« On a besoin de bras », a dit François Legault. Pendant cinq jours, notre chroniqueuse Isabelle Hachey a offert les siens au CHSLD LaSalle, durement touché par la pandémie de COVID-19. Elle pensait plonger au cœur du chaos. Elle a découvert un monde de courage et de bienveillance.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

« Les bras » du 2A

Il est 7 h 20 quand je me gare dans le stationnement du CHSLD LaSalle. La radio passe l’extrait d’un classique de Sol. « Ah, ils sont bien, les vieux ! Surtout l’hiver… On leur donne un foyer. Un beau petit foyer, modique, qui décrépite… »

Ça devrait me faire rire, mais je sens ma gorge se nouer. « Ils sont bien, les vieux… Ils sont drôlement bien isolés, ils n’ont personne qui les dérange… »

Je coupe le moteur et descends de voiture. Mon quart de travail commence dans 10 minutes.

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Isabelle Hachey discute avec une résidante dans la zone verte après lui avoir donné un café.

Le soleil du matin enflamme le bâtiment de briques brunes de trois étages, au bord du fleuve. Des arcs-en-ciel ont été accrochés à la clôture Frost. La sculpture rouillée qui se dresse à l’entrée donne à l’endroit un air défraîchi.

Comme un foyer qui décrépite.

***

Voilà plus d’un mois que le feu est pris. Le CHSLD LaSalle est l’une des résidences pour aînés les plus touchées par la pandémie de COVID-19 au Québec : 117 des 202 résidants ont été infectés. Trente-six en sont morts.

Les vieux qui restent n’ont jamais été aussi bien isolés. Dans leur nid douillet, leur nid à coronavirus, ils n’ont plus personne pour les déranger. Vraiment plus personne.

Et ils ont besoin d’aide.

Le 21 avril, j’ai répondu à l’appel à la mobilisation lancé par le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, une initiative baptisée « la force du nous ». C’est le député Monsef Derraji, qui a fait du bénévolat à la résidence privée Herron, qui m’a refilé l’adresse courriel. Je n’y croyais qu’à moitié.

« Il faut des qualifications ?

— Sérieux, je ne sais plus. Les besoins sont énormes et ils veulent du monde… »

Deux jours plus tard, je recevais une formation de la Croix-Rouge dans un hôtel de l’ouest de Montréal. Et dès le lendemain, j’entamais mon premier quart de travail dans l’aile 2A du CHSLD LaSalle. Une zone rouge, où sont regroupés des patients ayant contracté le virus.

En soumettant ma candidature, je n’ai pas caché au CIUSSS que j’étais journaliste et que j’écrirais sur mon expérience. Ils m’ont embauchée quand même. C’est vous dire à quel point les besoins sont criants.

Je n’avais jamais mis les pieds dans un CHLSD. Je plongeais dans un univers inconnu et… terrifiant, il faut bien le dire, par les temps qui courent.

Monsef Derraji m’avait prévenue d’une seule chose : « Impossible de ne pas pleurer. »

Il avait raison.

***

François Legault l’a répété sur tous les tons : les CHSLD ont besoin de bras — peu importe à qui ces bras appartiennent. Peu importe le manque de qualifications.

Pendant cinq jours, je me suis donc glissée dans la peau d’une « aide de services ». Description de tâches : prêter main-forte. Boucher les trous. Éteindre les feux.

Ce n’était pas formulé ainsi dans ma lettre d’embauche, mais c’était tout comme. Pendant cinq jours, j’ai distribué des repas, cherché des dentiers, nourri des résidants, fait leur toilette, changé leurs couches.

En franchissant pour la première fois les portes du centre, le 25 avril, j’ai cru m’engouffrer au cœur d’un réacteur nucléaire. La veille, une recherche rapide sur Google m’avait menée à une manchette du Journal de Montréal : « Le CHSLD LaSalle empeste la négligence ».

Je n’arrivais pas non plus à m’enlever de la tête une chronique de mon collègue Patrick Lagacé, dans laquelle un médecin parlait des « charges virales épouvantables » excrétées par la salive, la morve et les selles des mourants en CHSLD.

Et puis, il y avait cet autre médecin, dans Le Devoir, qui trouvait « aberrant » que les préposés aux bénéficiaires n’aient pas accès aux masques N95.

Tout d’un coup, cette aberration m’apparaissait très… concrète.

Je pensais à tout ça et, oui, j’avais peur.

Et puis, très vite, j’ai oublié mon univers, les médias, les manchettes. Une fois passé le ruban rouge, au sol, délimitant la zone chaude, une fois enfilé l’attirail d’astronaute, j’ai cessé d’y penser. J’ai plongé dans un autre univers.

Celui du temps présent, du peu de temps qui reste.

Je suis devenue… des bras. Ceux de Marissa, de Guy-Ange, de Rose-Antoine, de Jeanine, les préposées qui m’appellent invariablement « ma chérie ».

Je suis devenue une main (gantée) sur l’épaule d’une vieille dame en détresse, une voix pour la rassurer.

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Isabelle Hachey tente de réconforter une vieille dame en profonde détresse.

Je suis devenue des yeux pour pleurer.

***

Étrange sentiment que de vivre de l’intérieur le sujet de nos reportages. Et de devenir l’objet de nos critiques, parfois semées à tout vent, parfois sans trop savoir.

C’est à cela que je réfléchis en observant Pascal laver une résidante à la débarbouillette. Sommairement. Ceux qui ont contracté la COVID-19 n’ont pas droit aux bains, pour éviter les infections. Ils ne sortent plus de leurs chambres.

Nous passons un pantalon et un chandail fleuri à la résidante. Sans la brusquer, mais vite, quand même. Les déjeuners seront bientôt là et il y a encore tant à faire.

Pascal me laisse avec la dame pour que je lui passe un coup de peigne. On jase. Elle m’observe, ne voit que mes yeux au-dessus de mon masque, derrière ma visière. Elle est un peu perdue. « Où est-ce que je suis ? », répète-t-elle.

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Isabelle Hachey brosse les cheveux d’une résidante, sous le regard de la préposée aux bénéficiaires Jeanine Nzeyimana.

Au bout d’un moment, elle esquisse un sourire. Victoire.

Dans un coin de la chambre, la télé crache les nouvelles à plein volume. Il est question de l’armée, qui remettra bientôt de l’ordre dans le « chaos » des CHSLD.

Je regarde autour de moi. Je ne vois pas de chaos. Je ne vois pas de négligence. Je vois de la douleur, bien sûr, mais aussi de la douceur et de la bienveillance.

Je vois des hommes et des femmes exténués, vidés, assurément sous le choc des dernières semaines, mais qui continuent malgré tout de prendre soin de ceux qu’on aime appeler « nos » aînés.

Ils continuent en sachant que, s’ils ne le font pas, personne ne le fera.

Du couloir, une voix chantante me tire de mes réflexions. Une voix d’Haïti. « Ma chérie, tu peux venir m’aider à redresser madame dans son lit ? »

Médecine de brousse au CHSLD

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L’infirmière Mayra Garcia aide une résidante du CHSLD LaSalle.

Vous l’avez peut-être aperçu aux nouvelles, la semaine dernière, cet hôpital mobile aménagé dans un aréna de LaSalle. C’est la première fois qu’on le déploie sur le sol québécois. « On applique ce qu’on a appris en combattant l’Ebola en Afrique », s’est félicité le dirigeant de la Croix-Rouge qui a offert aux médias une visite de son hôpital blanc et vide.

Entièrement vide.

Mieux vaut prévenir que guérir, dit-on.

Terrible ironie : à deux pas de cet hôpital mobile, une vraie médecine de brousse a été pratiquée, loin des caméras, pendant deux semaines. Une médecine digne des zones de guerre, coupée de toute assistance extérieure. Une médecine de catastrophe, dans un foyer pour aînés.

Entre le 23 mars et le 9 avril, il n’y a eu ni Croix-Rouge, ni gestionnaires, ni médecins au CHSLD LaSalle. Il n’y a eu qu’une poignée d’employés qui ont dû s’organiser avec les moyens du bord.

Des couloirs, ils entendaient le sifflement de la respiration des résidants à bout de souffle.

Face au coronavirus, ils ont été laissés à eux-mêmes, sans relève, presque sans équipement.

Les soignants québécois ont l’habitude d’aider ailleurs. Ils participent à des missions humanitaires. Cette fois, les rôles ont été inversés. Ce sont des soignants venus d’ailleurs qui ont aidé des Québécois vulnérables. Nos vieux.

Ils n’ont pas pu tous les sauver.

Mais ils en ont sauvé une partie. Dans la tempête, ils les ont portés à bout de bras, du mieux qu’ils pouvaient, pendant que nous regardions ailleurs. Ils ont participé à une mission humanitaire dans notre propre cour.

À leur tête, il y avait Bondé Appolinaire Bayala, un infirmier originaire du Burkina Faso. L’hôpital où il travaillait, là-bas, a fait face à des épidémies de méningite, de rougeole et de tuberculose. Pour lui, la COVID-19, c’est une calamité de plus, presque de la routine. Il n’était pas trop inquiet.

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Bondé Appolinaire Bayala, un infirmier originaire du Burkina Faso

Jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’aurait pas de renforts.

« Les infirmières étaient toutes tombées malades. Il n’y avait pas de chef d’équipe. Je me suis retrouvé seul. Il fallait prendre des décisions, même si cela ne relevait pas de mes compétences. Je n’avais pas le choix. »

***

C’est monsieur Riadh qui est tombé en premier.

Riadh Bensaifi, chef d’unité au CHSLD LaSalle, aurait dû être un colonel dans la guerre qui se profilait à l’horizon. Il s’est retrouvé aux soins intensifs.

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Riadh Bensaifi, chef d’unité au CHSLD LaSalle

Dans la troupe, ç’a été la débandade.

On ne saura jamais comment le coronavirus est entré au CHSLD. On présume qu’une femme, revenue d’Italie, l’a introduit sans le savoir en visitant son grand-père, au troisième étage.

À l’entrée de l’aile 2A, un tableau blanc semble figé dans le temps. Les activités de la semaine du 23 mars sont inscrites au marqueur : « manucures », « moments de douceur avec les préposés ». Le 23 mars, c’est le jour où l’éclosion a été signalée. Depuis, il n’y a plus d’activités.

Depuis, c’est COVID-19 tous les jours.

Monsieur Riadh a testé les premiers résidants. Positifs. Dès le lendemain, il a été pris de maux de tête et d’étourdissements. On l’a mis en quarantaine. Son état s’est détérioré.

Il a passé six jours aux soins intensifs de la Cité de la Santé de Laval, avec le sentiment d’étouffer malgré son masque à oxygène. Il avait peur de s’endormir.

Ou plutôt, de ne plus se réveiller.

Cloué à son lit d’hôpital, il a suivi les bulletins de nouvelles, impuissant. D’abord, le feu au CHSLD de Sainte-Dorothée, à Laval. Ensuite, les ravages à la résidence Herron, à Dorval.

Puis, l’incendie dans son propre CHSLD, à LaSalle.

Et il n’y avait pas de pompiers.

***

Tout s’est passé très vite.

Le feu de la COVID-19 a pris au troisième, puis au rez-de-chaussée, quand la zone rouge qui y avait été créée s’est mise à déborder. C’était d’ailleurs peine perdue : le temps de le dire, le brasier s’est répandu à l’ensemble du bâtiment.

Au troisième, les résidants se sont mis à mourir les uns après les autres. Pour le personnel, c’était terrifiant. Bon nombre d’entre eux ont été mis en quarantaine. D’autres sont tombés malades. D’autres encore ont pris la fuite.

C’est là qu’Appolinaire a pris les choses en mains.

« Ce n’est plus le temps de faire du niaisage », a-t-il dit aux préposés et aux infirmières auxiliaires qui étaient restés. « Il faut que chacun rehausse son niveau. On ne peut plus traîner. Celui qui n’est pas prêt, il peut prendre son sac et puis rentrer. »

***

À la fin d’une journée de travail tendue, Mayra Garcia a entendu sa collègue lui dire quelque chose à propos des préposées. L’infirmière auxiliaire était tellement absorbée dans ses notes qu’elle n’y a pas porté attention.

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L’infirmière auxiliaire Mayra Garcia fait partie de la poignée d’employés du CHSLD qui sont restés pour affronter la tempête.

Puis elle a levé la tête. « Mon Dieu, elles sont où, les préposées de soir ?

— C’est ce que je viens de te dire, Mayra. Il n’y en a pas… »

Il y a 61 résidants au deuxième. Qui allait faire manger tous ces gens ? Les hydrater ? Les coucher ?

Mayra Garcia n’a pas eu le choix : elle s’est transformée en préposée. Elle a quitté le CHSLD au cœur de la nuit. Le lendemain, à 7 h 30, elle a repris le collier.

Pendant des jours, le téléphone a sonné dans le vide. À l’autre bout du fil, il y avait des familles angoissées, qui appelaient et rappelaient sans cesse. En vain.

Personne n’avait le temps de leur répondre.

***

Au début, les employés n’avaient pas de matériel. Pas de visière, pas de blouse de protection. Ne vous demandez pas pourquoi le tiers d’entre eux sont tombés malades.

Guy-Ange gobait des Tylenol à longueur de journée. À cause de la tension qui menaçait de faire exploser sa tête. « Les patients toussaient, ils étaient malades, et on refusait de nous donner des masques N95. Ça, c’était très frustrant. »

Les préposées pleuraient à l’idée d’entrer dans des chambres contaminées. « On nous envoie à l’abattoir », disaient-elles.

***

Les employés n’ont toujours pas de masques N95. Ils ont fini par accepter l’idée qu’ils n’en ont pas besoin.

Enfin, presque.

Chaque jour, Mayra apporte des filtres à café, que les filles glissent sous leurs masques d’intervention. « On se fabrique des masques. Peut-être que c’est juste une protection psychologique, mais ça marche… »

En cinq jours dans la zone rouge, je n’ai vu qu’une personne porter un N95 : un médecin venu faire la tournée des résidants. Il y avait quelque chose d’angoissant à le voir affublé de la sorte — savait-il quelque chose qu’on aurait dû savoir ? Quelque chose d’insultant, aussi. Comme si sa vie valait plus que la nôtre, simples changeurs de couches.

Ce médecin était venu en renfort. Ceux qui sont habituellement rattachés au CHSLD LaSalle n’ont pas mis les pieds dans la bâtisse depuis le début de la pandémie.

Ils font leur diagnostic par téléphone, dit Appolinaire. « Ils se plaignent qu’on ne décroche pas quand ils appellent. »

Déménagements à la chaîne

« Madame ! Faut que j’aille aux toilettes, madame ! Faut que j’aille aux toilettes pis j’vois pas clair ! Ça presse ! Madame ! Madame ! »

Je regarde Pascal, le préposé. « Ah, ignore-la… »

Je ravale mon indignation. Les autres préposées font comme si elles n’entendaient pas les appels à l’aide provenant de la chambre de Madame D.

Elle crie fort, pourtant. De plus en plus fort.

C’est ma première journée dans l’aile 2A. Mon premier matin. Je jette un coup d’œil à l’entrée de la chambre de Madame D. Aucune mise en garde. Elle n’a pas contracté le virus.

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Isabelle Hachey et la préposée aux bénéficiaires Jeanine Nzeyimana font la toilette d’une résidante.

Elle est négative… en pleine zone rouge.

« Madame ! Faut que j’aille aux toilettes, madame ! Ça presse ! »

Je viens de laver une résidante atteinte de la COVID-19. Je ne peux pas entrer comme ça dans la chambre de Madame D.

« Vas-y, de toute façon, toute l’aile est contaminée », me lâche une préposée débordée.

« Non, non, tu dois te changer d’abord », me dit une autre.

J’observe l’incessant va-et-vient des préposés et, honnêtement, c’est un miracle que Madame D. n’ait pas encore contracté le virus. Elle, et les quatre ou cinq autres résidants négatifs qui ont le malheur d’avoir une chambre dans l’aile A2.

« Madame ! Madaaame ! »

Je me rends au bout du couloir pour changer d’équipement. C’est un rituel en 10 étapes que je répéterai des dizaines de fois par jour.

Retirer les gants. Se laver les mains. Retirer la blouse. Se laver les mains. Désinfecter la visière. Se laver les mains. Retirer le masque. Se laver les mains. Mettre un nouveau masque. Se laver les mains…

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L’infirmière Svetlana Gerber retire son équipement de protection en sortant de la zone rouge. Elle se nettoie les mains à chaque étape.

J’enfile un équipement propre et je retourne aider la pauvre Madame D. à aller aux toilettes, enfin.

À peine 10 minutes plus tard, un cri retentit de sa chambre.

« Madame ! Faut que j’aille aux toilettes pis j’vois pas clair ! Ça presse ! »

Un doute m’assaille. Je commence à comprendre pourquoi Pascal m’a conseillé de l’ignorer.

Avant midi, les appels en boucle de Madame D. sont devenus un bruit de fond dans l’aile A2.

Je ne les entends plus.

***

J’ai chaud. Ma visière embuée, je penche la tête par-derrière pour tenter d’y voir quelque chose.

Mes mains sont moites sous les gants de latex. Je trimballe des sacs poubelle depuis le matin et je crève sous mon équipement de protection.

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Isabelle Hachey apporte un verre d’eau à un résidant de 90 ans ayant contracté le coronavirus.

Je vide une chambre. Une autre.

Des vêtements, des bibelots, des peluches. Des trophées. De vieilles photos en noir et blanc. Bribes de la vie d’avant, objets empoussiérés, oubliés ou, au contraire, assez précieux pour être conservés jusqu’au bout de la route.

Pourquoi ce mobile de coquillages plutôt qu’autre chose ?

Je ne le saurai jamais. Le souvenir d’une plage ensoleillée, peut-être. Je le glisse avec précaution dans un sac poubelle, comme le reste.

Il y a déjà plus d’un mois que le coronavirus s’est introduit au CHSLD LaSalle. Ce n’est que maintenant qu’on a des bras pour procéder à ces déménagements.

Il était temps. Pour les résidants, changer de chambre peut être une question de vie ou de mort. Enfin, les positifs passent de la zone verte à la zone rouge.

Enfin, les négatifs passent de la zone rouge à la zone verte. Loin des voisins malades et des préposées qui risquent de les contaminer par mégarde.

Je déménage les résidants à la chaîne.

Une dame atteinte d’alzheimer incapable de parler ni de se nourrir par elle-même. Pour elle, ça ne change pas grand-chose.

Un ancien champion de boxe, humilié d’être cloué à sa chaise, à son lit. « J’ai toujours tout fait par moi-même », me glisse-t-il pendant que je lui passe une chemise propre.

Une frêle mémé italienne, bouleversée d’être arrachée à sa chambre, à son milieu de vie. Confuse et déboussolée. Ses pleurs arrachent le cœur.

N’empêche, ces déménagements auraient dû être faits depuis longtemps. Avec l’incessant ballet des préposées, les résidants risquaient très, très fort d’être infectés.

Mais voilà, il n’y avait pas de bras pour les sortir de là.

Ces derniers temps, Appolinaire glissait souvent à Mayra : « Il faudrait déménager tel monsieur dans telle chambre. »

Chaque fois, Mayra répondait : « Non, Appolinaire. J’ai trois préposées, elles n’ont pas le temps de faire des déménagements. Elles donnent les soins de base et, même là, elles vont vite. Alors, oublie ça. »

***

Parfois, les sacs poubelle ne sont pas destinés à une nouvelle chambre. Je les entrepose dans la salle de réunion, devenue un débarras où s’empilent des dizaines de sacs remplis d’objets qui ne serviront plus à leurs propriétaires.

La COVID-19 les a emportés.

PHOTO FOURNIE PAR DENISE OUELLETTE SAUCIER

Lilianne Lapierre et Roger Ouellette

C’est le cas de Lilianne Lapierre, morte le 19 avril, en pleine nuit. « Elle m’a dit “bye, dear” au téléphone deux jours avant sa mort », confie sa fille, Denise. Ça s’est passé si vite qu’elle n’a pas pu se rendre à son chevet.

Mme Lapierre vivait au CHSLD LaSalle depuis quatre ans, raconte sa fille. Elle occupait une chambre pour deux avec son mari, Roger Ouellette.

Lilianne et Roger étaient ensemble depuis 68 ans.

Après avoir déposé les affaires de Lilianne dans la salle de réunion, j’ai transféré celles de Roger dans la zone rouge.

Alité dans sa nouvelle chambre, l’ancien cheminot n’a pas l’air en forme. Il ne parle pas. J’espère au moins qu’il peut voir, accroché au mur, le mobile de coquillages.

Un peu d’oxygène

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La travailleuse sociale Marianne Ferraiuolo aide une résidante à recevoir un appel FaceTime de son mari, sous le regard de notre chroniqueuse Isabelle Hachey.

Mardi, 28 avril, 7 h 30.

Réunies autour du poste d’infirmières, les préposées écoutent le rapport de la nuit précédente. « Madame B. va bien. Monsieur T. a chuté. Madame M. va bien. Monsieur N. va bien. Monsieur D. fait de la température… »

Et madame P., au fond du couloir ?

Madame P. est guérie. On l’a sortie de la zone rouge. Elle est tirée d’affaire.

Les yeux des préposées s’illuminent. Derrière les masques, on devine leurs sourires.

Guérie ! Madame P. est guérie !

L’espoir renaît.

Le soulagement est palpable. Tout n’est pas gagné, mais, au deuxième étage du CHSLD LaSalle, on respire enfin un peu mieux.

***

Roger Ouellette va mieux, lui aussi.

Le virus est traître. Là encore, rien n’est gagné. Pour le moment, du moins, il semble remonter la pente. On lui a retiré sa bonbonne d’oxygène.

Pascal, le préposé, est content. Il pensait perdre Roger. Comme il a perdu tant de résidants, depuis un mois.

Dans les couloirs, Pascal détourne le regard lorsqu’il passe devant les chambres vides de ceux qui ont été emportés. « Ça me fait de la peine. Même si on nous dit, à l’école, qu’il ne faut pas s’attacher, on est humains. On les aime. »

Alors, depuis trois jours, Pascal a un peu triché. Il n’a pas fait ce qu’on lui a appris à l’école. Il a forcé Roger à boire. « Ce que j’ai compris, avec cette maladie, c’est que l’hydratation est cruciale. »

Et voilà que Roger semble émerger des limbes dans lesquels la COVID-19 l’avait plongé. « Maintenant, il me répond. C’est un grand plaisir pour moi. »

Quand un résidant abattu par le virus revient, les préposés sont fiers. Je les comprends. Après tout, ce sont eux qui s’en occupent.

Riadh Bensaifi, chef d’unité

Monsieur Riadh a repris le travail le 20 avril. Dix jours après avoir reçu son congé des soins intensifs, il s’est précipité en zone rouge pour épauler ses troupes.

En repos forcé, le colonel trépignait. Il n’attendait qu’un test négatif pour revenir dans les tranchées.

***

Quand Line Robillard est entrée au CHSLD LaSalle, le 9 avril, elle redoutait d’y trouver l’horreur. Gestionnaire au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, elle avait été dépêchée d’urgence pour redresser la barre.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Line Robillard, du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, a été dépêchée d’urgence au CHSLD LaSalle, le 9 avril, pour contrôler l’épidémie de COVID-19.

La cavalerie, enfin.

Mme Robillard a fait le tour des chambres. « Quand on ouvrait les portes, cela ne sentait pas l’urine, cela ne sentait pas mauvais. On ne s’est pas retrouvé devant des résidants qui mouraient de faim. »

L’équipe, ou ce qui en restait, avait tenu le coup.

Depuis, on a envoyé des renforts. Des médecins, des infirmières. Des quidams, comme moi, se sont portés volontaires. « Avec tous ces gens qui sont venus aider, on a réussi à contenir l’éclosion. »

La courbe est en baisse, assure-t-elle. D’ici quelques semaines, le CHSLD LaSalle redeviendra « complètement vert ».

C’est l’objectif, en tout cas.

En attendant, il aura encore besoin de bras, prévient Riadh. « On va prendre tout ce qu’on nous offre. »

***

La Croix-Rouge est aussi venue en renfort.

Le 25 avril, elle a réuni le personnel à la cafétéria pour lui montrer comment enfiler la jaquette, les gants, le masque et la visière. Comment les enlever, surtout, en évitant l’autocontamination.

Le 25 avril, c’était huit jours après la mort d’une préposée au CHSLD Grace Dart de Montréal.

C’était un gros, un interminable mois après le début de l’éclosion au CHSLD LaSalle.

« Comment ça se fait qu’ils ne nous aient pas expliqué ça il y a cinq semaines ? », demande Mayra Garcia, l’infirmière auxiliaire.

Elle contient à peine sa colère. Elle est vidée. À bout de nerfs.

Elle a le terrible sentiment d’avoir été abandonnée au pire moment de la crise.

Comment ne pas conclure le contraire ?

Dès janvier, l’hôpital LaSalle, voisin du CHSLD, se préparait à la pandémie, raconte Bondé Appolinaire Bayala, l’infirmier. « Ça bougeait. Il y avait des rencontres, on préparait des lieux pour les cas de COVID-19. Ici, il n’y avait rien. Même pas de matériel, rien. »

***

Une fois qu’on aura maîtrisé l’incendie, il y aura des âmes à panser.

« Pour la première fois de ma vie, je pense consulter un psychologue », confie Mayra, qui travaille au CHSLD LaSalle depuis 28 ans.

Elle a vu trop de détresse dans les yeux de ses patients.

Elle en a trop vu partir seuls, isolés par le virus jusqu’à la toute fin.

« On dit qu’on tient à nos personnes âgées, mais non, dit Mayra Garcia. Je ne vois pas ça. J’ai l’impression qu’on a été oubliés. » Et pas juste pendant la pandémie. « Ça fait des années qu’ils ont été oubliés, nos bénéficiaires. »

Elle se rappelle l’époque où les préposées rangeaient la garde-robe des résidantes, les maquillaient, leur mettaient du vernis à ongles. Aujourd’hui, elles passent la débarbouillette avant d’attraper le premier t-shirt du bord.

« On n’a pas vraiment le temps de s’asseoir, de prendre la main, de parler un peu. On y va assez vite. La COVID-19 a fait exploser le peu qu’il restait. »

Il y a deux systèmes de santé au Québec, dit-elle. Celui des hôpitaux, hyperperformant. Et celui des CHSLD, tiers-mondiste.

« Ça fait deux ans que l’eau coule du plafond. Deux ans ! Il y a des trous dans les murs des toilettes. Ça fait des années qu’on demande des bains civières… »

Mayra pourrait continuer comme ça longtemps.

Une fois qu’on aura maîtrisé l’incendie, il faudra bien s’occuper du foyer qui décrépite.

Le salaire gagné par Isabelle Hachey à titre d’aide de services sera versé en dons de charité.