La forte hausse du nombre des nouveaux cas de COVID-19 enregistrés au cours des deux derniers jours a créé un certain choc au Québec, mais les experts préviennent qu’il est trop tôt pour en conclure que la province est plus touchée qu’ailleurs ou qu’elle connaît une flambée particulière.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Mardi, l’ajout de 385 nouveaux cas confirmés en une seule journée a fait bondir les statistiques québécoises. Des graphiques ont montré la courbe du Québec dépasser celles des autres provinces, établissant un record canadien. Les chiffres montrent aussi que le Québec a franchi le cap des 1000 cas six jours à peine avoir atteint celui des 100 cas, alors qu’il a fallu 14 jours à l’ensemble du Canada, 21 jours aux États-Unis et 30 jours à l’Italie pour afficher cette progression.

Les 326 nouveaux cas annoncés mercredi représentent une hausse moins spectaculaire que la veille, même si elle reste importante. Les experts incitent toutefois à prendre les chiffres avec un grain de sel.

Il est très difficile de comparer des pays, et même des provinces, sur la base des cas détectés, car les tests ne sont pas faits avec la même intensité dans chaque région.

Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Plusieurs observateurs ont déjà souligné que la hausse du nombre de cas québécois pouvait s’expliquer, au moins en partie, par la hausse de la capacité de test. Le fameux changement de méthodologie est aussi invoqué – tous les cas devaient auparavant être confirmés par le Laboratoire de santé publique, ce qui n’est plus le cas. Notons par ailleurs que les chiffres québécois comprennent les cas confirmés et les cas probables, alors que seuls les cas confirmés sont publiés sur le site de l’Agence de la santé publique du Canada pour plusieurs provinces, dont l’Ontario et la Colombie-Britannique.

Pour éviter ces biais, Benoît Mâsse garde plutôt l’œil sur l’évolution du nombre d’hospitalisations.

« Ça, c’est le reflet direct de l’épidémie en cours, avec un recul de deux semaines. Tous les cas graves se retrouvent à l’hôpital et sont bien comptabilisés », dit-il. La courbe montre une hausse importante, avec un ralentissement de la croissance observée mercredi (11 nouveaux cas, contre 22 la veille).

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Nombre d'hospitalisations dues à la COVID-19 au Québec

« Il faudra attendre plusieurs jours pour voir si on passe d’une croissance exponentielle à une croissance linéaire, ce qui montrerait un ralentissement », dit l’expert, qui rappelle qu’on est encore bien tôt dans l’épidémie pour dégager des tendances.

« On s’attend à ce que la courbe continue d’augmenter. Ça ne veut pas dire que tous les sacrifices reliés à notre confinement collectif ne servent à rien. Mais les personnes restent hospitalisées longtemps : en moyenne 10 jours pour les cas moins sévères et jusqu’à trois semaines pour celles aux soins intensifs, selon les données chinoises. Il va donc nécessairement y avoir un délai avant que nos efforts de contrôle de la COVID-19 se reflètent sur le nombre d’hospitalisations », commente Mathieu Maheu-Giroux, épidémiologiste à McGill.

Un effet de la relâche scolaire ?

Est-ce que la COVID-19 frappe plus fort ici qu’ailleurs  ?

« Je n’ai pas la réponse définitive », répond Anne Gatignol, professeure-chercheuse en microbiologie au département de médecine de l’Université McGill. L’experte estime qu’il est possible qu’on vive actuellement l’effet à retardement de la relâche scolaire. De nombreux Québécois sont alors partis à l’étranger, ce qui suggère qu’ils ont pu rapporter le virus de pays où l’épidémie était plus avancée. À leur retour, ces voyageurs se sont mêlés à l’ensemble de la population puisque les mesures de confinement n’étaient pas encore en place.

Anne Gatignol dit aussi craindre des « bombes à retardement » héritées du manque de réactivité observé selon elle aux États-Unis et en Ontario. « Or, peut-être qu’elle n’est pas à retardement et qu’elle a déjà sauté, la bombe », dit-elle. Elle estime qu’on aura une meilleure idée de l’effet du confinement autour du 30 mars, soit deux semaines après le début de son instauration.

Pendant ce temps, en Ontario…

En Ontario, la semaine de relâche commençait plutôt le 16 mars. « Plusieurs personnes ont annulé leur voyage d’elles-mêmes pour la semaine de relâche, mais pas tous », dit Marc-André Langlois, épidémiologiste à l’Université d’Ottawa. Lui-même a retiré ses enfants de la garderie et de l’école avant que le gouvernement ne les ferme et il a demandé à ses parents de revenir de Floride le 12 mars, parce qu’il suivait la situation au Québec et prévoyait que ça s’en venait. « Mais mon voisin d’en arrière est parti en Floride avec sa famille. »

La disparité des règles entre les deux provinces pose-t-elle problème  ? « On a pas mal les mêmes règles, mais elles n’ont pas été introduites en même temps, dit le Dr Langlois. Ça a pu être un problème pour les Québécois qui travaillent à Ottawa. La moitié des employés de mon université, par exemple, habitent au Québec. Ils ont peut-être pris moins au sérieux les recommandations québécoises en voyant que ça ne se passait pas de la même manière en Ontario. »

La capacité des laboratoires de diagnostic a-t-elle été aussi lente à augmenter  ? « À Ottawa, on fait les tests diagnostiques ici depuis le début de la semaine du 16, dit l’épidémiologiste d’Ottawa. Mais à Gatineau, ils envoyaient encore cette semaine leurs échantillons à Montréal. »

Les descriptions de cas publiés sont aussi plus précises qu’au Québec : pour chaque cas, on indique l’âge approximatif, le sexe, la région de domicile, l’endroit où le virus a été contracté et si l’individu est en isolement.

Autre différence : les parcs pour enfants ne sont pas fermés en Ontario. « Ça s’en vient, mais on a tous été surpris quand le parc de la Gatineau a été fermé. Beaucoup de gens vont s’y promener, c’est très grand, et il ne reste plus grand-chose d’autre à faire », observe le Dr Langlois.

Le nombre d’employés des hôpitaux infectés est aussi élevé. « On vient d’avoir des cas à Ottawa ; à Toronto, ils sont nombreux, dit le Dr Langlois. Maintenant, tous les travailleurs de la santé sont contrôlés avant leur quart de travail. »

Le Dr Langlois est inquiet : le chiffre de 4000 cas réels circule dans le réseau de la santé à Ottawa. « Si c’est exact, les hôpitaux vont avoir de gros problèmes, étant donné que 20 % des patients doivent être hospitalisés. »

Les chiffres en Ontario

688 cas

36 635 personnes testées

24 458 résultats négatifs

9 morts

8 patients infectés ne sont plus positifs (2 tests négatifs à 24 heures d’intervalle)