Dans les cégeps et les universités, la décision de Québec de maintenir la session en cours en demandant aux établissements d’enseignement de faire la formation à distance soulève plusieurs questions. Comment donner les cours dans ce contexte ? Comment assurer l’équité entre les étudiants ? Et les stages ? L’inquiétude est palpable dans le milieu de l’éducation.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Une décision « ridicule », un « gouvernement déconnecté » : Yovan Morin ne mâche pas ses mots. L’enseignant au département des techniques de santé animale du collège Lionel-Groulx en était à montrer à ses élèves les « vraies affaires ». Après la portion théorique de leur cours, ceux-ci allaient participer à la vaccination de chiens et de chats.

Poursuivre la session dans ce contexte est impossible, dit l’enseignant. « Tous mes collègues en santé animale disent la même chose, les profs d’éducation physique et d’art plastique aussi : on ne peut pas mener notre enseignement à distance. »

Qui plus est, l’ordinateur de Yovan Morin est resté au collège, et l’internet ne se rend pas dans « le fond du bois » où il vit, sauf avec une connexion boiteuse.

Enseignante en mathématiques au cégep de Sherbrooke, Julie Dionne est elle aussi inquiète pour la suite des choses. Elle note que les élèves du collégial sont différents des étudiants à l’université. « Ils ne sont pas aussi matures. On a des étudiants qui n’iront pas à l’université, qui ont des cours beaucoup plus pratiques, par exemple les gens dans les programmes techniques », dit-elle.

Julie Dionne a eu un premier contact avec ses élèves récemment, et plusieurs sont prêts à continuer la session.

« Il faut faire quelque chose pour eux, être prêts. Mais ce que je déplore, c’est qu’il n’y a pas de mesures de soutien annoncées. J’ai deux étudiants-parents, une autre qui a la garde de sa petite sœur parce que ses parents sont dans le réseau de la santé. On n’a pas pris ça en compte, et c’est difficile pour nous, les professeurs. On va devoir leur donner une note », dit Julie Dionne.

Autre cas de figure : des élèves « paniquent ». Ils souhaitent aller à l’université en médecine et se demandent s’ils seront pénalisés si leurs notes sont moins bonnes que prévu. « On est vraiment démunis pour leur répondre. C’est très, très angoissant », dit l’enseignante.

Plusieurs enseignants et étudiants ont témoigné de leurs inquiétudes à La Presse au cours des derniers jours.

« Les mathématiques ne peuvent pas s’enseigner uniquement par PowerPoint. […] L’enseignement des mathématiques, pour qu’il soit efficace, a besoin de répondre immédiatement aux questions des étudiants qui peuvent arrêter le ou la professeur(e) durant le développement de la solution afin de clarifier un passage difficile ou mal compris », nous écrit Pierluigi Battisti, enseignant de mathématiques au cégep Montmorency.

Solution recherchée

Les étudiants sont pour leur part nombreux à demander une solution « équitable » pour tous dans le contexte.

« Je vis dans un milieu rural où l’accès à l’internet est, à certains endroits, déficient, voire inexistant. De plus, malgré ce qui est véhiculé, ce n’est pas tous les étudiants qui sont équipés adéquatement : certains n’ont pas d’ordinateur, certains n’ont pas de téléphone intelligent, etc. […] Je ne comprends pas comment les étudiants québécois pourraient être en mesure de tous suivre des cours à distance de façon équitable », écrit Félix Pilon Gagnier, élève en sciences de la nature au Collège de Valleyfield.

Une mère de famille et étudiante à l’Université Laval témoigne elle aussi de son inquiétude. « On est une famille de cinq personnes. J’ai trois cours à l’université, je ne travaille plus, ni mon mari. Juste le stress de penser que dans trois semaines, on n’aura peut-être plus d’argent pour nourrir les enfants, et en plus stresser pour les examens… C’est injuste et inhumain. La peur qui règne dans ma famille est affreuse », a-t-elle écrit à La Presse.

Bien des questions demeurent sans réponse, reconnaît le président de l’Union étudiante du Québec (UEQ). « La sphère académique est souvent sans réponse pour l’aspect des stages et des travaux pratiques, mais aussi pour l’aspect du passage en ligne pour lequel plusieurs personnes n’avaient pas signé à la base », dit Philippe LeBel.

L’UEQ souhaite aussi que les universités offrent aux étudiants d’abandonner une session sans conséquence scolaire et sans frais. « On pense qu’en jumelant ces deux options, ça réduirait le stress à un niveau normal », dit Philippe LeBel.

La Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) dit aussi être en contact avec le ministère de l’Éducation pour statuer sur la suite des choses.

« Il y a des discussions pour déterminer les modalités, prendre les notes qui sont déjà accumulées, c’est une option, que les notes ne comptent pas dans la cote R, ça en est une autre », dit Philippe Clément, président de la FECQ. « On n’est pas fermés sur les moyens, mais on va être fermes sur l’objectif : que personne ne soit laissé derrière », dit-il.

« Des balises claires »

Au cabinet du ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur Jean-François Roberge, on explique que les « modalités qui permettront [aux étudiants] de conclure la session Hiver 2020 leur seront communiquées par leurs établissements dans les prochains jours ».

« Nous sommes actuellement à travailler à l’élaboration de balises claires à cet effet, de concert avec nos partenaires des réseaux collégial et universitaire », a écrit l’attaché de presse du ministre, Francis Bouchard.