Un chercheur marseillais spécialiste de maladies tropicales, très coloré, vient de publier une étude préclinique montrant qu’un antimalarial est efficace contre la COVID-19. Il jure qu’il a trouvé la solution miracle. Donald Trump a fait écho à son enthousiasme, que certains chercheurs estiment prématuré. Un chercheur montréalais teste la chloroquine, mais en conjonction avec un autre antimicrobien.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Une recherche montréalaise

Même s’il est spécialiste de l’hypercholestérolémie, Nabil Seidah connaît bien la chloroquine. C’est qu’en 2005, le spécialiste de l’Institut de recherche clinique de Montréal (IRCM) a publié une étude montrant qu’elle était efficace contre le SRAS. Quand le nouveau coronavirus a commencé à dévaster la Chine, M. Seidah s’est immédiatement replongé dans l’étude de la chloroquine. Mais selon lui, ce médicament antimalarial ne fonctionnera pas seul : il devra être utilisé conjointement avec un antimicrobien. Des collègues de l’IRCM (M. Seidah a plus de 70 ans et ne peut donc quitter son domicile) testent actuellement sur des bouillons de culture virale l’efficacité de la chloroquine et d’un « inhibiteur de furine », une enzyme essentielle pour que le coronavirus entre dans les cellules humaines. M. Seidah a publié à la mi-février dans la revue Antiviral Research une étude sur la présence de cette enzyme furine dans le nouveau coronavirus. Il pense avoir des résultats d’ici deux à trois mois.

Un enthousiasme planétaire

« Nous allons pouvoir rendre ce médicament disponible quasiment immédiatement. Je pense que cela pourrait changer la donne. » Donald Trump n’a pas mâché ses mots jeudi en réagissant à l’étude montrant que la chloroquine, un médicament contre la malaria, pouvait être efficace contre la COVID-19. Un essai clinique sur 3200 patients européens a été annoncé d’urgence dimanche, et devrait donner des résultats dans 15 jours, tout comme un essai américain mené depuis l’Université du Minnesota. Le Royaume-Uni et d’autres pays ont interdit l’exportation de la chloroquine, et 10 000 employés d’hôpitaux en recevront dans un essai de prophylaxie en Angleterre. Plus près de nous, TVA rapportait la semaine dernière que certains médecins montréalais l’essayaient sur des patients atteints de la COVID-19, et la firme de médicaments génériques JAMP Pharma de Boucherville a annoncé le don de 1 million de comprimés de l’antimalarial à des hôpitaux canadiens.

L’étude

Publiée mercredi dans l’International Journal of Antimicrobial Agents, l’étude sur 42 patients a testé l’hydroxychloroquine, un cousin de la chloroquine, ainsi que l’antibiotique azithromycine. Après six jours, la charge virale des 16 patients du groupe contrôle, composé de patients ayant refusé les médicaments, était inchangée, alors que la charge virale des 20 patients ayant pris seulement de l’azithromycine avait diminué de moitié et qu’elle était nulle après cinq jours chez les six patients ayant pris les deux médicaments. En entrevue à plusieurs médias français, l’auteur principal de l’étude, Didier Raoult, de l’Institut Méditerranée-Infection, a affirmé cette fin de semaine qu’il était « immoral » de ne pas utiliser dès maintenant la chloroquine pour traiter la COVID-19.

SRAS et Chine

La chloroquine avait été utilisée avec succès contre le SRAS dans des bouillons de cellules de singes, selon l’étude de M. Seidah. « Malheureusement, le financement de recherche s’est tari parce que le SRAS a disparu. » Un collaborateur de M. Seidah avait eu l’idée de tester la chloroquine contre le SRAS parce que d’autres études avaient montré qu’elle avait un effet antimicrobien. La chloroquine a été testée chez l’animal contre un autre coronavirus, responsable du syndrome respiratoire du moyen-orient (MERS), sans succès selon M. Seidah. « La chloroquine peut entraver dans certains cas le fonctionnement du système immunitaire. C’est pour cette raison que je ne pense pas qu’elle pourra être utilisée seule, mais seulement avec un autre médicament antimicrobien. »

Qui est Didier Raoult

PHOTO GERARD JULIEN, AFP

Didier Raoult est l’un des experts mondiaux des maladies tropicales et fait partie du conseil scientifique COVID-19 du gouvernement français.

Malgré ses airs de « vieux druide fantasque », comme le décrit le magazine Sciences et Avenir, le Dr Raoult, né en 1952 dans l’alors colonie française du Sénégal, est l’un des experts mondiaux des maladies tropicales et fait partie du conseil scientifique COVID-19 du gouvernement français. Collectionneur de virus et bactéries – il a monté à Marseille une bibliothèque microbienne de 3000 espèces –, il a donné son nom à deux bactéries, Raoultella planticola et Rickettsia raoultii, selon Sciences et Avenir. Il ridiculise ses critiques en les traitant de « petits marquis parisiens » et n’est pas étranger à la controverse, ayant à la fois critiqué l’interdiction du voile à l’université et les modèles prédisant une catastrophe climatique.

Les critiques

Le « Collectif FakeMed », créé en France pour lutter contre le remboursement de l’homéopathie par les assurances médicales publiques, a critiqué la « communication précoce » des résultats du professeur Raoult. « L’étude du Pr Raoult est une étude préliminaire qui donne de l’espoir, mais qui ne permet pas à ce jour de tirer des conclusions aussi hâtives », a expliqué à La Presse le Dr Cyril Vidal, président de FakeMed. « Concernant son protocole, les groupes ne sont pas identiques, l’expérience ne se fait pas contre placebo, il n’y a pas de double aveugle. Ce n’est pas choquant pour une étude préliminaire, mais ça ne permet pas de conclure. Nous trouvons dommageable qu’une communication aussi précoce de résultats en cours d’étude se fasse auprès du grand public. En effet, cela risque d’entraîner de nombreux cas d’automédication, puis de non-respect des règles de confinement. »

Contre la méthode

Que pensent les auteurs de l’étude publiée mercredi des critiques méthodologiques du Dr Vidal, auxquelles s’ajoute l’utilisation non encadrée de l’antibiotique azithromycine ? Un porte-parole du groupe du Dr Raoult, qui a demandé à ne pas être cité par son nom, a indiqué à La Presse que les chercheurs de l’Institut Méditerranée Infection ne sont pas d’accord avec la nécessité de faire des essais cliniques avec placebo avec une molécule aussi prometteuse que la chloroquine. Il a renvoyé La Presse à une série de vidéos prises lors de soirées « Contre la méthode » sur le site YouTube de l’Institut, qui attaquent plusieurs des pratiques courantes de la recherche médicale.

Les autres usages

La chloroquine est aussi utilisée pour lutter contre l’arthrite rhumatoïde. L’une des avenues proposées pour lutter contre la COVID-19 est justement d’empêcher le système immunitaire de surréagir et d’endommager les poumons des malades, un peu comme ce qui survient lors de maladies auto-immunes comme l’arthrite.

Les chiffres

12,5 % des patients du groupe contrôle de l’étude de Didier Raoult avaient une charge virale nulle au 6e jour

50 % des patients du groupe traité à l’hydroxychloroquine dans l’étude de Didier Raoult avaient une charge virale nulle au 6e jour

100 % des patients du groupe traité à l’hydroxychloroquine et à l’azithromycine dans l’étude de Didier Raoult avaient une charge virale nulle au 6e jour

Source : International Journal of Antimicrobial Agents