Alors que le nombre de cas de COVID-19 connaît une hausse rapide aux États-Unis et que des ratés obligent des États à prendre des mesures musclées pour contenir le virus, serait-il opportun de fermer la frontière avec le Canada ? Une experte croit que « le risque surpasse les bénéfices », du moins pour le moment. 

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« Personnellement, je n’irais pas dans les régions où il y a une plus grande concentration d’infections, comme Los Angeles et l’État de Washington, mais je ne suis pas d’avis qu’il faille fermer la frontière. L’impact sur le commerce serait important et le fait d’empêcher l’importation de fruits, de légumes et de médicaments représente un risque qui serait plus grand que les bénéfices », affirme la virologiste et éthicienne Carolina Alfieri, de la faculté de médecine de l’Université de Montréal. 

Cette spécialiste du contrôle des infections venait tout juste de participer à une réunion de préparation aux pandémies de l’Agence de santé publique du Canada lorsqu’elle a rappelé La Presse. Cette organisation fédérale, composée de différents experts de partout au pays, fait des recommandations en matière de santé publique qui aident les décideurs à prendre position. « Nous n’avons pas encore abordé le sujet de la fermeture de la frontière avec les États-Unis, mais peut-être faudra-t-il le faire lors d’une prochaine réunion », a indiqué la Dre Alfieri. 

Selon elle, la fermeture d’une frontière peut s’avérer très efficace pour limiter la propagation d’un virus, comme cela a été le cas lorsque les États-Unis ont bloqué l’entrée aux étrangers qui ont séjourné en Chine ou en Iran au cours des 14 derniers jours. « M. Trump a été très vite, en partie parce qu’il est protectionniste. Mais ç’a été une des meilleures décisions. Je lui lève le chapeau. Si nous avons beaucoup moins de cas en Amérique [qu’en Europe et en Asie], je pense que c’est en partie dû à la décision de M. Trump. » 

Fermer la frontière canado-américaine serait cependant loin d’avoir la même efficacité, puisque la concentration d’infections aux États-Unis – 0,34 cas confirmé par 100 000 habitants en date de mercredi – demeure très comparable à celle du Canada (0,27 par 100 000). Par comparaison, l’Italie a une concentration d’infections de 20,58 par 100 000 habitants.

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« Si ça grimpe de la même façon que ç’a grimpé en Italie, et qu’on atteint par exemple 10 fois plus de cas aux États-Unis qu’au Canada – et que la mortalité grimpe tout autant –, oui, il y aurait lieu de fermer les frontières », analyse la Dre Alfieri. 

« Je suis très inquiète »

Élisabeth Vallet, directrice scientifique de la chaire Raoul-Dandurand et chercheuse en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis, croit cependant que le gouvernement canadien doit d’ores et déjà réfléchir sérieusement à une éventuelle fermeture de la frontière.

« Je suis très inquiète. Il y a une volonté de la part de la Maison-Blanche de minimiser la situation parce qu’elle n’est pas favorable au président et aux marchés financiers. Il y a un manque de transparence qui fait qu’on ne peut pas se fier aux chiffres officiels concernant le nombre de cas », dit-elle. 

« Le système de soins de santé des États-Unis a aussi une capacité d’absorption limitée par rapport à celle du Canada », ajoute Mme Vallet. 

Il y a toute une tranche de la population américaine qui n’ira jamais se faire soigner par peur des coûts engendrés par la maladie.

Élisabeth Vallet, directrice scientifique de la chaire Raoul-Dandurand et chercheuse en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis

Selon le Conseil canadien des affaires, les échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis représentent 718,5 milliards par année. Les Américains exportent tout près de 1 milliard de marchandises chaque jour vers le Canada (363,8 milliards par année), le Canada en envoie à peine moins (354,7 milliards par année).

Marc Cadieux, PDG de l’Association du camionnage du Québec, souligne que le transport de marchandises entre les deux pays implique, par sa nature, peu d’interactions entre individus, ce qui limite les risques de contagion. « Typiquement, un camionneur qui se rend aux États-Unis va parler avec un douanier, s’arrêter dans une ou deux haltes routières et s’adresser au gardien d’une guérite. On est loin des voyageurs qui se retrouvent à 300 dans un avion avec de l’air recyclé », dit-il. 

Élisabeth Vallet croit cependant que la question de la fermeture de la frontière finira inévitablement par être sur la table. « C’est sûr qu’il y a un risque de provoquer une réaction intempestive de nos voisins si nous fermons la frontière. Ce n’est pas une décision qu’on peut prendre à la légère, mais j’espère que notre gouvernement se pose au moins la question », dit-elle.