickham. « C’est bullet proof. » 

Selon ses explications, le système déclenche automatiquement une alerte lorsqu’une personne fiévreuse est détectée. Sa photo infrarouge s’affiche alors sur le moniteur pendant « à peu près 15 minutes », explique M. Wickham, afin de permettre au personnel de localiser la personne. 

Les employés sont ensuite invités à aborder le client et à lui fournir un formulaire d’autodiagnostic. Si la personne est jugée à risque d’être infectée par la COVID-19, elle est dirigée vers « du personnel médical compétent ». 

« Personne ne se fait virer de bord », assure M. Wickham. « Mais je vois bien mal quelqu’un qui fait 38,2 de fièvre continuer à progresser dans le commerce », reconnaît-il toutefois. 

Il affirme que son entreprise aura dès lundi des avis juridiques démontrant la légalité de la technologie. 

« Une rupture totale » de la protection de données sensibles

Selon l’avocate Danielle Olofsson, chef du département de protection de la vie privée au cabinet BCF, afficher la température à la vue de tous est « une rupture totale de la confidentialité des données médicales ». 

« Si tout le monde peut connaître la température des clients, il y a un problème. C’est un renseignement de nature très délicate », dit-elle. 

Dès qu’il est question d’informations médicales, on entre dans un domaine très contrôlé. Ce n’est pas le supermarché du coin qui peut s’improviser service de santé. Il faut des balises particulières.

Danielle Olofsson, avocate et chef du département de protection de la vie privée au cabinet BCF

L’avocate Eloïse Gratton estime pour sa part qu’il y a moyen d’utiliser ce genre de technologie sans brimer les droits des clients. « Il faut que les clients soient avertis d’emblée qu’on récolte ce genre d’information, qu’on leur dise pourquoi on le fait et comment on traite ces données », insiste-t-elle. 

La discrétion est aussi de mise. « Il ne faut pas que ce soit humiliant pour le client qui se fait détecter comme fiévreux. Une personne peut avoir un cancer ou avoir couru avant d’entrer dans le magasin. Toutes sortes de raisons peuvent expliquer sa fièvre, souligne l’avocate. Les commerces doivent donc s’assurer d’offrir une autre option aux clients. Est-ce qu’offrir un masque et des gants est suffisant ? Est-ce qu’on peut diriger la personne vers la plateforme en ligne ? Ce sont des questions que les commerces doivent se poser. » 

La propagation de ces technologies devient cependant inévitable, croit Me Gratton. « Nous faisons face à une situation qui va durer longtemps. Si on veut que les centres commerciaux rouvrent, les commerces n’ont pas le choix de trouver des façons de se protéger, de protéger leur clientèle et de protéger leurs employés, dit-elle. C’est possible de le faire d’une façon respectueuse des droits, mais il y a un équilibre à trouver. »