Taby a géré des approvisionnements médicaux en Haïti en pleine épidémie de choléra, elle a mis sur pied des cliniques en Syrie, elle a offert des soins infirmiers en psychiatrie durant le génocide du Rwanda. Elle est compétente, volontaire et qualifiée pour aider à soigner nos aînés.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Après une carrière à aider de par le monde, elle ne peut rien faire maintenant que la crise frappe sa terre d’accueil. Son diplôme en soins infirmiers n’a pas de valeur ici, tout comme celui de centaines d’autres immigrants diplômés à l’étranger.

Tabasum Masumbuko Abdul-Rasum – Taby, de son surnom –  a travaillé comme infirmière, chargée de mission et gestionnaire médicale pour la Croix-Rouge, l’UNICEF, l’OMS et les Nations unies. Elle est née en Afrique, mais a choisi Montréal depuis 16 ans. À l’appel de la ministre de la Santé Danielle McCann de participer à « la mission humanitaire du Québec », elle voudrait répondre : « Présente ! »

« C’est sûr et certain. Pas comme clinicienne parce que ça fait trop longtemps, mais je peux faire de la recherche, de la coordination, de la gestion d’employés, je veux être au centre de la réponse », énumère Taby.

« Le Québec aura à s’organiser. Les gens doivent monter de toutes pièces des systèmes pour répondre à la demande d’urgence. C’est ce que j’ai fait toute ma vie », soulève la travailleuse humanitaire.

PHOTO FOURNIE PAR TABASUM MASUMBUKO ABDUL-RASUM

Tabasum Masumbuko Abdul-Rasum dans un centre de traitement du choléra, à Jacmel, en Haïti, en 2011

Infirmière de formation diplômée en 1990 au Burundi, la Congolaise d’origine a travaillé pour l’UNICEF dans l’urgence de la crise burundaise, puis dans celle du Rwanda, avant de faire des études en développement international à l’Université de Genève, et son équivalence pour faire reconnaître en Suisse son diplôme de soins infirmiers. Elle s’est installée au Québec en 2004 et enchaîne depuis les missions humanitaires à l’étranger, faute d’avoir fait reconnaître son diplôme d’infirmière une nouvelle fois.

« Je suis rendue coordinatrice de cluster santé pour les Nations unies. C’est la personne qui régit la réponse en santé dans les situations d’urgence – guerre, épidémies, malnutrition, etc. – et c’est un poste de haut niveau. Je viens de terminer 15 mois au nord-est de la Syrie dans cette position », raconte la femme de 51 ans, qui voit un parallèle évident avec l’appel à l’aide du premier ministre.

« Ça n’existe pas, 2000 infirmières qui peuvent travailler demain matin en CHSLD, a dit François Legault, mercredi. […] Le choix qu’on a, c’est d’envoyer du monde pas du tout qualifié faire des jobs de préposés ou d’infirmières. »

« En Syrie, quand on a reçu l’information que les États-Unis allaient bombarder, les gens qualifiés comme les médecins et les infirmières avaient fui. Alors nous, on formait les gens sur le tas, expose Taby. La situation dans les CHSLD, par exemple, ce n’est pas nécessaire d’avoir des infirmiers ou des préposés qualifiés. Ceux qui viennent en renfort ne feront pas des perfusions ou des trucs super techniques. Dans l’immédiat, il faut des gens avec une formation en infectiologie qui vont faire les trucs de base. Et pour ça, on doit faire du capacity building », s’emballe l’experte en situation d’urgence, jointe à son condo de Côte-des-Neiges.

PHOTO FOURNIE PAR TABASUM MASUMBUKO ABDUL-RASUM

Tabasum Masumbuko Abdul-Rasum en mission à Gambella, en Éthiopie

Taby est chez elle et elle gère actuellement une base de données dans un fichier Excel pour le Centre d’action bénévole.

« Si la crise avait touché un pays dans le besoin, je serais partie, je suis dans la réserve civile canadienne », dit-elle, sans laisser transparaître l’ironie de la situation.

« Je vais de nouveau repartir offrir mon expertise à l’étranger, ce qui est le lot de bien des immigrants formés à l’extérieur, aux noms et aux parcours inusités. »

Reconnaissance des diplômes

Quiconque arrive au Québec avec un diplôme étranger ne peut pas pratiquer du jour au lendemain. Dans le cas des infirmiers, ils doivent faire une demande de reconnaissance d’équivalence, qui est analysée par le Comité d’admission par équivalence de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). L’OIIQ donne l’autorisation à 600 diplômés étrangers par année, en moyenne, de passer aux étapes suivantes.

Une fois admis, ils doivent suivre le programme d’intégration professionnelle, qui varie de quelques semaines à plusieurs mois, selon les compétences de chaque individu, puis ils effectuent un stage et passent un examen.

« En 2020, nous avions 120 diplômés prévus d’ici juillet prochain, mais plus de 75 sont en attente de stage présentement », a laissé savoir Michelle Therrien, conseillère en communications au cégep de Limoilou, qui accueille le tiers des infirmiers étrangers inscrits au programme d’intégration professionnelle.

« En ce moment, oui, les stages sont suspendus, a reconnu l’OIIQ. Une fois que la demande d’équivalence est lancée, chacun a un cheminement particulier, donc c’est quasi impossible de dire combien de personnes au total auraient eu ses reconnaissances d’acquis prochainement », a laissé savoir l’OIIQ mercredi, rendant impossible à évaluer le nombre d’infirmières et infirmiers compétents qui ne peuvent pas prêter main-forte dans le réseau, faute d’avoir acquis leurs connaissances au Québec.