Des médecins et autres travailleurs de la santé qui craignent de manquer de masques N95 au cours des prochaines semaines lancent un cri d’alarme aux entreprises de la province : si vous possédez des masques N95 ou des cartouches de rechange, songez à les donner aux professionnels de la santé.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

« On sait que les commerces au détail sont en rupture de stock, alors on s’adresse directement aux entreprises, au secteur industriel », dit Guillaume Tardif, un militaire dont la femme travaille comme urgentologue à l’Hôpital général du Lakeshore, à Pointe-Claire.

M. Tardif fait des appels et passe des heures sur les réseaux sociaux pour essayer de trouver des masques, en plus de s’occuper des enfants du couple. Il note que les besoins en masques sont criants au Québec, en Ontario, qu’ailleurs au Canada, et invite les gens qui en ont à contacter le ministère de la Santé et des Services sociaux.

« On ne parle pas de masques jetables, on parle de masques N95 ou munis d’une cartouche qui peut protéger un travailleur de la santé, dit-il. Le gouvernement Legault fait des recherches au niveau des laboratoires, mais ce que j’ai peur, c’est qu’on oublie tout le complexe industriel, qui utilise souvent ces masques-là, les compagnies minières, les compagnies d’aéronautique… »

Des dentistes qui veulent voir les urgences dentaires afin que des patients en douleur ne se retrouvent pas dans les hôpitaux disent eux aussi être incapables d’avoir des masques N95. « Nous voyons nos cas urgents, mais il nous manquera très bientôt de masque N95, on n’en trouve nulle part et notre ordre professionnel ne peut pas nous aider », écrit un dentiste québécois qui veut garder l’anonymat.

Anne Marie Chiquette, de L’Association des cadres du réseau de la santé, note que les manques dans le réseau hospitalier sont «encore rares» actuellement dans les centres désignés pour traiter les gens infectés à la COVID-19. « Le gouvernement est plus en mode rationalisation, pour voir à ce que les masques et les équipements de protection soient disponibles pas juste aujourd’hui, mais tout au long de cette crise. Des Québécois de partout dans le monde nous contactent pour nous acheminer des masques. La protection des professionnels de la santé est la priorité. »

Jeudi matin, Karl Fournier, propriétaire de l’entreprise Air Pure Shop dans l’arrondissement de Saint-Laurent, a accepté de faire un don de 100 paires de cartouches de filtre 3 m neuves. Un médecin est rapidement passé les chercher en voiture.

« On aide comme on peut, explique M. Fournier. Nous, on vend surtout aux entreprises industrielles, mais là, des professionnels de la santé nous ont contacté et on a accepté de faire le don. »

M. Fournier note que sa femme doit accoucher d’ici une semaine, et qu’il pense souvent à la sécurité du milieu hospitalier, des médecins et des infirmières.

« Quand je me couche le soir, c’est sûr que c’est sur ma conscience, ce qui va se produire dans les prochains jours. Est-ce qu’on va être correct ? Est-ce que les médecins vont être correct ? Pour moi, je souhaite avoir du bon karma. »

Groupe Facebook

Guillaume Tardif est membre de plusieurs groupes Facebook de médecins canadiens, et note que beaucoup de bénévoles font des appels à tous et tentent de voir si des particuliers pourraient donner des masques.

« Le problème, c’est que ça prend beaucoup de temps et d’efforts, et qu’on ne sait pas dans quelle condition sont les masques au bout du compte, dit-il. Alors qu’une entreprise, si tu parles au magasinier, tu sais ce qu’il a, tu sais que ça va être dans un état neuf. »

Idéalement, ce serait le premier ministre François Legault qui ferait un tel appel à tous, dit M. Tardif. « Je sais qu’au niveau politique, ça va envoyer le message que le gouvernement est en mode panique, mais avec des articles à tous les jours qui parlent de pénuries de masques, avec neuf médecins qui viennent de mourir de la COVID-19 aux Philippines, on a dépassé ce point-là. »

Alors que des travailleurs de la santé s’inquiètent de ne pas avoir accès à des masques et à des équipements de protection contre la COVID-19, le premier ministre François Legault a assuré mercredi que la province disposait de suffisamment de matériel, mais a ajouté qu’il a pu y avoir certains « problèmes de distribution » ralentissant l’acheminement des stocks.

Sur le terrain, des médecins manquent de protection. Le Dr Simon Kruijen médecin de famille à Terrebonne, a confié cette semaine à La Presse avoir du mal à obtenir des masques et du gel désinfectant.

« On n’y a pas accès. Le virus est rendu communautaire. On devrait se protéger avec tous les patients. […] On se fait toujours dire qu’il y a assez de matériel. Mais sur le terrain, on ne voit pas ça », a-t-il confié.

D’autres médecins montréalais ont aussi entrepris de réutiliser les masques en les plaçant pendant deux semaines dans un sac Ziploc, pour ensuite les porter à nouveau.