Avec son style de directrice d’école, un mélange de douceur et de fermeté, Danielle McCann rassure jour après jour les Québécois sur leur capacité collective à passer à travers la crise. Portrait d’une gestionnaire empathique devenue politicienne sur le tard.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Chapitre 1

Aider le « vrai monde »

Dans son bureau rangé de manière impeccable, Danielle McCann regarde les nouvelles de 18 h avec ses plus proches collaborateurs.

Tous ont les larmes aux yeux. Y compris la nouvelle ministre de la Santé. Dans le reportage, des parents émus la remercient de leur faciliter l’accès à un médicament coûteux – le Spinranza – qui va améliorer grandement la vie de leurs enfants handicapés.

On y voit le petit Zac, 3 ans, atteint d’amyotrophie spinale, tout sourire, dans son fauteuil roulant. Grâce au médicament, les parents ont espoir qu’il réussira un jour à marcher.

Nous sommes le 18 décembre 2018. La Coalition avenir Québec a été portée au pouvoir trois mois plus tôt. « Mme McCann était convaincue qu’il fallait aider ces patients-là, mais son ministère, au départ, ne le recommandait pas », se souvient Denis Simard, qui a été son chef de cabinet durant ses 18 premiers mois au pouvoir.

Alors, dès que l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux a réévalué sa position et donné un avis favorable au remboursement du médicament, la ministre a foncé. Le Québec est devenu la première province à rendre accessible ce médicament – qui coûte 350 000 $ par an – aux patients atteints des types II et III de la maladie.

Pour cet ancien proche collaborateur, la « principale qualité » de la ministre de 67 ans est l’empathie. Mais attention, poursuit-il, la « méthode McCann » est certes douce – à des années-lumière de celle de son prédécesseur Gaétan Barrette –, mais elle est sans appel.

« Je répète tout le temps : ne sous-estimez pas Mme McCann », ajoute son ancien chef de cabinet, qui vient tout juste de changer de fonction au sein du gouvernement de François Legault.

Cette gestionnaire de carrière, qui a gravi les échelons dans le réseau de la santé depuis l’obtention de son baccalauréat en service social en 1981, à l’Université McGill, a vite compris comment user de ses nouveaux pouvoirs « pour faire concrètement du bien à du vrai monde ». C’est la raison première pour laquelle elle s’est lancée tardivement en politique, explique une source qui l’a côtoyée à son arrivée au pouvoir.

Chapitre 2

Femme d’action

Un soir, fin novembre 2019, alors qu’elle écoute La Facture à la télé, Mme McCann découvre que des enfants atteints de cancer, dont la maladie a eu des conséquences sur leur dentition, ont besoin de soins dentaires qui ne sont pas remboursés par l’État.

Des familles témoignent qu’elles n’ont pas les moyens de payer les traitements nécessaires qui se chiffrent en dizaines des milliers de dollars.

La ministre est touchée droit au cœur par ce qu’elle entend. Au lendemain du reportage, Mme McCann mandate des fonctionnaires pour voir comment aider ces familles.

À peine un mois et demi plus tard, la ministre annonce que les parents n’ont plus à s’inquiéter. La RAMQ remboursera désormais les frais de soins buccodentaires nécessaires après des traitements de chimiothérapie ou de radiothérapie.

Ce jour-là, dans les coulisses de l’annonce de la ministre au CHU Sainte-Justine, la famille d’un survivant du cancer de 14 ans – qui témoignait dans le reportage télé – approche timidement son entourage politique.

L’ado aimerait… un selfie avec celle qui vient de changer sa vie. Les égoportraits, ce n’est vraiment pas le genre de cette femme d’un naturel très discret, peu encline à tourner l’attention vers elle. Mais aujourd’hui, elle accepte de se prêter au jeu… avec une joie manifeste.

Ton sincère

Les Québécois découvrent une leader au ton posé et rassurant ces jours-ci alors qu’elle apparaît aux côtés du premier ministre François Legault et du directeur de santé publique, le Dr Horacio Arruda, lors de leur conférence de presse quotidienne sur la pandémie de la COVID-19.

Pour ce portrait, Mme McCann a refusé notre demande d’entrevue, expliquant consacrer tout son temps à la gestion de la crise.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

David Levine, ancien président de l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal

Danielle a cette capacité de gagner la confiance de la population. Quand elle parle, on la sent sincère.

David Levine, ancien président de l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal

M. Levine a été le patron de Mme McCann à l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal à l’époque où elle dirigeait le Centre de santé et des services sociaux du Sud-Ouest-Verdun.

En 2012, Mme McCann est devenue à son tour PDG de l’Agence. Alors que son mandat est de quatre ans, elle quitte son poste après deux ans pour prendre sa retraite. Cela coïncide avec le court règne du Parti québécois de Pauline Marois au pouvoir (2012-2014). « C’est une excellente gestionnaire, j’ignore la raison de son départ précipité à la retraite peut-être est-ce politique », suggère M. Levine.

Un autre acteur du réseau qui l’a côtoyée à l’époque confirme ses grandes qualités de gestion. « Parfois, vous pouvez être un excellent gestionnaire, mais vos aptitudes ne correspondent pas à celles recherchées pour le poste, explique cette autre source. Ce n’était pas politique. C’était une question de casting. »

Le « modèle de Verdun »

Il y a 15 ans, à la tête du CSSSS du Sud-Ouest-Verdun, Danielle McCann a été visionnaire, raconte la Dre Geneviève Dechêne, avec qui elle a travaillé à l’époque.

Déjà à ce moment-là, Mme McCann valorisait le travail en équipe entre les différents professionnels de la santé – la fameuse « interdisciplinarité » –, un concept cher à la ministre encore aujourd’hui.

PHOTO FOURNIE

La Dre Geneviève Dechêne

« Grâce à Mme McCann, on a implanté un projet de soins palliatifs à domicile avec des équipes médicales – disponibles 24 h sur 24, 7 jours sur 7 pour les patients », raconte la médecin de famille qui y consacre toujours sa pratique.

Pour Mme McCann et son équipe, cela tombait sous le sens que les patients puissent mourir dans le confort de leur maison. Et il est vite devenu évident qu’on désengorgeait ainsi les hôpitaux en évitant à ces patients des allers-retours aux urgences faute d’un suivi adéquat, explique la Dre Dechêne.

« Ce modèle est d’autant plus important et urgent à l’ère de la COVID-19, où de nombreux patients souffrant de conditions avancées et terminales ne pourront plus être soignés en hôpital », lance la Dre Dechêne, qui mise beaucoup sur son ancienne patronne pour que le « modèle de Verdun » soit reproduit à travers le Québec.

Chapitre 3

Une petite « révolution » en marche

« J’espère que nous allons réaliser de grandes choses ensemble. »

C’est sur ce ton doux, mais persuasif que la nouvelle ministre de la Santé a abordé le président du Collège des médecins, le Dr Mauril Gaudreault, lors de leur première rencontre en janvier 2019.

Le Dr Gaudreault a tout de suite aimé le style de Mme McCann. « Ne vous fiez pas à son air frêle, c’est l’une des personnes les plus déterminées que j’ai rencontrées de ma vie », dit le médecin de famille.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Mauril Gaudreault, président du Collège des médecins

Ensemble, ils n’ont réalisé rien de moins qu’une petite « révolution » – le terme est de la ministre – dans le monde de la santé québécois ces derniers mois, soit convaincre les médecins d’accorder plus de pouvoirs aux infirmières.

Longtemps réfractaire à l’idée, le Collège des médecins recommande aujourd’hui que les infirmières praticiennes spécialisées puissent poser davantage de diagnostics, prescrire des médicaments et des plans de traitement sans avoir à se référer à un médecin.

« Bien des gens ont pensé que j’avais cédé à la pression de la ministre, raconte le Dr Gaudreault. C’est faux. Elle n’a jamais levé le ton. Et encore moins mis de pression. Nous avons pris le temps de nous écouter. »

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec

Avec Mme McCann, on n’est pas dans l’affrontement. Elle a une approche très collaborative, toujours à la recherche du consensus, mais cela ne l’empêche pas d’exiger des résultats.

Le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ)

Plusieurs commentateurs ont décrit la nouvelle ministre comme l’anti-Barrette – son prédécesseur, médecin spécialiste de formation, reconnu pour son style musclé, voire cassant. Mme McCann, elle, n’est pas du genre à brandir la carotte et le bâton. « Je dirais même que ça fait du bien que ce soit une professionnelle de la santé autre qu’un médecin qui dirige le Ministère », lâche le président du Collège des médecins.

Formée en éducation puis en travail social au début des années 80, Mme McCann sait se mettre « en mode écoute », nous ont dit plusieurs personnes interviewées pour ce portrait. À une nouvelle personne qu’elle rencontre dans le cadre de ses fonctions, elle lui demandera ce qu’elle aime lire, ce qu’elle planifie pour ses prochaines vacances, si elle a des enfants, des petits-enfants, tout en restant très discrète, de son côté, sur sa vie personnelle.

Dans une entrevue accordée l’an dernier à un magazine spécialisé pour les 50 ans et plus – Virage –, elle s’ouvrira un peu sur sa fierté d’avoir une fille chercheuse en santé publique, sur sa complicité avec son mari depuis 36 ans ainsi que sur son rôle de proche aidante auprès de sa mère et de sa belle-mère, toutes deux nonagénaires.

A-t-elle des loisirs ? Son ancien chef de cabinet Denis Simard se creuse la tête. À part la lecture – elle lui a prêté un peu avant Noël un livre sur la jeune militante écolo Greta Thunberg –, M. Simard l’ignore. Il la décrit comme une personne très investie dans le travail. « Je recevais bien souvent son premier appel à 6 h du matin et parfois, à 23 h, on échangeait encore des messages. »

Avant que la crise ne frappe, les Québécois ont pu découvrir son sens de l’humour à Tout le monde en parle. La populaire émission de télé a sorti des archives une photo d’elle datant de 1968 où l’on apprend qu’elle a été choisie « reine de la Fiesta sur glace » de Verdun parmi une sélection de « duchesses ». Quel rôle préfère-t-elle, reine de la Fiesta ou ministre de la Santé ? lui demande alors l’animateur, Guy A. Lepage. « C’est difficile [de choisir] », répond-elle en déclenchant les rires dans la foule avant de poursuivre en disant que son poste actuel est « sans pareil ».

IMAGE ARCHIVES LA PRESSE

Danielle McCann a été choisie « reine de la Fiesta sur glace » de Verdun parmi une sélection de « Duchesses » en 1968. Sur l’image, elle est la quatrième à partir de la gauche.

Un coup de foudre

« On s’est rencontrés lundi et on est tombés en amour », dira François Legault en présentant sa candidate dans Sanguinet – cinq jours après cette rencontre coup de foudre – en pleine campagne électorale de 2018. Ils partagent les mêmes priorités, expliqueront-ils par la suite dans différentes entrevues, soit d’améliorer l’accès aux soins de première ligne notamment en changeant le mode de rémunération des médecins de famille.

McCann est d’ailleurs la première ministre de la Santé qui n’est pas médecin depuis un certain… François Legault, en 2002-2003.

Durant la campagne électorale de 2018, cette néophyte de la politique multiplie les rencontres avec les acteurs du réseau de la santé, un carnet de notes à la main.

PHOTO FOURNIE

Carole Grant, présidente de l’Ordre des infirmières auxiliaires du Québec

« Je l’ai sentie vraiment curieuse, à l’écoute. Elle prenait beaucoup de notes », se souvient la présidente de l’Ordre des infirmières auxiliaires du Québec, Carole Grant, alors que les deux femmes se sont rencontrées au lendemain du débat des chefs.

Des mois plus tard, à leur seconde rencontre, la ministre se souvenait précisément de leur discussion précédente; citant des statistiques notées à ce moment-là.

L’été dernier, lors d’une série de visites surprises dans les hôpitaux en régions éloignées, Mme McCann ne s’est pas contentée de serrer « vite vite » les mains des employés avant d’aller rencontrer les PDG, raconte son ancien chef de cabinet, Denis Simard. « Elle parlait d’abord aux employés, longtemps; très longtemps », insiste-t-il.

Titulaire d’une maîtrise en administration des affaires des HEC Montréal – diplôme obtenu sept ans après ses études en service social –, elle hérite du ministère doté du plus gros poste budgétaire de l’État, qui atteint maintenant 45,4 milliards de dollars.

Sur la ligne de front

« Au début de son mandat, son défi a été de transposer sa connaissance du réseau de la santé du papier à la réalité terrain. On sentait parfois un décalage, nous raconte une autre source qui l’a côtoyée dans plusieurs rencontres depuis son entrée en poste. Mais maintenant qu’on est en guerre contre la pandémie, elle est moins technocrate, elle démontre beaucoup plus de leadership. »

Depuis le début de la crise, Mme McCann est très attentive aux besoins des professionnels de la santé « sur la ligne de front ». La ministre et la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, la Dre Diane Francoeur, se parlent fréquemment.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec

J’ai découvert en Mme McCann une alliée à l’écoute de ses parties prenantes dans le cadre de la présente crise. Elle utilise les pouvoirs exceptionnels qui lui sont donnés avec discernement et jugement en prenant bien soin de comprendre la réalité du terrain.

La Dre Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec

La Dre Francoeur sent la ministre très préoccupée par le sort des clientèles vulnérables, notamment les sans-abri.

Le 27 février dernier, au moment de la première conférence de la ministre de la Santé annonçant le premier cas probable d’une patiente atteinte de la COVID-19 au Québec, son prédécesseur à la Santé, le Dr Gaétan Barrette, l’a ridiculisée sur Twitter. « Avez-vous eu l’impression que quelqu’un est vraiment aux commandes lors de la conférence de presse ? », a-t-il demandé en prenant le soin de la taguer (@MinistreMcCann) sur ce réseau social dont il est friand pour commenter l’actualité.

Mais aujourd’hui, le ton a changé. L’heure n’est plus aux reproches. Le Dr Barrette ne l’interpelle plus sur les réseaux sociaux. Son équipe et elle « font ce qui doit être fait », affirme celui qui siège désormais dans l’opposition.

Un autre ancien ministre de la Santé, le Dr Réjean Hébert, se dit « impressionné » par sa façon de gérer la crise. « Elle sait garder son calme et déléguer », observe le Dr Hébert, qui souligne son « excellente décision » de confier au Dr Horacio Arruda les questions de santé publique.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’ancien ministre de la Santé, Réjean Hébert

En coulisses, certains reprochent à Mme McCann de ne pas avoir l’attitude d’un général d’armée qui guide ses troupes. Alors que le personnel soignant réclame davantage d’équipements de protection dont des masques N95 depuis une semaine, des joueurs importants du réseau se plaignent d’un manque de planification du gouvernement allant même jusqu’à se demander si c’est Mme McCann ou le Dr Arruda qui est « le vrai ministre de la Santé », tant ce dernier en mène large, nous confie-t-on.

Son ancien patron à l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal, David Levine, ne croit pas que les Québécois aient besoin d’un général : « Ils veulent une personne rassurante comme elle, et qui est sur la même longueur d’onde que le premier ministre pour mener la bataille à ses côtés. »

« Mme McCann et M. Legault font un travail exemplaire dans une crise sans précédent, lance le Dr Louis Godin de la FMOQ. Je ne voudrais pas être dans leurs souliers en ce moment ! »

« Je ne sens pas chez elle d’ambitions politiques, ajoute pour sa part le Dr Mauril Gaudreault, du Collège des médecins. Elle est motivée par des ambitions de société; elle a un sens de la responsabilité sociale très aiguisé. »

– Avec la collaboration de Denis Lessard, La Presse