Manufacturiers et détaillants se montrent rassurés de voir le transport de marchandises maintenu, mais continuent à surveiller l’approvisionnement venant des États-Unis. Le secteur du camionnage, de son côté, souligne le rôle essentiel des chauffeurs et dénonce les fermetures et réductions de services dans les haltes et relais routiers américains.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Toute la marchandise

Contrairement à ce que les conjectures des derniers jours avaient laissé craindre, il n’y aura pas de distinction entre les biens jugés « essentiels » et les autres. Quelque 2,7 milliards de dollars traversent la frontière chaque jour et « ce commerce est essentiel », a déclaré la vice-première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales, Chrystia Freeland, à Ottawa mercredi.

Cela signifie que les consommateurs continueront à retrouver les produits et denrées des États-Unis en magasin, mais aussi que les fabricants pourront continuer à s’approvisionner en matériaux et composantes chez nos voisins du Sud et à y exporter leurs produits.

La fermeture de la frontière aux touristes et aux déplacements non essentiels pour limiter la propagation de la COVID-19 est d’ailleurs vue d’un très bon œil par les fabricants préoccupés par la santé des employés de production. « Dans le secteur manufacturier, on ne peut pas faire de télétravail », résume la PDG de Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), Véronique Proulx.

Incertitude au sujet des travailleurs

Les exportateurs québécois s’inquiètent toutefois de savoir si leurs employés qui sont titulaires de visas pour travailler aux États-Unis pourront continuer à traverser la frontière librement. « On parle d’équipes volantes d’entretien et de soutien technique pour des entreprises québécoises qui ont des usines aux États-Unis [ou] qui installent de l’équipement et assurent la maintenance chez des clients », explique Mme Proulx. Si ces travailleurs ne sont pas reconnus comme essentiels par Washington, des entreprises risquent de devoir fermer leurs usines américaines.

Par contre, l’Union des producteurs agricoles (UPA) est enfin rassurée : les travailleurs étrangers temporaires (TET) pourront entrer au Canada moyennant une période d’isolement de 14 jours. Le secteur agroalimentaire québécois emploie environ 16 000 TET du Mexique, du Guatemala et d’ailleurs. « Sans leur arrivée à partir du mois prochain, plus particulièrement dans le secteur horticole, la saison de production était compromise et ouvrait la porte à une explosion de la facture d’épicerie », a souligné l’UPA mercredi.

Pas de problème d’approvisionnement pour l’instant

« Ça roule à plein régime, tout le monde est à capacité maximale en ce moment », témoigne le PDG de l’Association du camionnage du Québec, Marc Cadieux. Même son de cloche au Conseil québécois du commerce de détail (CQCD), où l’on n’a pas entendu de membres inquiets de l’approvisionnement en marchandise américaine. Peut-être parce que même la Chine commence à se rétablir ? « La Chine est en train de repartir, on s’attend à ce que l’approvisionnement pour la prochaine saison soit là. Ce qui a nui, c’est le blocus ferroviaire, mais c’est pas mal résorbé », résume René Desmarais, conseiller principal au CQCD. « Les services de logistique au Canada sont parmi les plus robustes, nos systèmes sont modernes et bien structurés », plaide-t-il.

Pas de souci non plus du côté de la SAQ, ni pour les vins et autres alcools en provenance des États-Unis ni pour les produits italiens et français. « À court et moyen terme, il n’y aura pas d’impact, parce que ce qu’on va injecter dans le réseau est déjà en entrepôt », indique un porte-parole de la Société, Mathieu Gaudreault. Mais « c’est une situation qu’on suit de très près, des États-Unis et également d’Europe ».

Quels magasins fermer ou laisser ouverts : en ce moment, c’est plus l’achalandage que l’approvisionnement qui semble préoccuper les marchands québécois. « On est en train de rassembler des demandes auprès des instances gouvernementales », dit M. Desmarais.

Les Américains pourront-ils continuer à fournir ?

Aux États-Unis, on se pose néanmoins des questions sur l’effet qu’aura la progression du virus sur la santé et, donc, la disponibilité des travailleurs américains. « Il n’y a pas encore d’impact significatif, mais ça va venir. Ça fait des semaines que des manufacturiers n’ont pas accès à certains produits et composantes de la Chine », illustre la PDG de MEQ.

« On n’aura pas de pénurie, mais ça se peut qu’au lieu de 30 variétés de pain, il y en ait 20. Ça va être la même chose dans les fruits et légumes et certains produits », prévoit le directeur des relations gouvernementales pour le Québec au Conseil canadien du commerce de détail, Jean-François Belleau. Les membres sont en train de regarder la situation de près, dit-il. « On regarde ailleurs, mais surtout ici, au Québec et au Canada. Il se produit énormément de nourriture au Canada. »

L’impact de la COVID-19 sur la demande américaine est aussi une préoccupation pour les exportateurs québécois. Pour l’instant, « les carnets de commandes sont pleins », dit Mme Proulx, mais les manufacturiers s’attendent à ce que la demande de certains produits de consommation non essentiels diminue… sans savoir exactement quand ni où les effets se feront ressentir.

Complications pour les camionneurs

« Dans certains États américains, on parle de fermer les haltes routières », dénonce le PDG de l’Association du camionnage du Québec, Marc Cadieux, en citant les aires de repos publiques de la Pennsylvanie.

Teamsters Canada, qui représente 5500 membres au Québec, reçoit même des appels de camionneurs qui ne font pas partie du syndicat. « Le long de l’Interstate 95, un tronçon très important pour le transport de marchandises nord-sud, plusieurs truck stops ont réduit leurs activités », témoigne le directeur des communications pour le Québec, Stéphane Lacroix. Repas qui ne peuvent plus être mangés sur place, toilettes et douches mal entretenues, les services se dégradent. Des clients ont même refusé à des camionneurs d’utiliser leurs toilettes, dit-il.

Autre source d’irritation en cette période de pandémie : le nettoyage de l’habitacle du camion entre les changements de conducteurs. « Les gens ne veulent pas attraper la COVID-19 dans leur cabine », dit M. Lacroix. « Si on veut que les produits médicaux et les denrées circulent, ça prend des aires de repos accessibles et des truck stops ouverts. »