Dans l’anxiété générale, devant les courbes de stats morbides qui continuent leur course folle, Nathalie Grandvaux voit au moins une bonne raison de se rassurer.

YVES BOISVERT YVES BOISVERT
La Presse

Il n’y a jamais eu autant de collaboration internationale entre les chercheurs.

La Dre Grandvaux, biochimiste à l’Université de Montréal, dirige des recherches sur les infections respiratoires au CHUM.

Ses recherches ne sont pas du côté des vaccins, mais des antiviraux. Autrement dit, un médicament qui ne « guérit » pas, mais qui limite au maximum les effets nocifs du virus.

« On tente de développer un antiviral à large spectre, comme il existe des antibiotiques à large spectre. »

Il existe plusieurs médicaments antiviraux très spécifiques, dit-elle, mais « nous, on tente d’en trouver un qui neutraliserait plusieurs virus différents ».

Autant la crise actuelle complique le travail sur le plan personnel, autant elle force à accélérer les recherches.

PHOTO ADRIAN DENNIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Les mécanismes de réplication du virus dans le corps restent largement à élucider, écrit notre chroniqueur.

À Toronto, on a recueilli des échantillons du coronavirus, il a été isolé et il est distribué dans quelques labos à haute sécurité, où il est développé à des fins expérimentales. Le CHUM n’a pas encore obtenu les siens.

Mais déjà, elle est impressionnée par l’échange fulgurant d’informations qu’elle voit circuler.

« Les nouvelles connaissances sont partagées très rapidement. C’est extrêmement beau et rassurant à voir. C’est sans précédent.

« La réalité de la recherche scientifique, c’est que souvent, les gens tentent de garder les informations pour eux, pour pouvoir les publier en exclusivité, et ensuite obtenir du financement. Le financement étant lié aux publications… Les événements nous forceront peut-être à repenser les modes de financement, d’ailleurs. »

Mais en ce moment, le contraire se produit.

« Je sais que bien des gens sont sceptiques quant au partage d’informations avec la Chine, mais les chercheurs chinois partagent toutes leurs informations. »

Plusieurs scientifiques chinois en virologie ont d’ailleurs été formés à Montréal…

Dans le milieu scientifique, le sentiment d’urgence est arrivé très vite. La plupart des journaux scientifiques ont aussi donné accès gratuitement à leurs publications.

Nathalie Grandvaux, biochimiste 

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En mai 2019, la Dre Grandvaux faisait un plaidoyer pour la recherche fondamentale devant les instituts fédéraux de recherche. Depuis longtemps déjà, les scientifiques ont démontré les risques de pandémies causées par l’apparition d’un nouveau virus. Les mêmes avertissements ont été lancés partout dans le monde depuis bien des années, et l’idée n’est pas de dire « elle nous l’avait bien dit ».

Simplement, à 10 mois de distance, relire la présentation de la chercheuse est troublant.

Avant de développer des thérapies, il reste plusieurs mécanismes fondamentaux à étudier et à comprendre. Autrement dit, on ne peut pas trouver des solutions dans un vide de connaissances fondamentales. On est loin du « vide », rassurez-vous, mais cette recherche « fondamentale », longue, coûteuse, peu spectaculaire, n’a pas été à la mode dans la décennie passée.

Comme tous les gens dans le milieu, la vice-rectrice à la recherche à l’Université de Montréal, Marie-Josée Hébert, confirme d’ailleurs que la recherche fondamentale a été « fragilisée » dans la dernière décennie.

Depuis deux ans, les fonds ont été augmentés, mais dans les 10 années précédentes, les gouvernements ont mis l’accent sur la recherche « appliquée », censée fournir des résultats rapides.

Les mécanismes de réplication du virus dans le corps restent largement à élucider. Car pour trouver les moyens de neutraliser le virus, encore faut-il en comprendre la production.

« Il faut avoir une longueur d’avance pour pouvoir réagir rapidement à l’arrivée d’un nouveau virus, dit la Dre Grandvaux. Il faut découvrir des points communs entre les virus et extrapoler, savoir de quelle famille il sera. Avoir une stratégie non spécifique. »

La bonne nouvelle : le message passe, et même avant la crise actuelle. « Je pense qu’on peut être rapides et autonomes au Canada. »

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Éric Cohen, chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal, confirme la rapidité de la réponse scientifique et du financement fédéral accéléré.

« Dès le mois de février, suite à la publication de la séquence génétique du virus par les Chinois, on a pu confirmer à 100 % que c’était un coronavirus. »

Le problème, comme on sait maintenant, c’est que ce nouveau virus infecte « une population totalement naïve », c’est-à-dire sans la moindre défense.

« On a tous une immunité contre l’influenza, mais elle n’est pas assez spécifique à celle qui arrive d’une saison à l’autre et certains seront malades. Là, on n’a absolument pas d’immunité. »

Oui, le virus, qu’ils appellent « SARS-II », tant il a de similitudes avec celui de 2003, vient de la chauve-souris. L’animal vit en symbiose avec ce type de virus. Mais y a-t-il eu un intermédiaire ? Un pangolin ? Un civet ? Ce n’est pas clair encore.

Il confirme que toute la recherche, qu’il observe de toutes les sources habituelles, prend un coup d’accélérateur.

Et en attendant un vaccin, il porte ses espoirs aussi sur les antiviraux, qui agissent comme inhibiteurs des virus.

«  Il y a plusieurs voies prometteuses lors des tests sur les animaux », dit l’expert en VIH.

Certaines molécules pour traiter le VIH sont d’ailleurs considérées et testées en Europe et en Chine, et les connaissances acquises dans la lutte contre le sida sont transférables en partie.

« Ça va être une période très intense sur le plan scientifique. Je suis confiant que d’ici 12 à 18 mois, on va avoir un vaccin. Et au fur et à mesure qu’on va apprendre, on va atténuer l’impact du virus.

« Quand j’ai commencé à travailler sur le VIH, on n’avait rien du tout. On avait un nouveau virus, à peine séquencé. On travaille avec des moyens beaucoup plus sophistiqués. »

L’effort scientifique est colossal. Partout sur la planète, une énergie commune se déploie face à cette « menace contre l’humanité ». Et si la pandémie est sans précédent, la contre-attaque scientifique l’est tout autant, de Montréal à Pékin.