Au milieu du confinement général, ils continuent chaque jour à se rendre sur leur lieu de travail pour assurer le bon fonctionnement de la société. Portrait de sept personnes dévouées et indispensables qui font une différence.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Émilie Fortier

Directrice des services pour hommes à la Mission Old Brewery 

Cela fait plusieurs minutes qu’Émilie Fortier énumère les immenses besoins des refuges pour personnes itinérantes comme le sien, ses journées de 12 à 16 heures, sa vie qui se résume depuis 10 jours à « travailler, manger, se doucher, essayer de dormir, puis repartir la machine quatre minutes après le réveil ». Vous avez une famille ? Un ange passe. « Je suis veuve, j’ai perdu mon conjoint il y a cinq ans, j’ai un petit garçon de 8 ans qui est avec mes parents. Je ne sais pas quand je pourrai le revoir vu que je suis trop exposée. » Mme Fortier côtoie chaque jour 300 personnes, essentiellement des sans-abri qui, dit-elle, comprennent l’urgence de la situation. « Mais je ne peux pas dire qu’ils sont protégés. Ils dorment dans des dortoirs de 40 à 70 personnes, à moins d’un mètre l’un de l’autre. On essaie qu’ils fassent la “tête-pieds”, mais avec les odeurs, ce n’est pas évident. On a vite besoin que les autorités nous trouvent d’autres lieux pour accueillir tous ces gens. » Si une personne sans abri à la Old Brewery devient infectée et n’est pas dépistée, « ce sera de 40 à 270 cas d’un coup. » Mme Fortier, qui travaille pour l’organisme depuis huit ans, a toujours eu à cœur d’aider les personnes en situation d’itinérance. Elle est maintenant consciente que c’est toute la société que ses collègues et elle doivent maintenant protéger. « Je me suis retirée des pages Facebook de parents se demandant comment occuper les enfants en temps de quarantaine. Ma réalité, c’est vraiment autre chose. » (L.L.)

Michel de Marchie

Médecin à l’Hôpital général juif de Montréal

Il est aux premières loges de la crise de la COVID-19. Médecin intensiviste, Michel de Marchie travaille au sein d’une équipe de 9 spécialistes et 75 infirmières à l’Hôpital général juif de Montréal, désigné pour accueillir les personnes infectées au coronavirus. Quand nous lui avons parlé, 16 patients étaient aux soins intensifs, sans compter tous les autres admis à l’étage des chambres à pression négative pour éviter la propagation du virus. « Il y a énormément de cas en ce moment, confie-t-il. Les mesures annoncées par le premier ministre Legault devraient commencer à faire effet dans une semaine, 10 jours. » Fatigué ? « Non, dit-il en riant. Il faut s’adapter. Au lieu de me coucher à 23 h, je me couche à 22 h, et puis ça va. » Depuis le début de la pandémie, son travail de spécialiste en soins intensifs n’a pas tant changé. Ce qui a changé, c’est la mise en œuvre des ressources pour protéger le personnel de l’épidémie. « Vous n’avez pas idée du temps que ça prend pour s’habiller complètement. Ça multiplie le travail de façon exponentielle, et c’est ça qui est difficile », dit-il. En attendant, le médecin rappelle qu’il est important de continuer à respecter les consignes en cette période de confinement. « Au bout du compte, c’est pour empêcher que les hôpitaux soient débordés. Autrement, on va devoir faire des choix déchirants comme en Italie. » (S.C.)

Lucie Girard

Caissière de supermarché

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Lucie Girard

Ça fait 30 ans que Lucie Girard travaille dans le même supermarché Metro de Saint-Léonard, rue Jean-Talon Est. Quand elle a commencé, à 16 ans, c’était un Steinberg. « J’ai fait tous les départements, dit-elle. Les caisses, la charcuterie, la boulangerie, les fromages… » Aujourd’hui gérante adjointe au service, Mme Girard gère les caissiers et les dépôts. Prendre congé en ces temps de pandémie ? Pas question. « Tout le monde est au poste. Il y a même plus d’employés que d’habitude. » Le travail n’est pas si différent, si ce n’est que le nettoyage est plus fréquent et plus à fond. « On nettoyait déjà beaucoup. Mais là, on nettoie encore plus : les claviers pour payer, les allées, les paniers. On fait notre gros possible pour que ce soit le plus propre possible et le plus désinfecté possible. Les clients sont très coopératifs, ils nous aident, ils comprennent grandement. » Des mesures ont été adoptées cette semaine pour limiter à 120 le nombre de clients dans le magasin, et des lavabos ont été installés à l’extérieur pour le lavage des mains. « C’est sécurisant, admet Mme Girard. Avant, il y avait beaucoup de gens, c’était un peu la cohue. » Et le papier de toilette, en manquent-ils toujours ? « On en a manqué, mais on n’en manque plus. On en a reçu en quantité ! » (S.C.)

Hicham Jerando

Bénévole

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Hicham Jerando

Arrivé au Québec en 2010 et propriétaire d’une entreprise de textile, rue Chabanel, Hicham Jerando a mis à profit ses contacts dans la communauté marocaine pour organiser rapidement une distribution de paniers alimentaires aux gens dans le besoin. « J’ai parlé à un étudiant ce matin. Il lui restait 30 $, il ne pouvait pas payer son loyer et il n’avait plus rien à manger. Les étudiants qui étaient nombreux à travailler une quinzaine d’heures par semaine n’ont plus de revenus et leur famille à l’étranger ne peuvent plus leur envoyer de l’argent, ça devient compliqué avec les banques. » L’idée de départ était donc surtout d’aider les étudiants étrangers, mais personne n’est exclu. Une livraison a été faite à deux femmes âgées québécoises, comme d’autres paniers ont été acheminés à des étudiants mexicains ou sénégalais. « Je connais un propriétaire marocain d’un Provigo, qui nous aide beaucoup. Une mosquée m’a aussi donné 2000 $. » Trois personnes ramassent sur la route les denrées non périssables. Deux personnes préparent les paniers dans un l’entrepôt – très vaste, à bien plus de deux mètres de distance –, deux personnes s’occupent de trouver les personnes à aider et les organismes prêts à donner. Une dizaine de livreurs apportent les paniers aux personnes aux quatre coins de la ville, mais aussi à Laval et sur la Rive-Sud. Qu’est-ce qui vous pousse à vous démener comme ça, M. Jarando ? « Je suis comme ça ! », répond-il simplement. (L.L.)

Christine Dubuc et Alain Goyer

Agents de voyages

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Christine Dubuc et Alain Goyer

Depuis 10 jours, Christine Dubuc dort quatre heures par nuit. Agente de voyages autonome, elle a réussi, avec son conjoint, Alain Goyer, à rapatrier une trentaine de clients. « On en avait en croisière aux îles Fidji, d’autres en Europe et j’ai des fournisseurs à Vancouver. En raison du décalage horaire, on travaillait tout le temps ! » Leurs clients aux îles Fidji ont vogué sur la mer d’île en île : leur navire obtenait l’autorisation d’accoster au port, puis les autorités changeaient d’avis. « Chaque fois que le bateau était refoulé, je devais relâcher les billets d’avion que je leur avais réservés dans l’espoir que ça fonctionne. » Mme Dubuc insiste : ce sont tous les agents de voyages qu’il faut saluer. « On ne sait pas quand ni comment on sera payés, mais notre seule priorité à tous, c’est de ramener notre monde à la maison. Nos clients remettent entre nos mains des années d’économies pour faire le voyage de leurs rêves. On ne peut pas les traiter à la légère. » Le service aux clients est loin d’être terminé. Suivront les remboursements, les crédits. L’industrie des voyages s’en remettra-t-elle ? « Il faudra un peu de temps, mais il y aura de belles promotions. Et les mordus de croisières vont reprendre la mer. » (L.L.)

Marie-Claude Demers

Pharmacienne

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Marie-Claude Demers

Rue Masson, au coin de la 3Avenue, la pharmacie Jean Coutu de Marie-Claude Demers est plus occupée que jamais. Ça se comprend : les clients ont peur de manquer de tout, y compris de médicaments. Alors, ils commandent plus qu’à l’ordinaire en se disant qu’ils ne pourront peut-être plus sortir de chez eux avant longtemps. « Les livraisons ont presque triplé depuis une semaine », précise la pharmacienne de 37 ans, qui a adopté des mesures pour protéger son personnel, au début de la semaine. Un gardien à la porte demande désormais aux clients s’ils ont voyagé, s’ils font de la fièvre ou s’ils ont plus de 70 ans. Si oui, il ne les laisse pas entrer. Il leur suggère plutôt d’utiliser le service de livraison. Angoissée ? « Oui, comme tout le monde, mais pas plus que ça. Je suis bien organisée et j’ai une équipe formidable. Je n’ai pas perdu de gens depuis le début de la crise. Au contraire, les employés m’offrent de travailler plus. On sent la solidarité. » À la maison, le train-train quotidien est aussi bouleversé. Les deux filles de Mme Demers, âgées de 6 et 9 ans, sont confinées. Et son mari fait du télétravail l’après-midi. « Moi, c’est le contraire, je suis à la maison le matin et je vais à la pharmacie l’après-midi. On fait notre gros possible ! » (S.C.)

À suivre toute la semaine

Travailleurs ou bénévoles, ils sont nombreux à se dévouer pour leur collectivité en cette période de pandémie. Chaque jour dans La Presse, nous vous présenterons l’une de ces personnes très spéciales dont le travail mérite d’être souligné.

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