Le monde souffre. Je ne sais pas comment le dire autrement.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Les bourgeois à l’aise se demandent quelle série télé rattraper en ces temps oisifs et quels sont les meilleurs tutoriels sur YouTube pour apprendre à faire de la poterie. Mais pour la moyenne des ours, c’est l’inquiétude et la souffrance.

On l’a dit mille fois, mais c’était une abstraction comme le sont si souvent les dépêches : beaucoup, beaucoup de gens sont à quelques semaines de la détresse financière. À deux ou trois chèques de paie, disait-on.

On en est là, là, maintenant.

Lundi chez Paul Arcand, tribune téléphonique. Un type appelle, il se décrit lui-même comme un gars de la construction, trois enfants, trois petits-enfants, un gars qu’on imagine « dur sur son corps », comme on disait dans le temps de la Ligue à six clubs…

Sa voix cassait quand il racontait son tourment. Ses obligations financières et la fin de mois qui arrivait, grosse comme le devant du pick-up qu’il venait d’acheter.

J’ai tout arrêté et comme si souvent ces jours-ci, j’ai eu le frisson.

Jamais autant de gens n’ont eu si peur, financièrement, sous nos latitudes. Le monde souffre et l’écho de cette souffrance est terrifiant.

Et comme si souvent ces jours-ci, en écoutant ce père désemparé chez Paul, j’ai pensé : qu’est-ce qui va changer, après ?

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Le monde d’après. Je pense souvent au monde d’après la pandémie.

Aux grandes choses, comme le grand jeu des nations, bien sûr. Le magazine Foreign Policy a demandé à 10 têtes pensantes d’imaginer ce que sera le monde d’après. Exercice fascinant, parce que nous vivons probablement un de ces moments où les plaques tectoniques de l’organisation humaine subissent un home staging planétaire, à mi-chemin entre l’après-2001 et l’après-Seconde Guerre…

Mais je pense aussi et surtout aux petites choses, à hauteur des petites fourmis que nous sommes dans la machine à boules de la vie.

Nous, on va changer comment ?

La génération de mes grands-parents a vécu la Seconde Guerre mondiale. Sauf pour mon grand-père Roger, pas dans les tranchées. Mais dans l’ombre de l’effort de guerre, avec ce que cela comportait de privations.

Peut-être que la nostalgie altère mes souvenirs, mais cette génération-là se méfiait du crédit et n’aimait pas le gaspillage. Ça venait en partie du traumatisme des privations de la guerre et de la crise économique qui l’avait précédée. Ces traumatismes ont influencé la génération de mes grands-parents toute leur vie.

Il y a des traumatismes qui se développent partout dans notre petite nation, ces jours-ci. Si la privation pandémique dure longtemps, qui sait comment ces traumatismes nous influenceront.

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Je redécouvre le téléphone, ces jours-ci. C’est parfait, les textos, FaceTime, Messenger. Mais je me surprends à appeler des amis, des membres de ma famille plus souvent qu’avant. J’ai besoin d’entendre leurs voix. J’ai besoin de demander : comment ça va ?

J’ai un ami entrepreneur qui voit sa business s’effriter en temps réel. Sylvain est un artiste qui s’est égaré en affaires. Le genre à bien traiter son monde, depuis toujours. À comprendre qu’il vaut mieux mettre à profit que tirer profit…

Là, la caisse commence à être vide.

Et là, il souffre. Son monde aussi.

Je l’ai appelé : Comment ça va ?

Pas très bien, mon Pat…

On a parlé. Je pense que ça fait du bien de parler. Ça fait du bien de s’écouter. 

Appelez vos amis, demandez-leur comment ils vont : je vous jure que c’est une forme de vaccin, ces jours-ci.

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J’ai appelé Mapi, aussi.

Comment tu vas, Mapi ?

Mapi allait pas pire, Mapi est toujours tiraillée entre l’optimisme et la prudence. Imaginez ces jours-ci ! Mapi est sociologiquement et anthropologiquement fascinée, en ces jours terribles. Elle est aussi terrifiée par la souffrance qu’elle perçoit partout…

Qu’est-ce qui va changer, Mapi ?

Elle n’a aucune certitude, comme tout le monde. Juste des théories, des hypothèses. Mapi, elle avait déjà changé. Mapi avait une carrière intéressante dans l’audiovisuel canadien-français, à bosser notamment dans des émissions de télé. Une machine à contenu.

Un jour, il y a peut-être deux ans, la machine s’est brisée, elle s’est dit : d’la marde, je débarque…

Elle est débarquée du manège, exit les semaines de fou, la pression, répondre aux emails à 23 h 47 dans son lit et répondre à la réponse à sa réponse à 7 h 04 le lendemain matin…

Et Mapi est allée planter des tomates dans son jardin, dans la banlieue reculée, à l’orée des champs.

PHOTO FOURNIE PAR MAPI

« [Dimanche], je suis allée faire des photos. Le soleil était magnifique. J’en profite pendant que l’horizon n’est pas encore en confinement », raconte Mapi à notre chroniqueur. 

« Je pense que le monde va redécouvrir des affaires, m’a-t-elle répondu. Faire un potager. Cuisiner. Une forme d’autosuffisance, peut-être… »

On a parlé de ma chronique sur la science, la science, qui évolue aussi en dilettante, c’est-à-dire en prenant des chemins de traverse, en découvrant parfois des choses par accident…

Dans notre société d’efficience, dans notre société où il faut toujours couper-dans-le-gras – dans les organisations et dans nos corps –, bref, dans notre société du juste-à-temps, la science peut-elle découvrir des choses par accident, des choses dont l’importance ne se vérifieront que dans 5, 10, 15, 20 ans ?

Mapi : « J’ai l’impression qu’on va devoir penser en amont, prévoir les coups. On peut-tu arrêter d’être juste dans l’immédiat ? On peut-tu prévoir ? »

Des chercheurs l’avaient prévu, ce coronavirus. Depuis le SRAS de 2003. Mais la crise du SRAS s’est résorbée et le financement de la recherche sur les coronavirus s’est, lui aussi, résorbé. Voir les déclarations du chercheur français Bruno Canard qui a dénoncé l’État français qui a fait des coupes dans la recherche année après année : sans ces coupes, a dit le chercheur, il y aurait peut-être aujourd’hui des remèdes pour les coronavirus actuels, comme celui qui nous tombe dessus. Avec le gras, on a coupé ça aussi : la recherche qui ne « sert » à rien.

Mapi, au bout du fil, s’est mise à jazzer et à rêver un peu…

« Tsé, peut-être qu’après, on pourrait apprendre à vivre ?

— Vaste programme, Mapi… »

Elle a ri et il y a eu un petit silence.

C’est elle qui l’a brisé en me racontant que ce matin-là, dimanche matin, elle est allée « voir les champs qui nous nourrissent », dans le bout de Saint-Grégoire.

« Je suis allée faire des photos. Le soleil était magnifique. J’en profite pendant que l’horizon n’est pas encore en confinement. »

Une des photos de Mapi coiffe cette chronique.

On lâche pas, tout le monde.