Alors que les images de Québécois en train de faire la fête au soleil se multiplient, le cabinet de François Legault réitère qu’il « ne peut tolérer » de tels actes d’insouciance. Inquiets, des experts craignent d’assister à une série de petites éclosions au Québec. Des travailleurs de la santé déplorent pour leur part le « je-m’en-foutisme » d’une partie de la population.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Les internautes sont nombreux à diffuser sur les réseaux sociaux des images de leur périple dans un catamaran au maximum de sa capacité ou de leur souper entre amis. Dans la plupart des cas, les consignes sanitaires sont bafouées une fois les pieds dans le sable, comme le révèlent au moins une quinzaine de vidéos éphémères consultées par La Presse sur Instagram.

Certains voyageurs organisent des partys avec d’autres groupes de Québécois, d’autres partagent des bouteilles d’alcool à même le goulot, révèlent ces mêmes images. À Tulum, sur une piste de danse bondée où tout le monde est collé, pas un masque en vue. Au détriment des consignes sanitaires imposées au Québec, plusieurs groupes d’amis profitent de repas au restaurant sans distanciation, échangent la même cigarette et se font des câlins en dansant, visages rapprochés.

Québec fera le point ce mardi dans une conférence de presse du ministre de la Santé, Christian Dubé.

Notre demande demeure la même : ce n’est pas le temps de partir en voyage.

Le cabinet du premier ministre François Legault, par courriel

« La situation est extrêmement fragile au Québec et on ne peut tolérer que des gens voyagent de façon insouciante et affligent notre système de santé davantage », a insisté par écrit le cabinet du premier ministre François Legault lundi matin.

Les politiques de gestion frontalière ainsi que l’application de la Loi sur la mise en quarantaine relèvent du gouvernement fédéral, rappelle le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) par courriel.

« [Le Ministère] travaille en étroite collaboration avec celui-ci afin que soient déployées des mesures adaptées aux préoccupations du Québec en la matière. Nous demeurons préoccupés par la situation à l’international. Plusieurs mesures sont évaluées afin de contrôler la propagation du virus sur le territoire québécois, dont le déploiement de tests rapides dans les aéroports. »

Des experts inquiets

Spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital général juif de Montréal, le DMatthew Oughton rappelle que dans le réseau de la santé, on regarde ces voyageurs avec consternation depuis plusieurs jours. La province a enregistré 2265 nouveaux cas et 37 morts supplémentaires lundi, ajoutant au passage 39 hospitalisations, pour un total de 1124. « La situation est critique », a d’ailleurs reconnu sur Twitter le ministre de la Santé, Christian Dubé, alors que plusieurs hôpitaux sont près de leur point de saturation.

« C’est certainement très frustrant pour nous de voir que toutes les précautions sont négligées parce que des gens estiment qu’elles ne s’appliquent pas à eux. Le virus ne prend pas de vacances de Noël même si vous en prenez », dit en soupirant le médecin.

Pire encore : ces nombreux départs vers des destinations « chaleur » surviennent alors que le nouveau variant britannique de la COVID-19 continue de susciter des inquiétudes un peu partout dans le monde, ajoute M. Oughton. Jusqu’ici, quatre cas ont été détectés au Canada ; un couple originaire de Durham, en Ontario, a été le premier samedi, puis un cas a été détecté à Ottawa et un autre à Vancouver dimanche.

C’est simple : les précautions s’appliquent à toute personne qui a une paire de poumons. Tout le monde peut être infecté, n’importe quand.

Matthew Oughton, médecin

Ces voyageurs mettent en péril l’éradication de la pandémie qu’ils souhaiteraient pourtant eux-mêmes, déplore l’expert. « On sait qu’on peut prendre le dessus sur ce virus, quand le vaccin sera administré à une majorité de la population. C’est particulièrement tragique que ça arrive maintenant, alors qu’on est si proches du but. »

À l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM), la professeure Roxane Borgès Da Silva est du même avis. « Pour moi, à ce stade-ci, les personnes qui vont dans le Sud n’ont tout simplement pas le sens du bien collectif. »

Parce qu’elle doute du fait qu’à leur retour, ces voyageurs respectent les règles de quarantaine qui leur sont imposées, la spécialiste suggère à Québec et à Ottawa de mettre sur pied des endroits voués à accueillir ces gens pour deux semaines, afin de s’assurer « qu’ils s’isolent convenablement » et qu’on protège ainsi le réseau de la santé d’une montée fulgurante des hospitalisations.

C’est vraiment inquiétant et inégal. Si on ne fait rien, on risque de se retrouver avec plein de petites éclosions au Québec, et comme les gens seront plutôt réfractaires aux mesures, ils propagent le virus partout.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’ESPUM

Même son de cloche du côté du DAlexis Turgeon, chercheur au centre de recherche du CHU de Québec–Université Laval. « Dans le réseau, on se prépare en ce moment à une augmentation du nombre de cas dans les prochaines semaines. La hausse se voit déjà en réalité, sans les retours en masse de l’étranger ni les contrecoups des célébrations de Noël encore », explique-t-il, se disant « très inquiet » pour la suite.

Surcharger encore les hôpitaux reviendrait à mettre davantage en danger des patients à risque, rappelle M. Turgeon, alors que du délestage est déjà en cours partout au Québec. « Un élastique, ça peut s’étirer, mais ça a toujours une limite. Il ne faudrait surtout pas qu’on ne puisse plus soigner des cas urgents de conditions cliniques qui n’ont rien à voir avec la COVID-19 », soulève-t-il.

« On est abasourdis, découragés »

Chez les travailleurs de la santé, on accueille très mal les nombreux voyages vers le Sud, critiquant l’égoïsme des citoyens qui s’envolent pendant les Fêtes. « On regarde le monde partir avec un sourire à l’envers, en se disant qu’ils vont venir se faire soigner après pendant que nous, on travaille comme des fous », martèle la présidente du Syndicat des professionnelles en soins (SPS) de la Montérégie-Ouest, Mélanie Gignac, qui représente infirmières et inhalothérapeutes.

« Quand on voit des gens bronzés venir se faire soigner à l’urgence, on est un peu fâchés, c’est sûr. C’est du je-m’en-foutisme. Il n’y a pas de mots pour exprimer notre découragement face à cette situation », ajoute Mme Gignac, en précisant que les démissions s’accumulent dans plusieurs régions tellement la pression est forte.

On doit tous se priver pendant qu’eux s’envolent vers le Sud comme si c’était une année normale. On est abasourdis, découragés.

Mélanie Gignac, du SPS de la Montérégie-Ouest

Des forfaits tout-inclus au rabais sont d’ailleurs offerts comme chaque année auprès des transporteurs aériens malgré le contexte de pandémie.

« Plus que jamais, vous méritez certainement des vacances qui vous permettront de vous évader ou de renouer avec vos amis et votre famille vivant à l’étranger », peut-on lire sur le site de la compagnie Air Transat présentant les différentes mesures sanitaires de son programme Protection Voyageur.

« Les protocoles sanitaires de chacun de nos hôtels sont disponibles sur notre site internet, et nous intervenons auprès de l’hôtelier si nos représentants à destination nous informent d’un non-respect de ces protocoles », affirme Christophe Hennebelle, des affaires publiques d’Air Transat.

Mesures frontalières « robustes »

Les mesures mises en place aux frontières depuis mars 2020 fonctionnent, a soutenu le cabinet de la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, dans une entrevue téléphonique. Seulement 1,8 % des cas de COVID-19 au Canada sont le résultat de personnes ayant voyagé à l’extérieur du Canada. « Avec une quarantaine de 14 jours, les mesures au pays sont parmi les plus robustes au monde. »

Près de 180 agents de la Santé publique sont présents aux différents points d’entrée à travers le pays.

Plus de 4600 appels sont faits chaque jour pour vérifier que la quarantaine est respectée et, lorsque cela est nécessaire, un suivi est fait par les policiers.

On assure du côté de la Santé publique que le gouvernement continue d’appliquer des mesures frontalières, dont une période obligatoire d’isolement de 14 jours pour les voyageurs entrant au Canada, symptômes ou pas. Pour le moment, il demeure possible de voyager par avion. Il n’est pas question d’une fermeture complète de la frontière.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Les mesures mises en place aux frontières depuis mars 2020 fonctionnent, a soutenu le cabinet de la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, dans une entrevue téléphonique.

Dès leur retour, les vacanciers fournissent leurs coordonnées et des renseignements sur leur quarantaine.

Depuis la fin de novembre, ils doivent soumettre leurs informations par l’entremise de l’application ArriveCAN avant de monter à bord de leur vol vers le Canada. C’est exactement ce qu’a fait Frank Chabot à son retour de Floride, où il séjournait pour des raisons professionnelles. Chaque jour, il remplissait le questionnaire d’auto-évaluation des symptômes de la COVID-19. « Oui, le téléphone est géolocalisé avec l’application, mais la possibilité de tricher est là, même si moi, je ne voulais pas risquer une amende. »

Pendant sa quarantaine, il a reçu deux appels des autorités sur son téléphone portable, mais aucune visite en personne. Rien n’empêche les gens de laisser leur cellulaire à la maison ou de recevoir de la visite chez eux, admet-il.

Je comprends en même temps que c’est impossible de vérifier si tout le monde respecte les consignes à la lettre.

Frank Chabot, voyageur

« Tout voyageur qui ne reçoit pas d’appel d’un agent en direct reçoit un appel automatisé pour vérifier la conformité », explique la Santé publique.

Les réfractaires s’exposent à des sanctions pouvant aller jusqu’à six mois d’emprisonnement ou 750 000 $ d’amende.

En date du 21 décembre, on recensait environ 124 000 voyageurs soumis au décret sur l’isolement obligatoire à travers le pays.

Une crainte partagée

Aux États-Unis

Des chiffres révélés lundi par la Transportation Security Administration (TSA) ont démontré que près de 1,3 million de personnes ont transité par les aéroports des États-Unis dimanche, le plus grand nombre en plus de neuf mois, malgré la crainte que les voyages ne contribuent à la propagation de la COVID-19. Ainsi, 1 284 599 personnes sont passées par les aéroports américains durant la journée, un sommet inégalé depuis le 15 mars.

PHOTO ANDREW CABALLERO-REYNOLDS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des passagers marchent dans un terminal bondé à l’aéroport international de Dulles, en Virginie, dimanche.

Au total, plus de 10 millions de personnes se sont déplacées par la voie des airs depuis le 18 décembre, incluant six jours où au moins 1 million de personnes ont voyagé par avion. Les données quant aux déplacements par voiture ne sont pas disponibles, mais l’Association américaine des automobilistes (AAA) évalue qu’environ 85 millions d’Américains voyageront durant le temps des Fêtes, la majorité d’entre eux par voiture.

Le principal spécialiste des maladies infectieuses du gouvernement américain, le Dr Anthony Fauci, a affirmé que ces nombreux voyages risquaient d’accroître la propagation du virus. Il a souligné que la distanciation physique était presque impossible dans les aéroports les plus fréquentés, et que les rassemblements du temps des Fêtes regroupaient des gens de différents ménages. « Peu importe à quel point nous nous y opposons, les gens se rassemblent, s’est-il désolé dans une entrevue avec le réseau CNN. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes inquiets qu’il s’agisse d’une situation à risque pour la propagation du virus. »

À Cuba

Tous les voyageurs souhaitant se rendre à Cuba devront présenter un test négatif datant de moins de 72 heures à partir du 10 janvier, ont annoncé la semaine dernière des médias locaux.

La veille, le pays avait enregistré un nouveau sommet de contaminations quotidiennes avec 217 cas de COVID-19, dont 101 venant de l’extérieur. Cette nouvelle mesure est prise afin de faire face aux « cas provoqués principalement par des Cubains en provenance de l’étranger », a souligné le journal officiel cubain Granma.

« Certains jours, nous avons eu plus de cas importés que de cas locaux », a aussi fait valoir le responsable de l’épidémiologie au ministère cubain de la Santé, Francisco Durán, devant la presse. Au cours des 15 derniers jours, 1311 cas ont été enregistrés à Cuba, dont 838 issus de l’extérieur, en particulier des États-Unis, de la Russie, de l’Inde, du Venezuela et de la France. « Cela ne fait pas de doute que cette mesure aura son impact », a assuré M. Durán.

– Avec La Presse Canadienne