Plongés dans l'incertitude en pleine période d'ensemencement, les producteurs agricoles et les transformateurs alimentaires ont reçu lundi une aide de 50 millions de dollars d'Ottawa pour payer les coûts « importants » des quarantaines des travailleurs étrangers. Malgré tout, la production des fruits et légumes québécois demeure en péril si ces travailleurs n'arrivent pas plus rapidement, s'inquiète l'industrie.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

« Le programme, c'est bien, mais ce qui est critique, c'est l'arrivée des travailleurs. Je viens de parler avec un producteur horticole qui a besoin de plus de 200 travailleurs étrangers. Il a décidé de détruire la salade qu'il devait transplanter dans les champs. Ce sont des légumes qui n'arriveront pas sur le marché », raconte Marcel Groleau, président général de l'Union des producteurs agricoles (UPA).

Chaque année, environ 16 000 travailleurs temporaires étrangers sont à pied d'œuvre dans les champs et les usines de transformation du Québec. Mais en raison de la fermeture des frontières, l'industrie agricole craint de ne pas pouvoir compter cet été sur ces rouages essentiels à la production des aliments d'ici.

Deux avions transportant des travailleurs mexicains ont atterri à Montréal depuis samedi. Une dizaine d'autres étaient prévus cette semaine, mais le Guatemala vient d'annuler tous ses vols en raison de la pandémie, au grand désespoir des producteurs horticoles qui attendent impatiemment ces travailleurs efficaces et expérimentés.

« L'industrie alimentaire fait face à de grands, grands défis », a martelé lundi la ministre fédérale de l'Agriculture et de l'Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, en annonçant un programme d'aide de 50 millions aux producteurs agricoles, aux pêcheurs et aux transformateurs alimentaires.

Concrètement, Ottawa versera aux employeurs un montant forfaitaire de 1500 $ par travailleur étranger pour leurs dépenses liées à la « stricte » période d'isolement de 14 jours imposée aux travailleurs à leur arrivée au pays.

Ils vont pouvoir utiliser le montant soit pour faire des aménagements, soit pour louer des chambres d'hôtel, des résidences, ou encore pour absorber une partie du salaire des travailleurs, alors qu'ils doivent être payés pendant deux semaines.

Marie-Claude Bibeau

Les autorités fédérales ne feront « aucun compromis » concernant la période d'isolement obligatoire, alors que certains suggèrent de la réduire à sept jours. Les producteurs et les travailleurs qui ne respectent pas ces règles risquent des « sanctions extrêmement sévères », allant « jusqu'à des peines de prison », a assuré la ministre.

Une annonce qui réjouit la présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec, Sylvie Cloutier, dont les membres emploient environ 3000 travailleurs étrangers temporaires. « [Ça] vient atténuer des coûts additionnels assez importants », a-t-elle indiqué.

« C'est un juste retour des choses. On est contents », soutient Jocelyn St-Denis, directeur général de l'Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ). Or, cette aide gouvernementale n'est pas une panacée, nuance-t-il, puisque les agriculteurs devront très bientôt prendre des décisions importantes.

« Est-ce que je mets mon plant en terre ? Est-ce que j'investis mes fonds dans des semis et de l'engrais, sans savoir si je vais avoir de la main-d'œuvre pour en prendre soin et récolter tout ça ? », explique M. St-Denis. Déjà, les producteurs maraîchers sondés par l'APMQ ont planté 20 % moins de légumes en serre, comme de la laitue et des brocolis, en vue de les replanter dans les champs.

« C'est un moment critique pour les producteurs horticoles. Quand tu vois que les travailleurs ne sont pas arrivés, et qu'ils devront faire une quarantaine de 14 jours avant de travailler, c'est vraiment, vraiment, décourageant », lâche Marcel Groleau, de l'UPA. Ce dernier demande aux gouvernements d'encourager les Québécois à travailler dans les champs.

Pour Jocelyn St-Denis, la solution est claire : Ottawa doit protéger financièrement les producteurs agricoles. « On s'attend à ce que le gouvernement nous dise : on va avoir des plans d'assurance pour que les risques financiers liés à la COVID-19 soient assurés par l'État », dit-il.

Pas de tests systématiques

Les milliers de travailleurs étrangers qui arriveront au pays dans les prochaines semaines ne seront pas systématiquement testés pour la COVID-19, compte tenu de la « disponibilité des tests », a expliqué la ministre Bibeau. Leurs symptômes seront cependant surveillés avant leur départ pour le Canada, à leur arrivée au pays et chaque jour pendant leur quarantaine, assure-t-elle.

Une décision jugée « inacceptable » par le Bloc québécois, qui déplore aussi que les producteurs agricoles demeurent responsables de la quarantaine de leurs travailleurs.

« La santé publique n'est pas une expertise des producteurs agricoles. Il est injuste et irresponsable de leur infliger une telle charge, même avec une participation financière de dernière minute, et surtout sous la menace de lourdes amendes. La santé publique est la responsabilité du gouvernement », a dénoncé le député bloquiste Yves Perron.