(BRUXELLES) Manque d’équipement, de ressources, de temps… De France, une infirmière québécoise raconte son combat en première ligne contre la tornade du coronavirus.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Voix épuisée au bout du fil. Élodie Pigeon revient d’une nuit de garde à la clinique de la Toussaint de Strasbourg, en France, et ne cache pas que ç’a été « difficile ». Les détresses respiratoires se sont multipliées. Un de ses patients est mort. Plusieurs sont en très mauvais état.

Évidemment, elle n’a ni dormi ni mangé. Entre 21 h et 7 h, elle n’a fait que courir entre deux étages, pour soulager, rassurer, accompagner. Ce matin, elle ne cache pas sa lassitude et son sentiment d’impuissance. « La semaine dernière, on avait encore de l’énergie. Là, on commence à être fatigués », lance l’infirmière québécoise.

On ne répétera pas à quel point la situation est critique dans l’Hexagone, au troisième rang des pays les plus touchés d’Europe par l’épidémie de COVID-19, après l’Espagne et l’Italie.

Le cap des 3500 morts vient d’être franchi. C’est particulièrement dramatique dans la région du « Grand Est » (Strasbourg, Mulhouse), où l’on compte près de 1000 morts depuis le début de la pandémie, soit environ le tiers des morts en France. Le système y est tellement saturé qu’une centaine de malades ont dû être transférés d’urgence en Allemagne ou dans d’autres régions de France où les hôpitaux sont moins débordés. Des évacuations par train ou par avion qui ont beaucoup fait parler dans les médias.

Installée à Strasbourg depuis deux ans, où elle travaille dans un EPHAD (CHSLD français), Élodie est aux premières loges pour affronter ce tsunami. Son centre de soins de longue durée a été transformé en « zone COVID » pour désengorger les hôpitaux. Une quarantaine de lits ont été installés sur deux étages avec un minimum d’équipement, à savoir qu’il y a des dispositifs à oxygène, mais pas de respirateurs artificiels pour la réanimation.

En d’autres mots, ses malades ont peu de chances de s’en sortir si leur état se dégrade, scénario hélas envisageable considérant qu’il s’agit en majorité de personnes âgées avec des « antécédents ». Depuis l’ouverture de son service le 20 mars, Élodie a constaté une dizaine de morts. Et encore, ce chiffre datait de lundi…

PHOTO CHRISTIAN HARTMANN, REUTERS

Un patient atteint de la COVID-19 est transporté vers un centre de soins de Strasbourg.

« Ça arrive très rapidement, explique l’infirmière. Une minute, un patient te parle. La minute d’après, il est en détresse respiratoire. C’est stressant, parce qu’il n’y a pas de signes précurseurs. On ne sait jamais quand ça va arriver. »

Élodie confirme que c’est le « chaos » dans le système de santé du Grand Est. À commencer par son centre, qui n’était pas du tout préparé à gérer la crise.

Les premiers jours, son service a été obligé de travailler sans masques FFP2 (équivalent français de nos N95). « On s’est un peu exposés », admet-elle calmement. Certains accessoires, comme les gants, commencent par ailleurs à manquer. Sans parler de son équipe, réduite pour cause de collègues en quarantaine. « Si on a cinq urgences en même temps, on ne fournit pas », dit-elle.

Faute de respirateurs artificiels, ses options sont également limitées. Lorsqu’un patient est en détresse respiratoire et que le masque à oxygène ne suffit pas, elle n’a d’autre choix que de le soulager par des sédatifs. « C’est très angoissant de chercher de l’air, alors ça les rend moins anxieux », dit-elle. La peur ? Elle la voit dans leurs yeux. Plusieurs de ses malades sont heureusement atteints de la maladie d’Alzheimer. « Ils ne comprennent pas ce qui se passe. » Mais pour les autres, ceux qui comprennent, « c’est terrifiant », dit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR ÉLODIE PIGEON

Élodie Pigeon

Dans cette situation, mieux vaut ne pas comprendre.

Élodie Pigeon

Spécialisée en soins palliatifs, Élodie Pigeon avoue qu’elle n’aurait jamais pensé se retrouver dans un tel maelstrom. Tout se déroule avec une intensité et une vitesse qui la dépassent. Mais elle regrette surtout de ne pas pouvoir offrir un accompagnement dans la mort digne de ce nom, comme si toute une partie de son travail avait été amputée dans la spirale des évènements.

Son constat d’impuissance concerne les malades, mais aussi les familles laissées sur la touche, qui ne peuvent assister aux derniers moments des parents infectés. « On n’a pas le temps de prendre le temps pour eux, déplore-t-elle. J’ai l’impression d’être dans une usine. »

« Usine » dans laquelle retournera ce soir l’infirmière de 25 ans, sans savoir lequel de ses patients sera encore là et lequel n’y sera plus. Pour le meilleur ou pour le pire, elle se dit toutefois convaincue que les lits vides ne le resteront pas très longtemps.

« Dès qu’on a un décès, on peut être certains que dans 10 minutes, on va avoir un appel pour une nouvelle admission. Ça va vite… »